Hommage à la Catalogne

Venu en Espagne pour écrire quelques articles pour les journaux, George Orwell s’engage dès son arrivée dans la milice. Militant à l’I.L.P. (Independent Labor Party), il lui semblait en effet inconcevable d’agir autrement. Pendant sept mois, de décembre 1936 à juin 1937, il combat sur le front et assiste aux événements conduisant aux purges menées contre le POUM et la CNT par les Communistes.
De retour en Angleterre, il raconte son expérience, livrant à la postérité un témoignage précieux, assorti d’une réflexion politique salutaire, sur cette guerre où les totalitarismes font florès, y compris dans le camp républicain. Au-delà de sa valeur documentaire, ce récit contribue également à l’éducation politique d’un des penseurs les plus importants du XXe siècle (assertion personnelle non négociable) et joue un rôle crucial dans la genèse des romans La Ferme des Animaux et de 1984. Bref, Hommage à la Catalogne me paraît un récit incontournable pour appréhender à la fois l’événement et l’homme.

No_pasaran1Quand George Orwell arrive en Espagne en 1936, le bref été de l’anarchie décrit par Kaminski est sur le point de s’achever. Pourtant lorsqu’il s’engage dans la milice, l’esprit de juillet règne encore sur la capitale catalane. Mais à son retour à la fin du mois d’avril, il s’est totalement évaporé, annonçant un hiver réactionnaire.
À la différence de l’auteur allemand qui s’attache à décrire l’arrière, le récit d’Orwell s’enracine sur le front, au cœur des combats opposant les milices aux insurgés nationalistes. L’amateurisme de ses compagnons, l’atmosphère d’improvisation, le manque d’armes et la jeunesse des miliciens, l’auteur britannique ne cache rien des faiblesses du camp républicain. Pourtant, il ne regrette à aucun moment son engagement, reconnaissant a posteriori avoir vécu une expérience qui a renforcé sa foi dans le socialisme. Sa vision crue du conflit ne nous épargne rien des odeurs, de l’inconfort et des corvées routinières, et même s’il se montre parfois lyrique dans sa description des paysages, le ton demeure dépourvu de tout romantisme.
En fait, l’inactivité prévaut sur le front, du moins dans la partie où l’auteur se trouve cantonné, et il ne connait pour ainsi dire pas les combats. Tout au plus quelques échanges de tirs, de longues nuits de garde où le froid se montre un ennemi bien plus menaçant que les fascistes, des patrouilles ennuyeuses et un assaut à la baïonnette, épreuve qu’il ne souhaite pas revivre.

George Orwell se montre aussi un observateur avisé des changements impulsés par la Révolution. Dans la milice, il fait l’expérience d’une société égalitaire où toutes les classes ont été abolies. Une sorte de microcosme où la camaraderie et la décence commune font office de morale. Il en ressort profondément marqué, même s’il sait que cette période n’est qu’une phase transitoire, conscient d’avoir côtoyé une forme de socialisme authentique et d’avoir prouvé qu’il ne s’agissait pas seulement d’une chimère.
Son retour à Barcelone, après quatre mois passé sur le front, le confronte aux désillusions. L’atmosphère dans la capitale catalane a beaucoup changé. La Révolution a laissé la place aux anciennes habitudes et aux manipulations politiques. Les forces de police ont chassé les patrouilles d’ouvriers, rétablissant l’ordre étatique. Les inégalités sociales sont réapparues avec davantage de force et le gouvernement bourgeois s’est remis à l’offensive. Avec le concours des communistes, il reprend peu à peu le pouvoir aux syndicats et aux prolétaires. Le temps n’est plus à la révolution sociale mais à la guerre. Les provocations contre les anarchistes se multiplient pour aboutir à plusieurs jours de combat de rue que la propagande transforme en tentative de coup d’État organisée par une cinquième colonne fasciste. On cherche un coupable et l’auteur britannique pressent que le POUM apparaît comme le candidat idéal. Son retour sur le front lui épargne le dénouement de la crise politique. Il échappe miraculeusement à la mort après avoir été blessé au cou et sa convalescence l’écarte pour un temps des purges menées à Barcelone. Pour échapper à la prison, il est contraint de fuir le pays avec un sentiment d’injustice et de gâchis qu’il ne parviendra à surmonter que dans ses romans et ses écrits polémiques.

S’il se montre critique envers autrui, George Orwell ne manque pas aussi de faire sa propre autocritique. A aucun moment, il ne cherche à se donner le beau rôle ou à affabuler sur son apport au conflit. D’une grande modestie, l’auteur britannique insiste autant sur ses faiblesses que sur celles de ses compagnons. Son regard se veut avant tout sincère et lucide. Il n’hésite d’ailleurs pas à dévoiler ses préjugés et son agacement sur la conduite de la guerre sans se chercher d’excuses. Mais, son approche se montre surtout analytique, apportant un éclairage d’une acuité que d’aucuns pourraient lui envier.
Même s’il n’a qu’une vision partielle des événements, il le rappelle à plusieurs reprises, George Orwell a bien compris que la Guerre d’Espagne s’inscrit dans un cadre géopolitique qui dépasse les enjeux simplistes mis en avant par les appareils de propagande. Dans la péninsule, on se trouve confronté à un jeu de dupes entre les démocraties bourgeoises et Staline, avec les États fascistes en embuscade. Une guerre politique où le Front populaire apparaît comme une supercherie et le régime de Franco comme un anachronisme.

À la lumière du présent, l’analyse de George Orwell paraît plus que jamais d’actualité. On regrette juste de ne pas disposer d’un intellectuel de sa stature pour démasquer les faux semblants de notre époque. Bref, Hommage à la Catalogne paraît indispensable pour comprendre pourquoi la contre-révolution a gagné.

hommage-a-la-catalogneHommage à la Catalogne (Homage to Catalonia, 1938) de George Orwell – Réédition poche 10/18, collection « Domaine étranger », 2000 (traduit de l’anglais par Yvonne Davet)

Publicités

2 réflexions au sujet de « Hommage à la Catalogne »

  1. Excellent billet : ce livre est la véritable clé de voute de l’oeuvre d’Orwell.
    Pour aller plus loin, je ne peux que te recommander la lecture des 4 volumes de ses « Essais, Articles, Lettres », qui commencent avant la guerre d’Espagne.
    On y voit l’influence déterminante de ce conflit sur Orwell : outre des textes directs sur le sujet (Les pieds dans le plat espagnol), il rappelle que la révolution espagnole lui a montré la possibilité d’un socialisme démocratique : « La guerre d’Espagne et les évènements de 1936-1937 remirent les pendules à l’heure, et je sus dès lors où était ma place. Tout ce que j’ai écrit de sérieux depuis 1936 a été écrit, directement ou indirectement, et jusque dans la moindre ligne, contre le totalitarisme et pour le socialisme démocratique. » (Pourquoi j’écris, in EAL I).

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s