Quelqu’un à tuer

Poursuivons le petit parcours en Guerre d’Espagne avec un roman beaucoup plus récent. Même si Olivier Martinelli aborde le conflit par la bande, je ne peux faire l’impasse dessus car l’auteur se montre particulièrement convaincant, notamment grâce à une écriture à la première personne, qui comme tout le monde le sait, permet de titiller la fibre sensible lorsque l’exercice est bien mené.

Quelqu’un à tuer est un roman à deux voix, celle d’un père et de son fils. Deux tempéraments dissemblables et deux destins unis dans le même dégoût de la vie. Mais, comme l’expérience l’a souvent prouvé, il faut tuer le père pour continuer à avancer.

« J’ai commencé très tôt la tristesse. J’étais tellement doué pour ça. Ça venait sans doute de ma mère, de ses épaules voûtées, de l’air accablé qu’elle promenait dans toutes les pièces de l’appartement. Les gens de gauche sont toujours un peu tristes. Et je n’ai jamais connu quelqu’un de plus à gauche que ma mère. On ne peut pas être heureux quand on a trop de conscience sociale. »

1990, Arthur a raté sa vie. Son enfance, ses études, ses projets artistiques, son amie, tout est parti à vau-l’eau ne lui laissant qu’un sentiment de gâchis et une immense tristesse existentielle. En route pour l’Espagne, il songe à en finir avec ce qu’il considère comme un interminable calvaire. A moins qu’il ne choisisse dans une sorte de baroud d’honneur de rencontrer celui qui a été le plus proche de son père.

« Toutes les armées se cherchent des héros. Mais les héros, ça n’existe pas. On fait que les inventer. Les héros, ce sont des types plus doués que les autres pour le meurtre, c’est tout. Ou alors plus chanceux. Des champions pour éviter les balles. Des types dont la mort ne veut pas. Moi, la mort, elle n’a pas voulu de moi. Plusieurs fois, je l’ai sentie qui m’attrapait le poignet pour me tirer sous terre. Mais elle est jamais allée jusqu’au bout. Elle s’est toujours dégonflée au dernier moment. »

Ignacio Obregon est né dans les Asturies au sein d’un famille de mineurs et il aurait sans doute connu le destin misérable de ses aïeuls si l’Histoire ne s’en était mêlée. 1934, la chape pesant sur la condition ouvrière vole en éclat. Sous la conduite du Parti communiste, les mineurs se soulèvent contre l’État et l’Église. Leur victoire ne dure pas. La répression étouffe les germes de la rébellion d’une manière sanglante, forçant Ignacio à l’exil. Réfugié à Madrid, il entretient avec la bénédiction du Parti sa prédisposition au meurtre. Un talent dont il va se servir pendant la Guerre d’Espagne. Car la révolte des Asturies n’a été qu’une répétition. Deux flots de haine s’apprêtent à déferler sur le pays.

Ne tergiversons pas. J’ai succombé sans coup férir au roman d’Olivier Martinelli. D’aucuns diraient que je suis une petite nature, mais difficile de résister à la justesse du propos et à l’écriture de l’auteur. Vous l’aurez compris, la Guerre d’Espagne n’intervient qu’à la marge, même si le récit offre l’occasion d’évoquer les purges des milices communistes. Optant pour un registre plus intime, Olivier Martinelli préfère explorer la psyché de deux individus unis par les liens du sang. Du sang, il en est d’ailleurs beaucoup question dans ce chassé croisé, où passé et présent entrent en résonance. Mais, on y trouve heureusement également un peu d’amour.

Le propos d’Olivier Martinelli est à la fois universel et intime. L’auteur dévoile la nature ambivalente de la Grande Histoire qui ne retient que les vainqueurs et oublie les vaincus. Car si l’Histoire est écrite par les vainqueurs, elle modèle aussi le destin des simples individus agissant sur leur présent et leur devenir d’une manière hélas irréversible. Sur ce point, l’auteur dresse avec Ignacio Obregon un portrait complexe d’une sincérité bouleversante. Quelqu’un à tuer apparaît enfin comme l’itinéraire de deux hommes qui tentent d’échapper à leur milieu et à leur histoire personnelle, l’un optant pour la mort, l’autre pour la vie.

Résolument sombre, Quelqu’un à tuer touche ainsi au plus juste de l’émotion, ne nous épargnant rien de la chienlit humaine. Olivier Martinelli démontre, s’il est besoin de le faire encore, que l’on peut donner avec intelligence de la substance au hors champs de l’Histoire.

martinelli_quelqunatuerQuelqu’un à tuer de Olivier Martinelli – La Manufacture des livres, avril 2015

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