Terminus radieux

Délaissant le champ de bataille, champ de morts innombrables où git aussi l’égalitarisme défait, Vassilissa Marachvili, Kronauer et Iliouchenko fuient vers l’inconnu. D’autres terres mortes, hantées par les radiations. Une femme et deux hommes désormais sans espoir qui ont décidé de se perdre dans une zone où la présence humaine se réduit à des ruines.
Traversant des villages abandonnés, des routes en friche, des kolkhozes irradiés par des centrales atomiques calcinées, s’exposant aux poisons volatils, ils parcourent un paysage fantôme déserté par la vie. Seule la végétation semble avoir résisté, presque indemne si l’on fait abstraction de quelques mutations occasionnelles. Une steppe de graminées tenaces bornée par une taïga menaçante comme seul horizon. Jour après jour, ils s’épuisent à marcher, campant à la belle étoile où dans les décombres, et s’affaiblissent, le corps inexorablement brûlé par les rayonnements ionisants.
Bientôt, au bord d’une voie ferrée près d’un kolkhoze délabré, ils se séparent. Kronauer part chercher de l’aide dans un village dont il a aperçu la fumée au-delà de la forêt. Après une marche éreintante, il découvre une étrange communauté. Le kolkhoze « Terminus radieux » dont la maigre population vit sous l’emprise de Solovieï, un être aux pouvoirs impies. Ce colosse sans Dieu ni maître, mi-dictateur mi-chamane, règne sur un peuple de zombis, entretenant avec ses trois filles une relation incestueuse. Seule mémé Oudgoul semble échapper à son pouvoir. L’ancienne liquidatrice, l’héroïne rouge louée par la propagande officielle de la Deuxième Union soviétique, même si sa résistance aux radiations était jugée défavorablement par le Parti, a rejoint la petite communauté pour s’y faire oublier. Elle officie désormais comme prêtresse d’un culte païen, nourrissant de rebuts radioactifs la pile nucléaire tapie au fond du puits de deux kilomètres, où elle s’est enfoncée en entrant en fusion.
Entretemps, après avoir veillé la dépouille de Vassilissa, Iliouchenko l’abandonne à la garde de Solovieï qui envisage de la faire « revenir » en lui insufflant un vestige de vie. Il embarque dans un train en compagnie de soldats de fortune et de leurs prisonniers, compagnons d’infortune désormais indistincts, pour rallier le refuge illusoire d’un camp d’internement, autrement dit un goulag.

J’ai longtemps tourné autour de l’œuvre d’Antoine Volodine remettant à plus tard sa découverte. Et pourtant, les avis élogieux de quelques critiques et chroniqueurs avec lesquels je partage des affinités m’ont interpellé, finissant par me pousser à la compulsion. À leur décharge, je concède que je suis parfois paresseux… Il faut croire que leurs appels du pied répétés ont fini par me convaincre, bien que mon choix aie été aussi guidé par un programme de lecture consacré aux fins du monde et autres romans post-apocalyptiques.
Même s’il est question de fin du monde, ici celle de l’utopie égalitariste défendue par la Deuxième Union soviétique et son ultime avatar l’Orbise, l’œuvre d’Antoine Volodine apparaît en marge des schémas classiques du registre post-apocalyptique. Un subtil décalage empruntant à différents genres leurs ressorts, décors et archétypes. L’auteur français qualifie son univers de post-exotisme, manière pour lui de refuser l’étiquette science-fictive sans pour autant accepter celle des auteurs de littérature blanche. Du reste, Antoine Volodine se garde bien de définir exactement ce terme un tantinet bricolé, préférant parler à son propos d’objet poétique marginal et rien d’autre.

