Les Phalanges de l’Ordre noir

Dernier article avant une pause estivale bien méritée (notez l’autosatisfaction). Rendez-vous à la rentrée.

Pour terminer mon parcours autour de la Guerre d’Espagne, voici un classique de la bande dessinée démontrant, s’il est encore besoin de le faire, que la littérature n’a pas le monopole en matière d’intelligence.

En plein hiver, un village d’Aragon est entièrement détruit et ses habitants assassinés. Le massacre est revendiqué par une organisation terroriste s’appelant Les Phalanges de l’Ordre noir et agissant au nom des valeurs de l’Occident chrétien.
Jefferson B. Pritchard, journaliste au Daily Telegraph de Londres reconnaît parmi les membres du commando les ennemis qu’il a combattu jadis pendant la Guerre d’Espagne. Il contacte ses amis vieillissants, anciens des Brigades Internationales, pour leur proposer de solder leurs comptes. S’ensuit une chasse à l’homme à travers l’Europe.

Quatrième collaboration de Bilal et Christin, Les Phalanges de l’Ordre noir se distingue par un propos politique qui évite l’écueil de la naïveté et les gros sabots du militantisme. En lisant l’argument de départ, d’aucuns pourraient craindre la charge antifasciste simpliste. Même si les auteurs n’exonèrent pas l’idéologie d’extrême-droite de son caractère mortifère, ils placent leur réflexion à un autre niveau.
Les ennemis d’hier reprennent les armes dans une Europe qui a beaucoup changé en l’espace de quarante ans. Le continent est en proie au terrorisme, celui perpétré par les Brigades rouges, RAF et Action directe. Au nom de la lutte des classes et de la Révolution, de jeunes militants utilisent les méthodes du grand banditisme pour combattre l’État et ses séides. L’image du communiste s’est quelque peu flétrie et l’URSS ne paraît plus aussi menaçante qu’au plus fort de la Guerre froide, ni autant à l’avant-garde de la lutte contre le capitalisme.

Les Phalanges de l’Ordre noir pose la question de l’usage de la violence et y apporte une réponse en forme d’impasse. En cela, il s’inscrit dans le registre de la désillusion. Les anciens brigadistes croient renouer avec leur jeunesse en reprenant le combat d’antan. Ils ne font qu’entretenir la fiction d’un engagement désormais dépourvu de sens, eux-mêmes ayant beaucoup changé entretemps. Ils se perdent sur la voie de la vengeance, contredisant le combat de leur jeunesse et adoptant en même temps les méthodes de leurs ennemis.

Bref, avec Les Phalanges de l’Ordre noir, Bilal et Christin n’usurpent pas le qualificatif de chef-d’œuvre. Voici une bande dessinée à lire et à relire.

phalanges-couvLes Phalanges de l’Ordre noir de Enki Bilal et Pierre Christin – Éditions Dargaud, 1979 – Réédition Les Humanoïdes associés, 1998

Hommage à la Catalogne

Venu en Espagne pour écrire quelques articles pour les journaux, George Orwell s’engage dès son arrivée dans la milice. Militant à l’I.L.P. (Independent Labor Party), il lui semblait en effet inconcevable d’agir autrement. Pendant sept mois, de décembre 1936 à juin 1937, il combat sur le front et assiste aux événements conduisant aux purges menées contre le POUM et la CNT par les Communistes.
De retour en Angleterre, il raconte son expérience, livrant à la postérité un témoignage précieux, assorti d’une réflexion politique salutaire, sur cette guerre où les totalitarismes font florès, y compris dans le camp républicain. Au-delà de sa valeur documentaire, ce récit contribue également à l’éducation politique d’un des penseurs les plus importants du XXe siècle (assertion personnelle non négociable) et joue un rôle crucial dans la genèse des romans La Ferme des Animaux et de 1984. Bref, Hommage à la Catalogne me paraît un récit incontournable pour appréhender à la fois l’événement et l’homme.

