Les retombées

Voici sans doute l’un des meilleurs textes de Jean-Pierre Andrevon. Assertion non négociable. Sec, court, puissant, sous-tendu par une tension permanente et suffisamment elliptique pour nourrir l’imagination, je ne trouve aucun défaut à cette novella rééditée dans la collection « Dyschroniques » au Passager clandestin.

L’argument de départ a le mérite de la simplicité. Suite à une explosion atomique, un groupe de promeneurs se retrouve isolé dans la campagne. Un homme, une femme, un couple et un petit vieux qui a connu l’occupation. Un échantillon d’humanité qui brille surtout par sa banalité. Guerre ? Accident nucléaire ? Ils ne sauront jamais la raison de la catastrophe qui les a projeté dans un monde hostile où tous leurs repères sont brouillés par les cendres et la poussière. Ramassés par un convoi de l’armée, les voilà internés dans un camp, contraints de se plier à la discipline de militaires mutiques.

Au-delà du pamphlet anti-nucléaire, Les retombées relève du huis-clos cauchemardesque. D’emblée, on est happé par l’atmosphère réaliste de l’histoire. On se trouve projeté par procuration aux côtés des survivants d’une explosion atomique. Jean-Pierre Andrevon ne nous cache rien des effets de la déflagration. Le flash lumineux suivi par le grondement apocalyptique qui secoue les promeneurs. Le paysage campagnard balayé par un souffle tempétueux qui renverse arbres et habitations. La poussière et les cendres qui souillent l’horizon et recouvrent la végétation d’un linceul funèbre. Bref, on est immergé aux premières loges de la catastrophe, comme en vue subjective.
Puis, il nous décrit l’après, la survie malgré les radiations invisibles et les retombées donnant son titre à la novella. Rassemblés par les militaires, les survivants sont dirigés vers un camp où l’auteur s’ingénie à recomposer un décor concentrationnaire. Privés de leur dignité d’être humain, les rescapés doivent suivre les ordres de soldats dont l’attitude oscille entre le silence et l’agacement. Ravalant leurs questions et leur frayeur devant l’inconnu, ils mettent également en sourdine leur énervement et leur indignation face à un système dénué de toute chaleur humaine. Commence alors une attente dans un univers dépourvu de durée.

Les retombées n’est pas un texte dont on sort indemne. Jean-Pierre Andrevon instille d’entrée le malaise en faisant progressivement monter la tension. Il bouscule nos certitudes de citoyen enferré dans la routine et le confort, convaincu que l’État veille sur notre bien être. Bien au contraire, face au désastre, l’individu ne compte pas et l’imprévoyance conduit inexorablement à l’improvisation criminelle.
À la lumière des accidents de Tchernobyl et de Fukushima, cette vision ne paraît hélas ni pessimiste, ni absurde. On aurait aimé que la réalité ne rattrape pas la fiction. Raté.

Les-retombees_8792Les retombées de Jean-Pierre Andrevon – Réédition Le Passager clandestin, collection « Dyschroniques », 2015 (Première parution dans le recueil Dans les décors truqués, 1979)

Route 666

La perspective d’aller voir Mad Max Fury Road me rappelle cette lecture post-apocalyptique. Comme quoi, tout se recycle.

Hell Tanner est né pour être sauvage, et cela tombe très bien car la sauvagerie prévaut désormais. Depuis que la guerre nucléaire a ravagé le monde, les États-Unis d’Amérique ne sont plus qu’un désert humain livré à une faune et une flore mutantes. Dans ce paysage apocalyptique ravagé par des dust devils géants, creusé de cratères irradiés et laminé par des pluies diluviennes de pierres, l’humanité — quelques communautés isolées, épargnées par le feu atomique, vivant autour de centres urbains entrés en déchéance — survit dans l’attente de jours meilleurs. Arrive alors à Los Angeles un messager moribond porteur d’une terrible nouvelle. Boston, la deuxième cité la plus importante du continent, est en proie à une épidémie de peste. L’unique espoir de ses habitants réside dans un vaccin dont les seuls stocks se trouvent à Los Angeles. Et comme Boston se situe à l’autre bout du Nouveau Monde, reste à faire parvenir le précieux sérum. En l’absence de tout autre moyen de locomotion, c’est un convoi de véhicules blindés équipés de roquettes, lance-flammes et mitrailleuses qui s’en charge. Un voyage qui s’apparente davantage à une randonnée en Enfer qu’à un périple bucolique. Une tâche qui convient parfaitement à Tanner, l’ultime Hell’s Angel de la Terre. En échange de sa libération, il accepte donc de prendre la route, flanqué de deux autres véhicules, au cas où il échouerait ou trahirait son engagement. La rédemption est à ce prix car en ce qui concerne la damnation, Hell n’a plus besoin qu’on lui fasse crédit.