Si l’on en juge l’argument de départ de Terminus radieux, brossé à gros traits ci-dessus, difficile de le contredire sur ce point. L’univers de l’auteur français résiste à la description factuelle, offrant toute une palette d’émotions et de sensations dont on ne peut qu’affaiblir l’effet en cherchant à le cerner. Il faut plutôt accepter de s’immerger dans son œuvre pour en saisir toute l’ampleur et toute la puissance d’évocation. Il faut prendre son temps pour laisser infuser les sonorités et les images d’un imaginaire baroque nourri au marxisme-léninisme et au chamanisme.
Antoine Volodine opte pour la déconstruction de la narration, contraignant le lecteur à accepter un autre paradigme. Celui de mondes gigognes, aux carrefours de la vie et de la mort, du rêve et de la réalité. Des mondes où les existences individuelles semblent enchâssées dans l’imagination d’autrui, où les individualités fusionnent dans une sorte de destin collectif avorté. Des mondes bardiques s’étendant sur une durée indéterminée, des lustres, des siècles, voire des millénaires, au point de perdre jusqu’à la notion du temps. Des non-lieux, réduits au paysage monotone et apparemment sans limite d’une taïga ou d’une steppe, jalonnés de camps de travail, de kolkhozes et d’installations irradiées. Bref, un paysage du désastre illustrant l’échec de la révolution bolchévique et de son projet égalitariste, même si celui-ci reste bien vivant dans l’esprit des personnages.
L’auteur français emmène ainsi le lecteur très loin, dans les méandres d’une prose pratiquant l’intertextualité. Il tisse des passerelles entre les différents romans de son univers, écrits sous son propre nom ou sous l’identité d’un auteur issu du corpus post-exotique, et réveille des échos qui contribuent à alimenter la complexité et la cohérence de son œuvre.

J’ai retrouvé dans Terminus radieux un peu de l’ambition du cycle inachevé des « Sept rêves » de William T. Vollmann, autre auteur en V à l’imagination puissante et originale. J’ai été bousculé, déstabilisé, malmené dans mes repères, et pourtant je reste envoûté par cet univers, certes un tantinet hermétique, mais doté d’une puissance d’imprégnation incontestable. J’y reviendrai. C’est sûr.

Terminus-radieuxTerminus radieux de Antoine Volodine – Éditions du Seuil, septembre 2014

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Vinland Saga 14

Petite pause dans ma session de lecture consacrée aux fins du monde. Troquons le spectacle du désastre contre un peu d’aventure.

Couv_239941Les habitués de ce blog, ceux que mes élucubrations et mes marottes n’ont pas encore fait fuir, connaissent mon goût pour le monde scandinave et l’aventure viking. Il se trouve que le quatorzième volume de Vinland Saga vient de paraître.

Le précédent volet s’était achevé sur un massacre pour Ketil et les siens, offrant à Thorfinn l’opportunité de regagner l’Islande en compagnie de Leif, afin de fonder au Vinland une terre de paix et de liberté. Mais avant de quitter l’ancien monde, le jeune homme souhaite solder tous les comptes, notamment avec le roi Knut.

Ce quatorzième volet apparaît beaucoup plus apaisé que le précédent. Un sentiment de deuil et de gâchis conduit les actions de chaque personnage. Avec cet épisode, Makoto Yukimura tourne définitivement la page avec le passé de violence de son héros. Thorfinn a acquis une stature qui lui faisait défaut jusque-là, il a mûri et a abandonné la colère qui le guidait. Il est enfin prêt pour le nouveau monde.

Du côté du graphisme, le dessin du mangaka reste impeccable. Et si l’on voit réapparaître quelque tics inhérents au shonen, le trait réaliste et le sérieux de la documentation l’emportent toujours.

Je ne vous cache pas que j’attends avec impatience le troisième arc narratif, avec au programme l’Islande, le Groenland, leur faune et flore. Dépaysement en perspective comme le laisse présager la couverture.

Volume_15

Le Pays de la nuit

Paru originellement à l’aube du XXe siècle, Le Pays de la nuit a connu plusieurs éditions dans nos contrées. Après une précédente parution dans la collection « Aventures fantastiques » chez Opta puis une réédition en deux tomes chez Néo, le roman est à nouveau disponible chez Terre de Brume, dont on ne peut que louer au passage la qualité des choix.