No_pasaran1Quand George Orwell arrive en Espagne en 1936, le bref été de l’anarchie décrit par Kaminski est sur le point de s’achever. Pourtant lorsqu’il s’engage dans la milice, l’esprit de juillet règne encore sur la capitale catalane. Mais à son retour à la fin du mois d’avril, il s’est totalement évaporé, annonçant un hiver réactionnaire.
À la différence de l’auteur allemand qui s’attache à décrire l’arrière, le récit d’Orwell s’enracine sur le front, au cœur des combats opposant les milices aux insurgés nationalistes. L’amateurisme de ses compagnons, l’atmosphère d’improvisation, le manque d’armes et la jeunesse des miliciens, l’auteur britannique ne cache rien des faiblesses du camp républicain. Pourtant, il ne regrette à aucun moment son engagement, reconnaissant a posteriori avoir vécu une expérience qui a renforcé sa foi dans le socialisme. Sa vision crue du conflit ne nous épargne rien des odeurs, de l’inconfort et des corvées routinières, et même s’il se montre parfois lyrique dans sa description des paysages, le ton demeure dépourvu de tout romantisme.
En fait, l’inactivité prévaut sur le front, du moins dans la partie où l’auteur se trouve cantonné, et il ne connait pour ainsi dire pas les combats. Tout au plus quelques échanges de tirs, de longues nuits de garde où le froid se montre un ennemi bien plus menaçant que les fascistes, des patrouilles ennuyeuses et un assaut à la baïonnette, épreuve qu’il ne souhaite pas revivre.

George Orwell se montre aussi un observateur avisé des changements impulsés par la Révolution. Dans la milice, il fait l’expérience d’une société égalitaire où toutes les classes ont été abolies. Une sorte de microcosme où la camaraderie et la décence commune font office de morale. Il en ressort profondément marqué, même s’il sait que cette période n’est qu’une phase transitoire, conscient d’avoir côtoyé une forme de socialisme authentique et d’avoir prouvé qu’il ne s’agissait pas seulement d’une chimère.
Son retour à Barcelone, après quatre mois passé sur le front, le confronte aux désillusions. L’atmosphère dans la capitale catalane a beaucoup changé. La Révolution a laissé la place aux anciennes habitudes et aux manipulations politiques. Les forces de police ont chassé les patrouilles d’ouvriers, rétablissant l’ordre étatique. Les inégalités sociales sont réapparues avec davantage de force et le gouvernement bourgeois s’est remis à l’offensive. Avec le concours des communistes, il reprend peu à peu le pouvoir aux syndicats et aux prolétaires. Le temps n’est plus à la révolution sociale mais à la guerre. Les provocations contre les anarchistes se multiplient pour aboutir à plusieurs jours de combat de rue que la propagande transforme en tentative de coup d’État organisée par une cinquième colonne fasciste. On cherche un coupable et l’auteur britannique pressent que le POUM apparaît comme le candidat idéal. Son retour sur le front lui épargne le dénouement de la crise politique. Il échappe miraculeusement à la mort après avoir été blessé au cou et sa convalescence l’écarte pour un temps des purges menées à Barcelone. Pour échapper à la prison, il est contraint de fuir le pays avec un sentiment d’injustice et de gâchis qu’il ne parviendra à surmonter que dans ses romans et ses écrits polémiques.

S’il se montre critique envers autrui, George Orwell ne manque pas aussi de faire sa propre autocritique. A aucun moment, il ne cherche à se donner le beau rôle ou à affabuler sur son apport au conflit. D’une grande modestie, l’auteur britannique insiste autant sur ses faiblesses que sur celles de ses compagnons. Son regard se veut avant tout sincère et lucide. Il n’hésite d’ailleurs pas à dévoiler ses préjugés et son agacement sur la conduite de la guerre sans se chercher d’excuses. Mais, son approche se montre surtout analytique, apportant un éclairage d’une acuité que d’aucuns pourraient lui envier.
Même s’il n’a qu’une vision partielle des événements, il le rappelle à plusieurs reprises, George Orwell a bien compris que la Guerre d’Espagne s’inscrit dans un cadre géopolitique qui dépasse les enjeux simplistes mis en avant par les appareils de propagande. Dans la péninsule, on se trouve confronté à un jeu de dupes entre les démocraties bourgeoises et Staline, avec les États fascistes en embuscade. Une guerre politique où le Front populaire apparaît comme une supercherie et le régime de Franco comme un anachronisme.

