Les Soldats de Salamine

Acheté dès sa parution chez Actes Sud, Les Soldats de Salamine a longtemps hanté ma mémoire. Il la hante toujours, d’une certaine manière. Voici le genre de roman qui vous fait comprendre pourquoi la littérature est utile, voire salutaire. Réflexion à la fois sur la fabrique de l’Histoire, sur la mémoire et récit réel, le roman de Javier Cercas se veut également une réponse à la question de l’héroïsme. Celui des soldats de Salamine et de leurs semblables, à qui nous sommes tous redevables et dont on ne connaît plus le nom.

« C’est à l’été 1994, voilà maintenant plus de six ans, que j’entendis pour la première fois parler de l’exécution de Rafael Sánchez Mazas. Trois choses venaient alors tout juste de m’arriver : la première fut la mort de mon père, la deuxième, le départ de ma femme, la troisième, l’abandon de ma carrière d’écrivain. Mensonge. La vérité, c’est que, de ces trois choses, les deux première sont on ne peut plus exactes ; contrairement à la troisième. »

Qui se souvient de Rafael Sánchez Mazas ? Fondateur de la Phalange, ami personnel de José Antonio Primo de Rivera, poète, écrivain, homme politique, le bonhomme n’occupe plus guère de place dans les livres d’Histoire, surtout dans l’Espagne post-franquiste. Quant à son importance littéraire, elle ne fait pas de lui un grand écrivain. Tout au plus un bon. C’est un épisode de son existence qui inspire au narrateur ses recherches en vue d’écrire un récit réel. Une péripétie dans la vie de Mazas, racontée d’abord par lui-même pour enrichir sa légende, puis colportée et déformée par d’autres avant de sombrer dans l’oubli. Un incident de l’Histoire dira-t-on, auquel le narrateur pourtant s’attache au point d’en faire l’argument de départ de son récit.
À vrai dire, pourquoi ne pas s’en servir ? Cette exécution ratée du phalangiste au sanctuaire du Collel, pendant la débâcle républicaine, est porteuse de fiction. Ses circonstances dramatiques se prêtent à un développement romanesque, même si le narrateur nourrit un tout autre projet. Et puis, il y a ce milicien qui aurait choisi d’épargner Mazas, sans aucune autre explication qu’un regard. Ce regard attise sa curiosité. Il pousse le narrateur à se documenter sur la période, à mener une enquête pour démythifier l’événement, à revenir à la source de l’Histoire. Bref, il l’incite à rechercher la vérité. Laquelle ? Peut-être pas celle attendue au départ.

À bien des égards, le dispositif narratif des Soldats de Salamine se révèle habile. Le narrateur apparaît comme le double de Javier Cercas, l’auteur espagnol poussant le mimétisme jusqu’à endosser son identité dans la troisième partie. Le roman se veut à la fois une enquête, terme à prendre ici dans le sens donné par Hérodote, et une plongée au cœur de la fabrique d’une œuvre littéraire. Cercas invite ainsi le lecteur de l’autre côté du miroir, celui que le romancier promène le long du chemin, et qui est censé refléter la réalité. Il impulse un dialogue entre le sujet, l’enquête menée autour de la survie miraculeuse de Mazas, et l’objet, autrement dit le livre dans le livre dont on découvre la maturation et l’écriture.
Usant de la méthode historique, l’auteur espagnol recompose le passé et le parcours de l’écrivain phalangiste. Il procède par recoupement, n’oubliant à aucun moment le doute critique, afin d’approcher au plus près de la vérité historique. Mais dans le même temps, il joue de la fiction pour mettre en scène cette recherche, jalonnant celle-ci de rebondissements et de rencontres fortuites, notamment celle déterminante de Roberto Bolaño.
Où s’arrête le réel et où commence la fiction ? La réponse à cette interrogation semble se trouver dans un entre-deux dont Javier Cercas se garde de dévoiler toutes les circonvolutions.

Au-delà de ce dispositif narratif, Les Soldats de Salamine brille également par son propos universel. Quête de la vérité, il devient celle d’une vérité absente des livres d’Histoire. La vérité intime d’individus anonymes dont l’engagement a contribué à façonner notre civilisation sans qu’ils cherchent à en tirer une quelconque gloriole. Ils sont les véritables héros de l’Histoire. Des héros ordinaires qui méritent mieux que de voir leur nom orner la plaque d’une rue ou d’une place.
En écrivant Les Soldats de Salamine, Javier Cercas rend un touchant hommage à leur mémoire, fournissant une parfaite illustration littéraire à la citation de Churchill : « Jamais dans l’histoire des conflits, tant de gens n’ont dû autant à si peu. »

soldats de salamineLes Soldats de Salamine (Soldados de Salamina, 2001) de Javier Cercas – Éditions Actes Sud, collection « Lettres hispaniques », juin 2002, réédition en poche disponible ( roman traduit de l’espagnol par Elisabeth Beyer et Aleksandar Grujicic)

Publicités

4 réflexions au sujet de « Les Soldats de Salamine »

  1. Merci pour cet article qui, je dois le dire, a piqué ma curiosité. Je ne connais malheureusement pas l’histoire de ce pays, elle semble pourtant passionnante. Je note des actes effectués par altruisme, voici bien de quoi me nourrir ! Je vais tenter de trouver ce livre. Un grand merci !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s