Voici une belle occasion pour faire connaissance ou redécouvrir William H. Hodgson, auteur classé parmi les précurseurs de la science-fiction et admiré en son temps par Howard Philip Lovecraft, excusez du peu. Une petite lecture s’imposait, histoire de juger sur pièce, d’autant plus qu’en lisant le présent roman, on comprend la fascination de l’écrivain de Providence pour Hodgson.
Cependant, si les monstres hybrides et malveillants abondent, si un mal indicible plane tout au long du périple entrepris par le héros, l’angoisse demeure un décor dans lequel se déploie une romance.
Ainsi, Le Pays de la nuit se révèle un roman d’amour. Le titre original The night land. A love tale et le préambule de l’auteur ne laissent peser aucun doute sur ce point. Un amour courtois, voire chevaleresque, quelque peu démodé au début du XXe siècle, époque où les suffragettes déchaînées, si elles ne brûlaient pas encore leurs corsets, manifestaient déjà quelques velléités émancipatrices. Un amour triomphant de la mort et du temps. Quelques millénaires, une bagatelle… Un amour se défiant des obstacles et des périls. Et, ils sont légion.
William H. Hodgson place son récit très loin dans le futur. À cette époque, le soleil a fini par s’éteindre et l’humanité survit, retranchée dans un bastion pyramidal situé au cœur d’une faille profonde auprès des ultimes chaleurs de l’écorce terrestre. Sur la défensive, les hommes y vivent dans une cité abritée derrière un anneau énergétique alimenté par un mystérieux courant de terre dont les effets les protègent des assauts de créatures contrefaites et de forces occultes hostiles rôdant dans l’obscurité.
Dans ce monde crépusculaire, il existe pourtant un second refuge. Hélas, celui-ci semble sur le point de tomber. Guidé par son seul amour et le lien télépathique qui l’unit à une femme de cet abri, le narrateur se lance dans une noble quête. À l’instar des paladins de la littérature médiévale, armé d’un diskos (une arme à la fois d’hast et d’estoc), il revêt son armure pour aller sauver l’être aimé. Bien entendu, de nombreuses épreuves et combats l’attendent.
Le paysage de fin des temps imaginé par William H. Hodgson en impose. Il représente sans aucun doute l’aspect le plus marquant, visuellement parlant, du roman. Il apparaît comme un personnage à part entière dont la présence menaçante imprègne littéralement le récit.
Si l’on fait abstraction du côté simpliste de l’intrigue et du traitement daté des personnages, Le Pays de la nuit dévoile un imaginaire puissant, révélant toutes ses qualités à l’occasion des passages descriptifs. On peut leur trouver un certain certain charme, si l’on goûte l’aspect suranné de la chose. La description de ce monde apocalyptique, bien qu’un peu longuette et répétitive (l’auteur n’usant pas de l’ellipse, il faut se fader le voyage allez et retour dans son intégralité), résonne d’une étrangeté fascinante que ne peuvent ignorer les lecteurs de Lovecraft.

Au final, le roman de William H. Hodgson ne manque pas d’attrait. Mais, un attrait désuet pouvant rebuter le lecteur en recherche de sensations et d’interrogations plus actuelles. A classer donc dans le rayon des historiques.

Additif : Brian Stableford, le préfacier de cette réédition, propose une interprétation personnelle au récit de Hodgson, y relevant une forme de symbolisme psychanalytique. Une piste à creuser. Avis aux éventuels curieux.

Pays de la nuitLe Pays de la Nuit de William H. HODGSON (The Night Land, A Love Tale, 1912) – Réédition Terre de Brume/ collection Terre fantastiques, 2005

La Guerre des salamandres

Sans doute moins connu dans nos contrées, même s’il apparaît comme un acteur incontournable de la scène littéraire tchèque des années 1920-1930, Karel Capek fait figure de précurseur dans le domaine de la proto-SF européenne. Un auteur au moins aussi important que H.G. Wells, Rosny Aîné, Maurice Renard, Jacques Spitz, Régis Messac et dont la postérité a retenu surtout la paternité du terme robot, dérivé du tchèque robota (corvée), apparu pour la première fois au théâtre dans la pièce R.U.R. (Rossum’s Universal Robots, 1920).