À la lumière du présent, l’analyse de George Orwell paraît plus que jamais d’actualité. On regrette juste de ne pas disposer d’un intellectuel de sa stature pour démasquer les faux semblants de notre époque. Bref, Hommage à la Catalogne paraît indispensable pour comprendre pourquoi la contre-révolution a gagné.

hommage-a-la-catalogneHommage à la Catalogne (Homage to Catalonia, 1938) de George Orwell – Réédition poche 10/18, collection « Domaine étranger », 2000 (traduit de l’anglais par Yvonne Davet)

Ceux de Barcelone

Après Les Grands Cimetières sous la Lune voici un autre témoignage sur la Guerre d’Espagne. À la différence de Georges Bernanos, H.-E. Kaminski n’appartient pas à la Droite royaliste. Le bonhomme est même plutôt engagé à l’opposé, une Gauche que d’aucuns qualifieraient de radicale à notre époque bien pensante. Bref, après avoir flirté avec la sociale démocratie, il a opté au final pour les milieux anarchistes.

« Une révolution est bien le phénomène le plus complexe, le plus chaotique. Elle ne connaît pas de solution uniques, elle est variée, multicolore, souvent contradictoire. Elle met tout en question, ne reconnaît aucune institution, n’accepte aucune autorité. En vain on cherche des chefs : les hommes ne sont que les vagues dans une mer immense agitée par des forces mystérieuses. »

Entre septembre 1936 et février 1937, H.-E. Kaminski effectue un séjour en Catalogne pour rendre compte à la postérité des changements qui s’y déroulent. Ceux de Barcelone n’est donc pas un ouvrage sur la Guerre d’Espagne, mais bien un reportage sur la révolution sociale impulsée en Catalogne et sur les espoirs qu’elle suscite un peu partout en Europe. En somme, un témoignage précieux sur ce « bref été de l’anarchie » où Barcelone et ses environs servent de laboratoire aux expérimentations du communisme libertaire.
Découpé en chapitres courts, l’ouvrage aborde différents aspects de la Révolution. Les événements du 19 juillet 1936 sont juste rappelés en préalable, l’auteur préférant s’intéresser à des sujets comme les femmes, les anarchistes, la milice, les partis politiques ou la mise en place d’une société libertaire. Il alterne les chapitres descriptifs et informatifs avec les compte-rendus de ses rencontres avec quelques personnalités du nouveau gouvernement de la région, sans oublier de relater le grand événement auquel il assiste : les funérailles de Buenaventura Durruti. Les combats restent lointains, tout au plus un chapitre consacré à la visite rapide du front et sur la nécessité d’organiser une véritable armée.

En dépit de sa brièveté, Ceux de Barcelone présente un regard intéressant sur la révolution sociale en Catalogne. Kaminski dépeint l’atmosphère de spontanéité, d’improvisation et de ferveur populaire qui prévaut dans la mise en place de la nouvelle société. Ce qu’il voit se dessiner en Espagne, c’est la réalisation d’un idéal généreux rejetant la logique capitaliste, un monde de producteurs égaux organisés sur la base des syndicats, proscrivant l’usage de l’argent, du commerce auquel il préfère une sorte de mutualisme. Un ordre sans l’oppression de l’État et la complicité des partis politiques. Certes, le mouvement n’est pas exempt de faiblesses. Kaminski ne cache pas ses divisions internes, son conservatisme sur certains points, notamment la condition féminine (l’union libre est conçue comme un mariage sans sacrement), sa naïveté (le caractère aléatoire des mesures d’assistance sociale et de lutte contre la prostitution fait pitié), ses contradictions (comment être anarchiste et entrer au gouvernement ?) et le double langage de certains hommes politiques. Mais si toutes ses critiques tempèrent son enthousiasme, elles ne remettent pas en question la sympathie qu’il éprouve pour les révolutionnaires espagnols.

