Guernica

Né à Parme en 1960, Carlo Lucarelli vit près de Bologne. Il a publié de nombreux romans dont Phalange armée et Le jour du loup, tous deux parus en Série Noire. Il est aussi auteur de comédies, metteur en scène de vidéo-clips, scénariste de bandes dessinées, chroniqueur de romans noirs, et cofondateur du « Groupe 13 », qui réunit quelques-uns des meilleurs écrivains de romans noirs italiens.
L’histoire récente de l’Italie, en particulier la période mussolinienne et post-mussolinienne, lui a inspiré de nombreux titres. Lucarelli aborde cette époque, notamment dans trois romans, par l’intermédiaire d’un personnage récurrent et amoral, le flic De Luca. Jadis efficace rouage de la machine fasciste, le bougre œuvre désormais dans la police d’un pays libéré, sans savoir s’il devra payer pour ses crimes passés. La sobriété du style de Lucarelli et sa faculté à cerner simplement les comportements humains se montrent frappantes. Elles se conjuguent avec bonheur avec sa grande connaissance des milieux policiers, de leurs procédures et hiérarchies.
Pour revenir à Guernica, le livre nous plonge dans ce passé mussolinien dont l’auteur s’est fait un explorateur. Plus précisément, il revient sur la participation de l’Italie dans le conflit espagnol, utilisant une petite histoire comme révélateur de la Grande. Le roman se révèle en effet le récit picaresque du périple de Filippo Stella et du capitaine Degli’Innocenti (un État-civil prédestiné) à la recherche de leur ami-camarade-mort. Mais voilà, le cadavre de l’ami-camarade qu’on leur présente n’est pas le bon. Ne reste plus qu’à notre duo à se sortir vivant du guêpier où il s’est fourré. Et, le moins que l’on puisse dire, c’est que les périls sont légion dans cette Espagne en proie au désordre, au pillage et à la barbarie. Ce voyage au bout de l’enfer leur permettra de rencontrer quelques spécimens peu ragoûtants de l’espèce humaine et, des célébrités avinées, en particulier un certain Ernest Hemingway. Il les mènera tout naturellement à Guernica, lieu de sinistre mémoire de la guerre d’Espagne.

Un officier allemand : « C’est vous qui avez fait Guernica ? »
Pablo Picasso : « Non, c’est vous. »

L’Histoire recèle d’une multitude d’angles morts qui permettent à la littérature d’approcher, un tant soit peu, cette notion insaisissable que l’on appelle avec un air accablé, la nature humaine. Bien souvent, cette mémoire des vaincus, pour paraphraser le titre d’un roman de Michel Ragon, se révèle beaucoup plus proche de la vérité que le compte rendu stéréotypé des lendemains qui chantent, quelle que soit la chapelle sous laquelle se rangent ses laudateurs. Car bien souvent, le malheur et le désespoir révèlent l’humain.
La guerre d’Espagne appartient à ces événements oubliés dans un angle mort de l’Histoire. Si l’on cherche un peu – pas longtemps, je vous rassure -, on peut rapidement établir une liste de titres ayant abordé le sujet. Des livres écrits par des témoins ou des contemporains comme l’incontournable Hommage à la Catalogne de George Orwell, le méconnu Ceux de Barcelone de Hanns-Erich Kaminsky, le pamphlet Les Grands cimetières sous la Lune de Georges Bernanos (qui prouve que l’on peut être catholique de Droite et honnête homme), l’officiel L’espoir de l’aventurier saltimbanque André Malraux (je recommande surtout la lecture de la première partie), le romancé L’adieu aux armes de Hemingway et bien d’autres titres que j’oublie… Et puis, des romans plus contemporains dont beaucoup, comme par hasard, lorgnent vers le polar ou la mémoire. Inutile de vous citer quelques titres… non ? Si ? Allez, je ne peux résister, en voici quelques-uns piochés à la louche dans ma mémoire : Les Soldats de Salamine de Javier Cercas (indispensable !), Belleville-Barcelone de Patrick Pécherot, Une Charrette pleine d’étoiles de F.H. Fajardie, Moi, Franco de Manuel Vãzquez Montalbãn et puis Carlo Lucarelli

Avec Guernica, l’auteur italien relate sur un mode tragi-comique le périple absurde à travers l’Espagne d’un don Quichotte italien, ami personnel du comte Ciano, débarqué de son Italie natale dans l’uniforme rutilant des Bersagliers afin d’honorer, pour une femme, la mémoire de son ami d’enfance, et un Sancho Pança d’importation, rustre par nature, revenu de tout, obsédé par les prostitués, l’argent et essentiellement attaché à sa survie personnelle. Entre le candide idéaliste et la brute se noue pourtant une de ces relations fortes dictées par les circonstances exceptionnelles de la guerre.
Au lieu de nous narrer une énième variation sur ce qu’aurait pu être l’Histoire si la bassesse et la trahison ne s’en étaient pas mêlées, Lucarelli nous immerge dans le quotidien de l’humanité depuis qu’elle est entrée dans l’Histoire. Un quotidien bien plus prosaïque que le récit quasi-hagiographique des chroniques historiques et autres joyeusetés avec Majuscules. Un quotidien en temps de guerre, agrémenté ici d’une pincée de surréalisme.

Bref, voici un roman noir à l’humour grinçant, détaché des poncifs du manichéisme militant et tenant peut-être plus de la fable, et dépourvu de la prétention à asséner une quelconque morale lénifiante. Chaudement recommandé par mézigue.

« Où étions-nous ? Dans l’Espagne rouge ou dans la noire… en Castille, en Navarre ou en Andalousie… au Pays basque… à Guernica ? Où étions-nous, mon capitaine et moi ? Je ne le savais plus. »

Guernica

Guernica de Carlo lucarelli – Gallimard/La noire, 1998 (roman traduit de l’italien par Arlette Lauterbach)

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