L’Ombre d’une photographe, Gerda Taro

C’est un ouvrage hybride, à mi-chemin de l’essai historique et du roman, qui attire ici mon attention. L’Ombre d’une photographe, Gerda Taro s’attache à une de ces figures féminines de la Guerre d’Espagne. Journaliste considérée comme communiste même si rien ne le prouve, photo reporter engagée du côté républicain, Gerda Taro est morte sur le front en juillet 1937, tuée dans l’exercice de sa profession, du moins si l’on se fie à l’inscription sur sa pierre tombale au cimetière du Père-Lachaise.

Gerda-Taro2Née Gerta Pohorylle dans une famille de la petite bourgeoisie juive de Galicie, la Pequeña Rubia comme la surnomment les soldats républicains, se réfugie en France pour échapper aux persécutions des nazis. Elle entame à Paris une existence précaire, entre petits boulots et fréquentation du milieu des expatriés. Elle y côtoie quelques artistes et intellectuels célèbres, s’imprégnant d’un sentiment de liberté auquel elle ne renoncera jamais. C’est à cette occasion qu’elle rencontre André Friedmann, futur Robert Capa, dont elle s’éprend sans pour autant abandonner son indépendance, ne se considérant pas comme la femme d’un seul homme. En sa compagnie, elle apprend les rudiments de la photographie. Ils entreprennent une collaboration fructueuse, signant ensemble des clichés pris en Espagne où ils sont envoyés par le directeur du magazine illustré Vu pour couvrir le début de l’insurrection en juillet 1936. S’ensuit une série d’aller retour et quelques photos qui contribuent à la légende de Capa, mais pas à celle de Gerda. La jeune femme ne signe en effet pas toujours ses clichés et lorsqu’elle le fait, son nom est associé à celui de son compagnon. Ils photographient les foules dans les rues, les barricades dans Barcelone et la montée au front des premières colonnes. Ils couvrent également plus tard le siège de Madrid, se rendent dans la zone des combats jusque dans les tranchées, apportent leur témoignage lors des marches de la mort entreprises par les rescapées fuyant Malaga assaillie par les nationalistes. Ils semblent présents partout, côtoyant le gratin des intellectuels engagés en Espagne, tels Ernest Hemingway et John Dos Passos qui lui inspire l’ambition de devenir un œil-caméra.
C’est en l’absence de Capa, retourné à Paris pour préparer son voyage en Chine, que Gerda est tuée le 25 juillet 1937. Sur le front, du côté de Brunete, écrasée par un char républicain. Triste fin pour une jeune femme de 26 ans à l’insouciance communicative.

« Pendant des années, j’ai rêvé de cette interview.
Elle habite dans une impasse calme du XIVe arrondissement. J’ai enfin obtenu un rendez-vous. Quand elle n’est pas en voyage, me répétait-on, ce qui devient rare, elle vit cloîtrée, entre ses photos et ses chats. Elle dit qu’elle n’a plus de temps à perdre. »

Avec ce livre, François Maspero projette de sortir Gerda Taro de l’ombre de Capa et ainsi réparer le tort que l’Histoire lui a fait. Introduit par une interview imaginée, sorte d’uchronie inaboutie, l’ouvrage brille par son aspect factuel dépourvu de toute lourdeur didactique. On suit pas à pas l’itinéraire de Gerda, de ses origines à son implication dans le conflit espagnol, en passant par sa rencontre avec Capa à Paris.
François Maspero dessine ainsi le portrait d’une femme libre, indépendante, dont le sourire reflète une jeunesse éternelle (dixit Rafael Alberti). Une jeune femme engagée, viscéralement antifasciste, qui n’hésitait pas à aller de l’avant, à se mettre en danger, convaincue que les forces progressistes l’emporteraient sur celles mortifères du totalitarisme.
Comme un écho à ses paroles, il lie son récit à des photos prises par le couple en Espagne. L’ensemble est empreint d’une admiration sincère rendant justice à cette figure féminine oubliée de l’Histoire, victime de la célébrité de son compagnon, de son désintéressement et de sa générosité. Si elle n’échappe pas à la récupération au moment de ses obsèques et à la proscription des anticommunistes, affirmer que Gerda était marxiste-léniniste paraît un tantinet exagéré. Même si François Maspero met suffisamment de distance critique par rapport à son sujet, peu importe au final de savoir si elle a adhéré pleinement à l’idéologie communiste. Peut-on d’ailleurs lui reprocher d’avoir cru, comme de nombreux autres intellectuels de son époque, à l’utopie du paradis des travailleurs ?

Indépendamment de cette sympathie supposée pour le Komintern, propre aux compagnons de route du Parti, le regard de la jeune femme (et de Capa) demeure un témoignage précieux pour qui sait l’analyser. Il révèle en creux l’évolution de la révolution en Espagne, le passage de la spontanéité désordonnée des foules à l’organisation méthodique des forces républicaines, encadrées et armées par une URSS s’assurant de sa mainmise sur l’appareil d’État. Il marque la mise au pas des colonnes anarchistes et autres milices, sommées d’intégrer l’armée républicaine après que l’on ait arrêtés ou éliminés leurs dirigeants.

Gerda Taro 1Pour François Maspero, la jeune femme était surtout attachée à sa liberté. Une liberté de corps et d’esprit se manifestant jusque dans ses photos, consciente de la force des images pour soutenir une cause, celles des Républicains qu’elle encourageait de ses cris et de ses exhortations sur le champs de bataille. Un œil-camera au cœur des combats, témoignant de la détresse vécue par les victimes des nationalistes, dévoilant le rôle essentiel des femmes sur le front, mais cherchant aussi à insuffler aux soldats le courage d’en découdre.
Parmi les premières femmes reporters de guerre, Gerda ne renie pas pour autant sa féminité, posant à l’occasion pour Capa dans des poses alanguies. Elle entend juste être considérée comme l’égale des hommes en exerçant un métier d’homme dans un monde d’hommes. Un rôle bien éloigné des clichés masculins réduisant les femmes à des corps désirables dotés d’une cervelle d’oiseau, à des mères ou des vierges guerrières.

Au-delà des destins de Gerda Taro et Robert Capa, François Maspero montre l’importance prise par la photographie dans l’agit-prop et la fabrique de l’opinion. Ce langage universel, ce moyen autonome d’être politique selon Raymond Depardon, ce média instantané est appelé à faire les beaux jours des dictatures totalitaires et des démocraties qui en ont saisi toute la puissance manipulatrice.

Bref, voici un bien beau portrait de femme. Une œuvre salutaire à comparer au roman Les Soldats de Salamine de Javier Cercas, et à ranger à côté de La Capitana d’Elsa Osorio.

ombre_photographeL’Ombre d’une photographe, Gerda Taro de François Maspero – Éditions du Seuil, collection « Fiction & Cie », mars 2006

Publicités

2 réflexions au sujet de « L’Ombre d’une photographe, Gerda Taro »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s