Paru en 1936, La Guerre des salamandres suit peu ou prou un schéma proche de celui de R.U.R., tant du point de vue stylistique que thématique, les robots étant remplacés ici par l’espèce intelligente des salamandres. Karel Capek y déploie le même point de vue satirique, teinté d’humour noir, prenant pour cible les gesticulations pathétiques de ses contemporains. Son propos gagne juste en ampleur, s’étendant au monde entier pour se focaliser sur la géopolitique du milieu des années 1930.
L’argument de départ a le mérite de la simplicité. Le capitaine d’un navire de commerce découvre sur une île isolée de l’archipel de la Sonde l’existence d’une espèce animale inconnue. Confinée dans une baie retirée, une bestiole grégaire prolifère dans l’indifférence générale, maudite par les autochtones et chassée par les requins. Comme cette créature semble douée de raison – elle construit des digues sous-marines, creuse le rivage pour s’y abriter et utilise les outils qu’on lui donne – le capitaine voit rapidement le parti qu’il peut tirer d’elle, en particulier pour la collecte des perles. De fil en aiguille, sa petite entreprise devient une grosse société dont les associés monopolisent cette population amphibienne prolifique, taillable et corvéable à merci. Flairant la bonne affaire, le Salamander Syndicate s’empresse de louer les services de ses salamandres aux différentes nations, disséminant l’espèce sur toutes les côtes et provoquant un boom économique mondial. Converties en ouvrier et en soldat par des pays avides de puissance et de croissance, les salamandres s’adaptent à leurs nouvelles conditions de vie et apprennent beaucoup au contact des humains, surtout leur savoir pratique, technique et utilitaire. Et l’humanité ne pressent pas que le péril vient de la mer…

La Guerre des salamandres est un prétexte pour mettre en lumière les travers de l’Homme. Dans un registre n’étant pas sans évoquer celui du conte philosophique, Karel Capek se livre à un joyeux dynamitage de la civilisation humaine. En effet, bien peu de domaines échappent à sa plume ironique et un tantinet surannée – ce qui fait également son charme. Nationalisme mortifère des États, culte de la pureté et du surhomme nazi, tentation totalitaire du communisme, querelles stériles de la Science, goût pour le sensationnel de la presse, futilité de l’industrie cinématographie, opportunisme à court terme du capitalisme, dérives sectaires et artistiques, Capek brocarde tout ce petit monde avec une verve fort réjouissante.
La Guerre des salamandres appartient la même génération que La Guerre des mouches de Jacques Spitz et Quinzinzinzili de Régis Messac. Même s’il achève son roman par une touche plus optimiste, pour ne pas dire moraliste, Karel Capek partage avec ces confrères un état d’esprit semblable, comme une douloureuse certitude : l’humanité s’achemine vers sa perte, ou du moins vers une conflagration mondiale apocalyptique. Une prémonition confirmée dans les faits par la Seconde Guerre mondiale…

Bref, on ne peut que conseiller la lecture de cet ouvrage patrimonial. Une œuvre salutaire, sincère et finalement encore très contemporaine dans son constat et les réflexions accablées qu’elle suscite.

La-guerre-des-salamandres_1487La Guerre des Salamandres de Karel Capek – Réédition La Baconnière, 2012 (Roman traduit du tchèque par Claudia Ancelot)

La Guerre des mouches

L’entre-deux-guerres en Europe inspire de nombreux récits de fin du monde. Le contexte n’est sans doute pas étranger à ce fait, même si l’on peut soupçonner certains auteurs d’en rajouter pour le plaisir de la misanthropie. Avec Jacques Spitz, il n’y a pas tromperie sur la marchandise. La fin du monde est goguenarde et sans concession.