« Je ne crois pas que pour décrire les révolutions on doive attendre leur fin. Car une révolution se maintient et alors elle ne se termine jamais, ou bien elle ne trouve sa fin que par la victoire de la contre-révolution. »

Au final, H.-E. Kaminski perçoit bien que la première phase de la révolution s’achève et qu’une autre s’apprête à s’ouvrir. Il termine son reportage sur un salut fraternel, espérant que la révolution espagnole ne sera pas sans lendemain. Un espoir déçu puisque la contre-révolution a gagné.

Ceux_barceloneCeux de Barcelone de Hanns-Erich Kaminski – réédition Allia, 2003

Les Grands cimetières sous la Lune

« La Tragédie espagnole est un charnier. Toutes les erreurs dont l’Europe achève de mourir et qu’elle essaie de dégorger dans d’effroyables convulsions viennent y pourrir ensemble. Impossible d’y mettre la main sans risquer une septicémie. On voit monter tour à tour à la surface du pus bouillonnant des visages jadis, hélas ! Familiers, à présent méconnaissables et qui dès qu’on essaie de les fixer du regard s’effacent et coulent comme des cires. Sincèrement, je ne crois pas utile de tirer de là aucun de ces cadavres. Pour désinfecter un tel cloaque – image de ce que sera demain le monde, il faudrait d’abord agir sur les causes de fermentation.
Je regrette d’appeler charnier ou cloaque une vieille terre non pas chargée, mais accablée d’histoire, et où des hommes vivants souffrent, luttent et meurent. Les mêmes débiles qui font semblant de s’indigner auraient pu en 1915 me convaincre de sacrilège, car j’avais déjà, comme beaucoup de mes camarades, jugé la guerre, la fameuse guerre du Droit, la guerre contre la guerre. Les tueries qui se préparent ne sont pas d’une autre espèce, mais comme elles engagent un plus grand nombre ou plutôt la totalité des valeurs spirituelles indispensables, le chaos qui en résultera sera plus dégoûtant encore, leurs pourrissoirs plus puants. »

Ces paroles écrites par Georges Bernanos dans Les Grands cimetières sous la Lune inaugurent la partie de mon parcours Guerre d’Espagne consacrée aux témoignages des contemporains. Romancier et polémiste issu de la Droite traditionaliste et catholique, l’auteur français affûte sa plume pour nous livrer avec ce pamphlet une charge violente contre le franquisme et l’Église catholique espagnole. Mais, le propos se veut également universel puisqu’il voit dans les événements espagnols comme une répétition avant un affrontement d’une ampleur mondiale.

Volontiers moraliste, Georges Bernanos déplore les conséquences néfastes du progrès érigé en religion, de l’argent roi, du cynisme ambiant et du capitalisme libéral. En cela, il s’affiche clairement en homme du passé, attaché à un idéal royaliste dont on peut se demander s’il a jamais existé. Un tantinet réactionnaire, même s’il ne dénigre pas les révolutions, ne flirtant pas qu’un peu avec l’antisémitisme, l’auteur français aspire à une sorte de monarchie populaire où le souverain, homme de bonne volonté, guidé par le message des évangiles purgées de ses interprétations sectaires, incarnerait une sorte de protecteur du peuple, le préservant des manœuvres des individus sans honneur.
Sans partager l’ensemble des valeurs du bonhomme, je dois confesser que certaines de ses critiques et extrapolations paraissent d’une justesse troublante. Si l’on fait abstraction de l’aspect monarchiste et chrétien, on croit même lire certaines des réflexions d’un autre George, cette fois-ci Orwell.