Publié dans nos contrées dans sa version novella sous le titre L’Odyssée de Lucifer (Galaxie n° 53, Opta) et dans sa version roman sous les titres successifs de Les Culbuteurs de l’enfer puis de Route 666, Damnation Alley n’appartient certes pas aux œuvres majeures de Roger Zelazny. Toutefois, ce livre fait montre d’une économie d’effets et d’une efficacité finalement assez revigorante. De quoi marquer suffisamment l’esprit, au moins le temps de sa lecture. Mentionné par Walter Jon Williams comme une des sources d’inspiration de Câblé, Damnation Alley a également fait l’objet d’une adaptation cinématographique nanardesque en 1977 de la part d’un illustre inconnu : Jack Smight. Cela fait beaucoup pour un court roman somme toute assez atypique dans la bibliographie de Roger Zelazny. En effet, nulle emphase poétique dans ce récit post-apocalyptique brut de décoffrage dont l’intrigue linéaire à souhait ne ménage que peu d’instants de répit. Nul jeu non plus avec une quelconque mythologie, encore que l’on puisse considérer Hell Tanner comme une incarnation de l’archétype du mauvais garçon, hors-la-loi solitaire par choix, avec un petit quelque chose de Snake Plissken. La référence vient immédiatement à l’esprit, même si celle-ci est anachronique. Un individu taillé pour rétablir une certaine idée de la justice avant de passer son chemin.

Damnation Alley est donc à prendre pour ce qu’il est : un récit très visuel et âpre. Un roman de gare exemplaire à lire à tombeau ouvert.

RZ-R666-BRoute 666 (Damnation Alley, 1969) de Roger Zelazny – Réédition Denoël, collection Présence du futur, 2000 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Thomas Bauduret)

 

Le Navire des Glaces

Lire un roman de Michael Moorcock me fait un peu l’effet d’une madeleine. Les réminiscences m’assaillent et me replongent aussitôt à l’époque où j’ai découvert la Science-fiction et la Fantasy. Penser au « cycle du Champion éternel », en particulier l’arc narratif impliquant Elric, le prince albinos décadent et maudit, réveille en moi la nostalgie pour la période où, sorti de ma campagne, je goûtais à la vie universitaire et passais des nuits à m’enquiller les volumes successifs de ses aventures que j’empruntais à la bibliothèque. Bref, Moorcock me rappelle mes jeunes années.

Ahem…

Bon, j’en conviens, Elric et consorts sont loin d’être de l’excellente littérature. Mais, il faut bien manger… Moorcock le reconnaissait bien volontiers lui-même en dédicaçant Les aventures uchroniques d’Oswald Bastable (aka le Nomade du temps) à ses créanciers. Et puis, pour avoir écrit Mother London et Gloriana, il sera beaucoup pardonné à l’auteur britannique.
Histoire de coller à mon programme de lecture fin du monde et post-apo, j’ai ressorti Le Navire des Glaces du carton où il reposait. Peinture de Siudmak en guise d’illustration, papier jauni et odeur de vieux, les souvenirs m’ont sauté immédiatement à la gueule, excusez la grossièreté.

Quid de l’histoire ?

Capitaine sans navire, Konrad Arflane décide de confier son destin à la Glace-Mère. Chaussé d’une paire de skis, avec deux harpons et un maigre paquetage, il quitte la cité-crevasse de Brershill traversant le grand plateau glaciaire pour un voyage qu’il pense sans retour. Mais la déesse nourrit d’autres projets…
Sur la plaine glacée, il aperçoit un corps. Un naufragé sur le point de mourir. Au lieu de le laisser à son sort, Arflane lui sauve la vie. Ayant découvert qu’il s’agissait du principal amiral de Friesgalt, il le ramène dans sa ville natale, l’une des Huit Cités du plateau. Avant de mourir, le patriarche de la famille Rorsefne, l’une des plus riches de Friesgalt, lui confie le commandement de son meilleur navire afin de le conduire vers la mythique New York, où dit-on, la Glace-Mère tient sa cours. Un périple pendant lequel, Arflane doit affronter l’inconnu et la défiance des héritiers du grand amiral.

Même si j’apprécie toujours autant ce roman, il me faut reconnaître qu’il appartient aux œuvres mineures de Michael Moorcock. L’histoire lorgne un tantinet sur Moby Dick et le décor évoque celui de La Compagnie des Glaces de Georges Jacques Arnaud, les locomotives étant remplacées ici par des voiliers montés sur patins.
Le Navire des Glaces a toutes les apparences du roman hybride empruntant autant ses ressorts au récit d’aventure maritime qu’à la fantasy. Le voyage d’Arflane contient ainsi son lot de morceaux de bravoure et d’archétypes intimement liés au corpus de la littérature populaire.
Pourtant, malgré la linéarité de l’histoire et le peu de surprises qu’elle comporte, je reste fasciné par le décor de ce monde gelé, par les cités nichées au creux de crevasses vertigineuses, par le passage de la crête à l’extrémité du plateau et par les troupeaux de baleines se mouvant sur leurs nageoires musclées. Un spectacle suffisamment étrange pour marquer l’esprit.

Paru en épisodes entre 1966 et 1967 dans la revue Impulse, le compagnon de New Worlds, Le Navire des Glaces a inspiré à son rédacteur en chef Keith Roberts une nouvelle intitulée « Coranda ». En ce qui me concerne, le roman ne m’inspire plus qu’un plaisir régressif, parce qu’il faut avouer que pour le reste, c’est tout de même un peu maigre…

Navire_des_glacesLe Navire des Glaces (The Ice Shooner, 1969) de Michael Moorcock – Réédition Presses Pocket, 1991 (roman traduit de l’anglais par Jacques Guiod)