La vie comme une course de chars à voile

François Rossac est champion de char à voile. Il habite à Granville où il profite d’une existence privilégiée, bien à l’abri derrière l’écran du dôme. Dehors règne un chaos balayé par des vents tempétueux, bref l’inconnu.
Par touches subtiles d’abord, puis plus conséquentes, le jeune homme voit le décor de sa villégiature s’étrécir, réduit à une peau de chagrin où des sections entières de la réalité se réécrivent dans un climat de paranoïa, d’irrationalité et de violence. François devient-il fou ? Doit-il interpréter le reflux de son univers comme un symptôme de désordre mental ? À moins que ces manifestations hantées par les figures récurrentes de la religion, du fascisme et du capitalisme prédateur ne soient que les signes avant-coureurs d’un retour à la réalité, la vraie, celle que François a tenté de cacher sous une illusion, un monde truqué issu de sa psyché malade.

Avec ce troisième livre chez Hélios, je découvre enfin Dominique Douay, auteur français dont l’œuvre, si l’on fait abstraction de son roman Car les Temps changent, se situe essentiellement pendant les années 1970 et le début de la décennie suivante. Est-ce là le signe d’un retour sur le devant de la scène de la SFFF pour un auteur longtemps accaparé par sa profession ? Je ne sais pas. Mais, je vais me pencher sérieusement sur le reste de sa bibliographie, car La vie comme une course de chars à voile s’avère une très agréable surprise.

Si le titre du roman lorgne du côté de James Graham Ballard, son atmosphère m’a rappelé celle de certaines histoires de Michael Coney et de manière plus générale le registre de la fiction spéculative. Par ailleurs, La vie comme une course de chars à voile aborde une thématique éminemment dickienne, celle de la nature de la réalité.
À l’instar de Le Temps incertain, chef d’œuvre intemporel de Michel Jeury, Dominique Douay instille le doute et bouscule à la fois les repères de son narrateur et ceux du lecteur, ainsi convié à un voyage dans un théâtre d’ombres dont les illusions successives abusent son intellect. Au cours d’un crescendo un tantinet anxiogène, on embarque pour un voyage au centre de la tête dans lequel chaque chapitre participe à un puzzle mental dont l’auteur recompose progressivement l’image via le point de vue de François Rossac.
Dominique Douay s’attache aux tourments de Rossac. D’une façon astucieuse, il le confronte au délitement de son univers, bousculant une à une les certitudes du bonhomme. Il dessine ainsi plusieurs mondes gigognes, aux frontières poreuses, où l’indétermination semble régner en maître, même si quelques schémas récurrents viennent guider l’effondrement du consensus. Le processus donne lieu à des images fortes et poétiques, à l’instar de cette vision en creux de Granville et de ses habitants. Il dévoile une facette du roman le rapprochant des dangereuses visions d’un Vermillion Sands, par exemple.

Sans déflorer le dénouement, et même s’il apparaît un tantinet convenu, j’ai envie de voir également dans ce roman une forme d’anticipation de la notion de monde virtuel, chère au mouvement cyberpunk, même si on la trouve également chez Galouye. Si je reste conscient du caractère abrupt de l’affirmation, le parallèle ne me semble pas complètement abusé.

Bref, La vie comme une course de chars à voile n’usurpe pas sa réputation de roman à redécouvrir. Personnellement, il me donne envie de poursuivre mon exploration des univers fluctuants de Dominique Douay. Si les connaisseurs ont des suggestions, je suis preneur.

Vie_char_voileLa vie comme une course de chars à voile de Dominique Douay – Réédition Les Moutons électriques, collection « Hélios », 2015 (parution originale en 1978)

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