Georges Bernanos est très bien placé pour décrire la Guerre d’Espagne puisqu’il vivait à Palma de Majorque au moment du pronunciamiento de Franco. Sympathisant de la Phalange à laquelle son fils avait adhéré, il est rapidement choqué par la tournure des événements. Il choisit alors de témoigner, décrivant les différentes étapes d’une épuration systématique fondée sur un régime des suspects. Une Terreur planifiée, orchestrée par des individus dépourvus de toute éthique, des aventuriers étrangers ou des brutes grossières.
Guère enclin à la bienveillance, il n’exonère pas la Gauche de sa responsabilité dans ce qu’il considère comme un désastre humain et moral. Pour autant, il n’épargne pas la Droite, même sa faction la plus réactionnaire, dénonçant son silence et son mépris pour le sort des Espagnols, Républicains y compris. Et parmi les cibles de son pamphlet, il réserve un sort tout particulier à l’Église catholique espagnole, accusée d’accorder sa bénédiction à des actes injustes et déshonorants, usant de son ministère pour légitimer l’injustifiable.

Si certains aspects du propos de Georges Bernanos paraissent incontestablement critiquables, pour ne pas dire nauséabonds, le pamphlet a au moins le mérite de dénoncer une épuration accomplie avec la bénédiction de l’institution religieuse. Crime contre l’humanité, mais surtout crime contre la foi d’un homme, Les Grands cimetières sous la Lune révèle une personnalité complexe, loin du réactionnaire intégral, même si l’admiration de Georges Bernanos pour Édouard Drumont plombe quelque peu ma propre admiration. Sur ce point, L’Hommage à la Catalogne de George Orwell paraît plus salutaire.

« La tragédie espagnole, préfiguration de la tragédie universelle, fait éclater à l’évidence la misérable condition de l’homme de bonne volonté dans la société moderne qui l’élimine peu à peu, ainsi qu’un sous-produit inutilisable. L’homme de bonne volonté n’a plus de parti, je me demande s’il aura demain une patrie. Je crois assurément peu désirable une collaboration des catholiques et des communistes, mais l’alliance des anciens combattants de Cathelineau et des émigré voltairiens avait-elle beaucoup plus de chance de fonder une société nouvelle, ou même de restaurer l’ancienne ? Qui part d’une équivoque ne peut aboutir qu’à un compromis. Dans le monde moderne, le bon l’emporte-t-il encore assez sur le mauvais pour que nous devions nous considérer comme solidaires de tous ceux qui le défendent, même s’ils en sont les injustes privilégiés ? Je vois bien, par exemple, l’aide qu’apportent, en temps de guerre civile, les hommes de bonne volonté aux hommes d’argent. Ils mettent l’héroïsme au service de ces derniers. Mais la paix rétablie – ou du moins ce que la police appelle de ce nom – il est infiniment probable que l’homme d’argent fera recevoir l’homme de bonne volonté par son secrétaire. « L’ordre n’est-il pas sauvé ? Que demandez-vous de plus ? » Si l’autre insiste, on le traitera d’indiscipliné. Tant qu’il a mis la violence au service des maîtres, il a eu pour lui la magistrature et la gendarmerie. S’il lui arrivait plus tard d’en disposer au profit d’une autre catégorie de citoyens, il cesserait d’être un homme de bonne volonté pour devenir un homme de désordre, justiciable des tribunaux militaires. Je n’oserai lui promettre, dans ces conditions, l’appui de l’Épiscopat. »

cimetières_luneLes Grands cimetières sous la Lune de Georges Bernanos – Librairie Plon, 1938 (réédition collection Points, 1995)

Tatouage

Petite parenthèse dans mon cycle de lecture sur la Guerre d’Espagne, même si le franquisme n’est pas très loin.
J’ai souvent entendu parler de Pepe Carvalho, héros récurent de Manuel Vázquez Montalbán. En bien surtout. Cédant aux amicales pressions de ses fans, mais aussi pour satisfaire enfin ma curiosité, j’ai entamé la série par son deuxième épisode, Tatouage. De quoi me faire regretter cette découverte tardive.