Juste-Evariste Magne est un jeune homme promis à un brillant avenir. Diplômé en sciences naturelles, il travaille dans l’équipe du professeur Carnassier, une des grosses huiles du Collège de France qui convoite également un siège à l’Académie des Sciences. Magne soigne, élève, compte et examine les mouches drosophiles pour son patron, attendant de se voir confier des tâches moins ingrates. Sa seule responsabilité consiste à faciliter le croisement d’espèces différentes afin de relever de quelle façon les caractères distinctifs des parents se transmettent à leur portée. Pourtant un jour, une inquiétante invasion de mouches dévastant l’Indochine vient bouleverser son plan de carrière…

Le troisième livre de Science-fiction de Jacques Spitz joue à la fois sur les ressorts du roman catastrophe et sur ceux de la satire. Sa grande force réside, sans aucun conteste, dans son ton. A la manière d’un entomologiste, l’auteur dépeint les derniers mois d’une civilisation humaine pour laquelle il ne semble nourrir aucune affection. Il en décrit les ultimes soubresauts s’attardant sur la violence inouïe des gouvernements et la bêtise des plans échafaudés pour combattre les mouches. Car pendant un peu plus d’une centaine de pages, l’humanité s’entête à résister à l’invasion. L’inefficacité de ses grouillements de survie ne contribue qu’à aggraver les destructions parachevant ainsi le génocide entrepris  par les insectes. Et le lecteur de rire (jaune) de l’absurdité des tentatives des hommes pour endiguer la marée inexorable des mouches.

A bien des égards, La Guerre des mouches s’apparente à un réjouissant exercice de misanthropie. Nul corps social ne sort indemne de ce récit implacable qui, au final, se montre tout simplement jubilatoire.

Guerre_mouchesLa Guerre des Mouches (1935) de Jacques Spitz – Réédition Petite Bibliothèque Ombres, collection les classiques de l’utopie et de la science-fiction, 1997

Quinzinzinzili

1935. Une guerre chimique ravage le monde. Seuls rescapés, un homme et une demi-douzaine d’enfants errent dans la Lozère dévastée. Réfugiés dans une caverne, cet embryon d’humanité redécouvre la guerre, l’amour et la géométrie, sous le regard d’un dieu bizarre et enfantin, une étrange figure du destin : QUINZINZINZILI.

Avec l’anthologie Chasseurs de chimères, Serge Lehman a exhumé en 2006 un pan en grande partie oublié de la littérature de science-fiction française, à l’exception peut-être d’une poignée d’irréductibles érudits, désormais chenus, voire de quelques lecteurs pointus de l’ Encyclopédie de l’utopie, des voyages extraordinaires et de la science-fiction compilée par Pierre Versins, et de manière plus étonnante de Didier Daeninckx. Jusque-là pour le commun des mortels, entre Jules Verne et Barjavel, il n’existait rien. La réédition longtemps attendue de Quinzinzinzili de Régis Messac apporte une nouvelle pierre à cette refondation de l’Histoire de la SFF.

À l’instar des écrivains populaires de son époque, Régis Messac était un polygraphe à la curiosité insatiable. Grand lecteur de romans policiers (les Detective Novels comme on disait à l’époque), il a écrit un essai fondamental sur le sujet. On lui doit également la création de la collection Les Hypermondes dédiée à l’esprit prospectif et à l’imagination hypothétique, bref de la science-fiction avant la lettre. Messac ne nourrissait pas beaucoup d’admiration pour la Grande Littérature, cette littérature qui pose. Son pamphlet A bas le latin ! contribua à le marginaliser davantage dans son milieu. Avec une douloureuse clairvoyance, il ne nourrissait pas non plus une haute estime pour le genre humain. Quinzinzinzili témoigne bien de cet état d’esprit.

Avec ce roman très éloigné de l’esprit de la SF américaine, ouverte sur les grands espaces intersidéraux et l’aventure (les premiers grands cycles de space opera sont contemporains de Quinzinzinzili), Régis Messac laisse libre cours à un pessimisme grinçant. Lorsque débute le roman, la deuxième guerre mondiale a détruit la civilisation. L’extermination, ici causée par un gaz modifiant la composition de l’atmosphère, est totale. Seuls un groupe d’enfants et un adulte ont survécu car ils visitaient un réseau de grottes au moment du cataclysme. Commence alors le récit désespéré d’une régression et d’une renaissance, un récit rehaussé d’un humour caustique des plus réjouissants. Un récit entaché de doute puisque le narrateur, seul adulte du groupe, n’est plus très sûr, ni de sa raison, ni de la réalité des événements.

