Quinzinzinzili

1935. Une guerre chimique ravage le monde. Seuls rescapés, un homme et une demi-douzaine d’enfants errent dans la Lozère dévastée. Réfugiés dans une caverne, cet embryon d’humanité redécouvre la guerre, l’amour et la géométrie, sous le regard d’un dieu bizarre et enfantin, une étrange figure du destin : QUINZINZINZILI.

Avec l’anthologie Chasseurs de chimères, Serge Lehman a exhumé en 2006 un pan en grande partie oublié de la littérature de science-fiction française, à l’exception peut-être d’une poignée d’irréductibles érudits, désormais chenus, voire de quelques lecteurs pointus de l’ Encyclopédie de l’utopie, des voyages extraordinaires et de la science-fiction compilée par Pierre Versins, et de manière plus étonnante de Didier Daeninckx. Jusque-là pour le commun des mortels, entre Jules Verne et Barjavel, il n’existait rien. La réédition longtemps attendue de Quinzinzinzili de Régis Messac apporte une nouvelle pierre à cette refondation de l’Histoire de la SFF.

À l’instar des écrivains populaires de son époque, Régis Messac était un polygraphe à la curiosité insatiable. Grand lecteur de romans policiers (les Detective Novels comme on disait à l’époque), il a écrit un essai fondamental sur le sujet. On lui doit également la création de la collection Les Hypermondes dédiée à l’esprit prospectif et à l’imagination hypothétique, bref de la science-fiction avant la lettre. Messac ne nourrissait pas beaucoup d’admiration pour la Grande Littérature, cette littérature qui pose. Son pamphlet A bas le latin ! contribua à le marginaliser davantage dans son milieu. Avec une douloureuse clairvoyance, il ne nourrissait pas non plus une haute estime pour le genre humain. Quinzinzinzili témoigne bien de cet état d’esprit.

Avec ce roman très éloigné de l’esprit de la SF américaine, ouverte sur les grands espaces intersidéraux et l’aventure (les premiers grands cycles de space opera sont contemporains de Quinzinzinzili), Régis Messac laisse libre cours à un pessimisme grinçant. Lorsque débute le roman, la deuxième guerre mondiale a détruit la civilisation. L’extermination, ici causée par un gaz modifiant la composition de l’atmosphère, est totale. Seuls un groupe d’enfants et un adulte ont survécu car ils visitaient un réseau de grottes au moment du cataclysme. Commence alors le récit désespéré d’une régression et d’une renaissance, un récit rehaussé d’un humour caustique des plus réjouissants. Un récit entaché de doute puisque le narrateur, seul adulte du groupe, n’est plus très sûr, ni de sa raison, ni de la réalité des événements.

« Moi, Gérard Dumaurier… Ayant écrit ses mots, je doute de leur réalité. Je doute de la réalité de l’être qu’ils désignent : moi-même. Est-ce que j’existe ? Suis-je autre chose qu’un rêve, ou plutôt un cauchemar ? L’explication la plus raisonnable que je puisse trouver à mes pensées, c’est que je suis fou. »

D’emblée, le narrateur place son témoignage sous le signe du doute. Individu ordinaire, Dumaurier a cru trouver la planque en devenant le précepteur des deux fils d’un riche Lord anglais. Las, l’apocalypse bouleverse ses plans. Seul adulte survivant, la mémoire de l’humanité renaissante repose sur ses maigres talents. Il faut repartir de zéro et Dumaurier craint que ses faibles connaissances ne soient pas une base viable pour reconstruire la civilisation.

« Maintenant, toute la machinerie a sauté en l’air. Anéanties, les machines. Et l’homme de l’âge des machines est tout ce qu’il y a de plus ignorant des machines. Est-ce moi qui pourrais reconstituer la plus simple des mécaniques qui faisaient jadis marcher ma civilisation ? Non, quoique j’aie pu scander des vers de Virgile et traduit Shakespeare en vers français… »

Peu importe, Dumaurier s’en fiche de l’avenir. Il ne manifeste aucune velléité pour s’ériger en tuteur. Il se désintéresse complètement du devenir de l’humanité, préférant observer et décrire les balbutiements de la communauté dont il est désormais l’aîné. Pour quel lecteur ? La question le taraude un peu mais elle ne l’empêche pourtant pas de continuer à écrire.
Le groupe d’enfants va donc grandir et évoluer en vase clos sans aucune contrainte éducative. Avec quelques bribes de géométrie et d’Histoire, le peu dont ils se souviennent, des connaissances rapidement perverties par leur pulsions animales, ils vont rebâtir un semblant d’ordre social. Ainsi, sur une durée assez floue (peu d’informations sont dispensées sur ce point), ces spécimens de l’espèce humaine, à peine entrés dans l’adolescence, vont s’organiser, redécouvrir le pouvoir, la coercition, les armes rudimentaires, la superstition, la guerre et s’inventer un langage abâtardi. A leur insu, ils vont aussi régler leur compte à la fois au mythe du bon sauvage, cher à Rousseau, et au concept de civilisation.
Rien n’échappe aux sarcasmes de Dumaurier. Même l’amour qui bourgeonne dans leurs corps emplis de sève et d’autres fluides vite répandus pour la bagatelle, n’échappe pas au règlement de compte. L’unique élément féminin du groupe, elle-même décrite comme un véritable remède contre l’amour par l’adulte, use et abuse en effet de son attrait sexuel sur les garçons pour faire et défaire autour d’elle ce petit monde pathétique. Tout n’est que farce cruelle aux yeux désabusé de Dumaurier qui s’esclaffe devant le spectacle de cette déconfiture de l’humanité.

Devant tant de pessimisme, on peut trouver des raisons de désespérer de la faculté de l’homme à modifier sa nature.. Pourtant, le roman ne franchit pas le cap du nihilisme absolu. Il offre juste un miroir dans lequel l’humanité peut se reconnaître dans toute sa stupide bassesse et étroitesse d’esprit.
A la décharge de Régis Messac, rappelons quand même que le roman date de 1935, époque à laquelle s’amoncelaient sur le monde les nuages du conflit mondial à venir et où persistait toujours dans les mémoires le souvenir de la Grande Guerre. Voilà de quoi tempérer les élans d’exubérance du plus sincère optimiste.

Bref, quatre-vingt années plus tard, Quinzinzinzili demeure le cri d’alarme d’une étonnante modernité d’un pacifiste convaincu, hélas guère confiant dans le caractère raisonnable de ses contemporains.

« Oh, et puis…
Qu’est-ce que ça peut me faire ?
M’en fous. Quinzinzinzili !
Quinzinzinzili ! »

REGIS-MESSAC-QUINZINZINZILI

Quinzinzinzili de Régis Messac – Éditions L’Arbre vengeur, collection L’Alambic, septembre 2007

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s