L’argument de départ est d’une simplicité confondante. On retrouve au bord d’une plage de Barcelone le corps d’un inconnu. Flottant entre deux eaux, le visage dévoré par les poissons, le cadavre ne reste pas anonyme longtemps pour la police. Elle ne divulgue pourtant pas son identité à la presse et se livre rapidement à un grand nettoyage dans les bas-fonds de la capitale catalane, raflant en vrac prostitués et souteneurs.
Le crime suscite la curiosité du patron d’un salon de coiffure qui contacte Pepe Carvalho. Contre une somme importante et la prise en charge de ses frais, le détective accepte de trouver le nom du cadavre, avec comme seule piste la phrase « Je suis né pour révolutionner l’enfer » tatouée sur son dos.

Tatouage s’inscrit de plain-pied dans le roman noir. Il ne faut pas longtemps pour en reconnaître archétypes et enjeux. Un héros mutique, plus prompt à agir qu’à s’épancher longuement dans une longue discussion, évoluant en marge des autorités officielles qu’il semble pourtant bien connaître. Un regard désenchanté sur un monde fondamentalement pourri, où l’idéalisme ne paraît qu’un miroir aux alouettes. Et malgré tout, l’envie de savoir, de mettre en lumière les zones d’ombre et peut-être, de redresser un tort. À l’instar de Per Wahlöö et Maj Sjöwall, Manuel Vázquez Montalbán démontre qu’il est possible d’écrire un excellent roman noir sans être américain. Il y apporte une touche personnelle, originale, pour ne pas dire gastronomique, faisant tout le charme d’une intrigue qui, il faut le reconnaître, ne brille pas pour sa complexité.
Peu importe, l’enquête de Pepe Carvalho sert de prétexte pour dépeindre Barcelone à la fin des années 1970. Une cité dont l’auteur espagnol se plaît à décrire longuement les rues, places et avenues, à l’écart des itinéraires suivis par le tourisme de masse, empruntant les voies de traverse des bars louches et restaurants. Car Pepe s’avère un privé atypique. Un dur à cuire attaché à la bonne chère, aux plaisirs de la table et dont les talents s’étendent également au domaine culinaire. Un hédoniste apolitique, un esprit libre et bagarreur, soignant sa déprime dans les bras de Charo, la prostituée du Barrio Chino ou en se préparant un repas devant un bon feu de cheminée, allumé avec un livre sélectionné dans sa bibliothèque.

« Maintenant, je n’éprouve plus d’intérêt que pour la littérature en chair et en os. »

Bref, je reviendrai à Barcelone avec plaisir, histoire de renouer avec l’atmosphère délétère et sensuelle des enquêtes de Pepe. A suivre avec Les Mers du Sud

Enquetes-de-Carvahlo-MontalbanTatouage de Manuel Vázquez Montalbán (Tatuaje, 1976) – Réédition Christian Bourgeois, « Opus Seuil », juin 2012 (roman traduit de l’espagnol par Michèle Gazier)

Le Bref été de l’Anarchie

À l’instar de Nestor Makhno, Buenaventura Durruti appartient aux figures révérées par les milieux anarchistes pourtant fervents défenseurs du principe Ni Dieu, ni maître. Sans doute parce que l’existence du bonhomme est nimbée d’incertitudes, mais aussi parce que la mémoire collective l’a pourvu de l’aura d’un saint, certes athée et laïc, engagé jusqu’au sacrifice pour la Révolution.

Retrouver l’homme derrière le mythe confine à la gageure. La tâche procède d’un lent travail de dépouillement où il faut opérer un tri parmi les nombreuses sources directes ou indirectes. Un processus sur lequel Hans Magnus Enzensberger n’a pas fait l’impasse, allant rechercher sa documentation jusque dans le témoignage des derniers survivants de la Guerre d’Espagne. Pour autant, s’il adopte la démarche de l’historien, il fait œuvre de romancier usant de son corpus pour raconter une fiction collective où le parcours de Durruti se confond avec l’essor puis le retrait de l’anarchisme libertaire dans la péninsule ibérique.