« Moi, Gérard Dumaurier… Ayant écrit ses mots, je doute de leur réalité. Je doute de la réalité de l’être qu’ils désignent : moi-même. Est-ce que j’existe ? Suis-je autre chose qu’un rêve, ou plutôt un cauchemar ? L’explication la plus raisonnable que je puisse trouver à mes pensées, c’est que je suis fou. »

D’emblée, le narrateur place son témoignage sous le signe du doute. Individu ordinaire, Dumaurier a cru trouver la planque en devenant le précepteur des deux fils d’un riche Lord anglais. Las, l’apocalypse bouleverse ses plans. Seul adulte survivant, la mémoire de l’humanité renaissante repose sur ses maigres talents. Il faut repartir de zéro et Dumaurier craint que ses faibles connaissances ne soient pas une base viable pour reconstruire la civilisation.

« Maintenant, toute la machinerie a sauté en l’air. Anéanties, les machines. Et l’homme de l’âge des machines est tout ce qu’il y a de plus ignorant des machines. Est-ce moi qui pourrais reconstituer la plus simple des mécaniques qui faisaient jadis marcher ma civilisation ? Non, quoique j’aie pu scander des vers de Virgile et traduit Shakespeare en vers français… »

Peu importe, Dumaurier s’en fiche de l’avenir. Il ne manifeste aucune velléité pour s’ériger en tuteur. Il se désintéresse complètement du devenir de l’humanité, préférant observer et décrire les balbutiements de la communauté dont il est désormais l’aîné. Pour quel lecteur ? La question le taraude un peu mais elle ne l’empêche pourtant pas de continuer à écrire.
Le groupe d’enfants va donc grandir et évoluer en vase clos sans aucune contrainte éducative. Avec quelques bribes de géométrie et d’Histoire, le peu dont ils se souviennent, des connaissances rapidement perverties par leur pulsions animales, ils vont rebâtir un semblant d’ordre social. Ainsi, sur une durée assez floue (peu d’informations sont dispensées sur ce point), ces spécimens de l’espèce humaine, à peine entrés dans l’adolescence, vont s’organiser, redécouvrir le pouvoir, la coercition, les armes rudimentaires, la superstition, la guerre et s’inventer un langage abâtardi. A leur insu, ils vont aussi régler leur compte à la fois au mythe du bon sauvage, cher à Rousseau, et au concept de civilisation.
Rien n’échappe aux sarcasmes de Dumaurier. Même l’amour qui bourgeonne dans leurs corps emplis de sève et d’autres fluides vite répandus pour la bagatelle, n’échappe pas au règlement de compte. L’unique élément féminin du groupe, elle-même décrite comme un véritable remède contre l’amour par l’adulte, use et abuse en effet de son attrait sexuel sur les garçons pour faire et défaire autour d’elle ce petit monde pathétique. Tout n’est que farce cruelle aux yeux désabusé de Dumaurier qui s’esclaffe devant le spectacle de cette déconfiture de l’humanité.

Devant tant de pessimisme, on peut trouver des raisons de désespérer de la faculté de l’homme à modifier sa nature.. Pourtant, le roman ne franchit pas le cap du nihilisme absolu. Il offre juste un miroir dans lequel l’humanité peut se reconnaître dans toute sa stupide bassesse et étroitesse d’esprit.
A la décharge de Régis Messac, rappelons quand même que le roman date de 1935, époque à laquelle s’amoncelaient sur le monde les nuages du conflit mondial à venir et où persistait toujours dans les mémoires le souvenir de la Grande Guerre. Voilà de quoi tempérer les élans d’exubérance du plus sincère optimiste.

Bref, quatre-vingt années plus tard, Quinzinzinzili demeure le cri d’alarme d’une étonnante modernité d’un pacifiste convaincu, hélas guère confiant dans le caractère raisonnable de ses contemporains.