Adoptant la technique du collage, l’auteur allemand mêle le récit de la vie du militant libertaire à des gloses où il revient sur l’histoire de l’anarchisme espagnol. Le procédé introduit un phénomène d’échos entre les sources brutes, ordonnées à la manière d’un récit, et une étude plus analytique du contexte espagnol et des causes de la défaite de la Révolution. Sans rien retirer à la légende de Durruti, mais tout en dévoilant ses lacunes et contradictions, Hans Magnus Enzensberger raconte ainsi l’échec des idéaux de la Révolution face à la guerre civile et à la réalité de la république bourgeoise, sans doute plus prête à s’accommoder d’une dictature nationalisme que du communisme libertaire. Il souligne également le double jeu des staliniens, engagés dans une rivalité mortelle avec les anarchistes, dont la puissante CNT-FAI finira par faire les frais, à force de compromis et de compromission.

Avec lucidité, Hans Magnus Enzensberger rappelle que si la défaite en Espagne sanctionne l’échec de la Révolution, elle magnifie dans le même temps la figure de Buenaventura Durruti. Elle lui permet d’échapper au destin commun des héros mis au service de principes incarnant l’exact opposé de leur révolte. Toute allusion à Che Guevara n’est pas ici superflue, mais il y en a bien d’autres…

« La dramaturgie des légendes de héros comporte des traits essentiels. L’origine du héros est obscure. Il se détache de l’anonymat sous l’aspect d’un champion exemplaire dans les combats singuliers. Sa célébrité provient de son courage, de son intégrité, de sa solidarité. Il soutient sa réputation dans les situations désespérées, dans la persécution, dans l’exil. Il s’en tire toujours, alors que d’autres tombent, comme s’il était invulnérable. Pourtant, ce n’est que par sa mort qu’il devient tout à fait ce qu’il est. Quelque chose de mystérieux s’attache à cette mort. Au fond, elle ne peut s’expliquer que par une trahison. La fin du héros prend l’aspect d’un présage, mais aussi est marquée du sceau de d’inéluctable. C’est en cet instant seulement que se cristallise la légende. Son enterrement devient une démonstration. Des rues portent son nom ; son image apparaît sur les murs, les banderoles ; on en en fait un talisman. La victoire de sa cause le conduit à la canonisation, c’est-à-dire presque toujours à l’abus et à la trahison. C’est de cette manière que Durruti aurait pu devenir un héros officiel, un héros national. La défaite de la révolution espagnole l’a préservé de ce sort. Il est resté ce qu’il avait toujours été, un prolétaire héroïque, exploité, opprimé, persécuté. Il appartient à l’anti-histoire, celle que l’on ne trouve pas dans les livres de lecture. »

Au fil du Bref été de l’Anarchie, on se plaît à imaginer les bifurcations possibles de l’Histoire. Et si les anarchistes avaient refusé de collaborer avec le gouvernement catalan en juillet 1936, au moment où ils contrôlaient Barcelone ? Et si Saragosse avait été reprise ? Et si une nation authentiquement anarchiste et libertaire s’était imposée en Catalogne, puis en Espagne ? Face aux hypothèses d’une utopie victorieuse, il ne reste plus que la mémoire des vaincus. Face à la médiocrité du présent et au cynisme ambiant, on ne peut que regretter un passé qui n’a pas été à la hauteur des espérances. Mais pas question de renoncer aux principes généreux défendus par Durruti et ses compagnons. Pas question d’entretenir le culte d’un passé révolu, voire déchu. On ne fait pas deux fois la même révolution.

Bref_étéLe Bref été de l’Anarchie – La vie et la mort de Buenaventura Durruti (Der kurze Sommer der Anarchie, 1972) de Hans Magnus Enzensberger – Éditions Gallimard, collection « L’Imaginaire », septembre 2010 ( roman traduit de l’allemand par Lily Jumel)

Voix Endormies

« La guerra ha terminado. »

Par cette brève déclaration, Franco met un terme à presque trois années de guerre en Espagne. Un conflit meurtrier qui aura contribué à couper l’élan révolutionnaire de juillet 1936 et mis un terme à la République. Pour les survivants, les vaincus, commence alors le temps de l’exil et de la répression menée par un régime nationaliste souhaitant éradiquer sans pitié tous ceux qu’il appelle les « rouges ».

L’Histoire est rarement féminine, les femmes se cantonnant le plus souvent au rôle d’épouse ou de fille d’untel. On pourrait croire que la Révolution échappe à cette règle, le renversement des valeurs offrant l’opportunité au sexe féminin de s’exprimer, de s’émanciper, de prendre une place plus importante dans le récit du passé. Bien au contraire, à de rares exceptions près, des anomalies fâcheuses dira-t-on, les femmes restent en arrière-plan. La Révolution espagnole ne déroge pas à ce constat. Malgré l’esprit libertaire et une participation non négligeable au conflit, le poids de la tradition espagnole l’emporte, reléguant les femmes à leur position dépendante.

Dulce Chacón donne la parole à ces voix oubliées, ces Voix Endormies. Alors que la guerre d’Espagne s’achève, elle s’inspire de témoignages authentiques pour raconter le destin de plusieurs femmes, condamnées à mourir, à subir et à se taire dans un pays soumis à une répression implacable.
ventas-womenHortensia, enceinte, condamnée à mort pour avoir participé à un acte de guérilla, attend son exécution qui s’appliquera après la naissance de son enfant. Elvira, sans nouvelle de son père parti combattre du côté républicain, a cherché à quitter l’Espagne avec sa mère. Arrêtée par les phalangistes, elle purge sa peine après avoir subit l’humiliation d’être tondue. Tomasa, dont la famille entière a été jetée d’un pont, ne craint ni les brimades, ni les punitions provoquées par son comportement rebelle. Pepita, la sœur d’Hortensia, lui sert de messager avec l’extérieur, jusqu’au jour où elle tombe amoureuse de Paulino, le frère d’Elvira, recherché par la Garde Civile en raison de sa participation au Maquis. Mais, elle n’aspire plus qu’à la paix.
Coupables de sympathie avec l’ennemi ou pour leur militantisme actif, voire plus simplement à cause de leurs liens familiaux avec des résistants avérés, ces femmes vivent dans l’angoisse et l’incertitude, enfermées dans la prison madrilène de Ventas.

Au travers de dialogues poignants, Dulce Chacón dessine un récit polyphonique qui réveille toute une gamme d’émotions simples et humaines. Elle nous dévoile le quotidien de femmes vouées à l’oubli, susceptibles d’être exécutées à n’importe quel moment, et qui pourtant ne renoncent pas à la dignité et font preuve d’une solidarité à toute épreuve.
Pour autant, l’auteure espagnole ne se montre pas manichéenne dans sa vision des choses. Parmi les condamnés, on trouve aussi des détenues cherchant à obtenir un traitement de faveur auprès des gardiennes. Et parmi ces dernières, certaines ne peuvent s’empêcher de ressentir de l’empathie pour les captives, même si elles sont tenues par le règlement de ne pas fraterniser avec elles.

Par ailleurs, Dulce Chacón traite de la consolidation du régime franquiste, période remisée au second plan par la défaite républicaine et la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, elle s’impose comme un épisode crucial de l’Histoire espagnole. Tous les espoirs demeuraient alors encore permis pour une poignée de Républicains, surtout des socialistes, des communistes et anarchistes, persuadés que la chute d’Hitler sonnerait l’heure de la revanche. En attendant, ils préparaient le terrain, organisant des maquis et se livrant à la guérilla dans les montagnes. Une tâche périlleuse, la Garde Civile et la police ne ménageant pas leurs efforts pour les arrêter. Et un espoir déçu puisque l’aide alliée ne viendra jamais et l’insurrection initiée au Val d’Arán en 1944 échouera, faute d’un soutien de la population, épuisée par les années de guerre.

Au final, Voix Endormies est un formidable roman sur la mémoire des vaincus, ici doublement vaincus puisqu’il s’agit des femmes, ces grandes oubliées de l’Histoire.

Voix_endormiesVoix Endormies (La Voz Dormida, 2002) de Dulce Chacón – Réédition 10/18, février 2012 (roman traduit de l’espagnol par Laurence Villaume)