« Oh, et puis…
Qu’est-ce que ça peut me faire ?
M’en fous. Quinzinzinzili !
Quinzinzinzili ! »

REGIS-MESSAC-QUINZINZINZILI

Quinzinzinzili de Régis Messac – Éditions L’Arbre vengeur, collection L’Alambic, septembre 2007

Alone

Pépé est un Alone, autrement dit un solitaire, plus attaché à sa liberté qu’à l’existence d’autrui. Recueilli très jeune par Grise, devenue par la suite son amante, Pépé a appris comment survivre dans un monde revenu à la barbarie. Fuyant comme la peste les communautés, les groupes et autres amateurs de chair humaine, il taille sa route dans un Hexagone en friche, peuplé de mutants et d’autres monstruosités. Pépé, c’est un dur-à-cuire. Armé de couteaux toujours prêts à jaillir de leurs étuis, et d’une épée bien affûtée, il se tient sur ses gardes. Foi d’Alone, le Rasse qui lui fera la peau n’est pas encore né !

Le diptyque généreux de Laurent Whale m’ayant bien diverti, j’ai poussé l’expérience avec l’intégrale Alone de Thomas Geha. Hommage avoué à L’Autoroute sauvage de Julia Verlanger, l’univers post-apocalyptique de l’auteur breton ouvrait des perspectives aventureuses prometteuses. À mon grand regret, cette intégrale m’a fait l’effet d’un pétard mouillé. À vrai dire, je n’arrive toujours pas à comprendre l’engouement autour de ce truc mal torché, excusez l’expression. Pourtant, l’ouvrage se voulait une réédition revue et corrigée, augmentée de surcroît de deux nouvelles faisant office de préquelles aux romans.

Écriture à l’étiage, péripéties téléphonées et répétitives, Thomas Geha peine à convaincre. Je me suis surpris plus d’une fois à sauter les pages, tant l’intrigue des deux romans me paraissait bancale et cousue de fil blanc. Et ne parlons pas des personnages (ou alors, juste un petit peu). L’auteur troque en effet les archétypes de la littérature populaire contre des caricatures grotesques qui ne prêtent qu’à rire. Et encore, avec un ricanement de dépit. A comme Alone brille surtout par un j’en foutisme agaçant. J’ai eu l’impression de lire un mauvais collage de plusieurs histoires liées par un fil pour le moins tenu. Alone contre Alone me semble plus abouti, plus construit. Mais de progression dramatique, nada. L’affrontement entre Pépé et sa Némésis est juste risible. En fait, c’est du portnawak maquillé en science-fiction post-apocalyptique. De la fantasy à déboulonner.

Pourtant, je vous jure, j’ai essayé, m’entêtant à rechercher des raisons de tempérer mon irritation. Mais rien, strictement rien n’est parvenu à ranimer mon intérêt. Ni les cliffhangers poussifs, ni les clichés poussiéreux, ni le faux rythme alliant décontraction (on devrait plutôt dire relâchement) et cynisme en peau de lapin, voire de zob. Bien au contraire, plus j’avançais dans ma lecture, plus mon énervement croissait. D’ailleurs, je ne suis pas encore sûr d’être parvenu à me calmer… D’aucuns pourraient me dire que tout ceci n’est pas bien grave. Juste de la littérature populaire, histoire de se vider la tête… Baste ! Pourquoi devrait-on accepter le foutage de gueule dans ce domaine ?

Bref, j’aurais voulu apprécier cette intégrale. Tout m’y poussait. Ben, c’est raté. Pour écrire ce compte-rendu, j’aurais pu me contenter de la formule habituelle : les goûts et les couleurs… Trop tard ! Maintenant, leave me Alone.

Roman SF Alone Integrale Thomas GehaAlone de Thomas Geha – Intégrale comprenant les romans A comme Alone, Alone contre Alone et deux nouvelles – Réédition Critic Science-fiction, collection « Trésors de la Rivière Blanche », janvier 2014