Il faudrait pour grandir oublier la frontière

On ne le dira jamais assez, la science-fiction affectionne la forme courte. Nouvelle, novella, novelette, on ne compte plus les titres ayant donné lieu à des chefs-d’œuvre qui, accessoirement, ont contribué à mon émerveillement pour le genre.
En créant sa propre structure éditoriale, la librairie parisienne Scylla, tout en rééditant des ouvrages tombés dans l’oubli, a choisi de donner sa chance à de nouveaux auteurs, avec comme contrainte formelle, l’obligation de ne pas dépasser cent onze mille cent onze caractères. Sébastien Juillard a eu le redoutable privilège d’ouvrir la collection avec Il faudrait pour grandir oublier la frontière, texte dont l’atmosphère marque durablement l’esprit.

Milieu du XXIe siècle. La guerre sans fin continue à ensanglanter le Proche-Orient. La Palestine a désormais droit de cité dans le concert des nations, avec enfin l’espoir de se reconstruire et d’offrir un avenir plus pacifique à ses habitants. Malheureusement, la haine inculquée par des décennies d’affrontement possède des racines profondes. Les radicaux du Djihad ont remplacé le Hamas, attaché à la normalisation des relations du nouvel État avec Israël.
Dans la Bande de Gaza, quatre personnages éprouvent dans leur chair les blessures du passé. Keren Natanel, officier israélien, a abandonné les armes pour enseigner l’hébreu dans une école de Gaza placée sous mandat de l’ONU. Parmi ses élèves, elle fait face à bon nombre de victimes des représailles de l’armée israélienne. Dans son entourage, elle côtoie trois Gazaouis aux itinéraires marqués également par la guerre. Bassem ne songe qu’à rejeter les Juifs à la mer pour libérer définitivement les lieux saints de leur présence. Marwan, ancien terroriste devenu homme d’affaires et politique, pense à la reconstruction de son pays, malgré ses liens avec Bassem. Foudroyé par la mort de sa fille fauchée dans un attentat suicide, Jawad n’envisage pas d’autre avenir qu’ailleurs, loin de la Bande. En attendant, il bricole des prothèses cybernétiques pour les multiples éclopés habitant Gaza, histoire de leur redonner goût à la vie.

Sébastien Juillard nous propose une immersion dans le futur de la Bande de Gaza, via les regards de quatre personnages meurtris. Si la science-fiction est bien présente, sous la forme de drones, d’améliorations génétiques, de prothèses robotisées et de clones, elle n’empiète toutefois pas sur le cœur de la novella, c’est-à-dire l’humain. La grande force de l’auteur repose sur sa volonté de ne pas chercher à se montrer démonstratif. À aucun moment, il ne laisse infuser une quelconque opinion sur les choix des uns ou des autres. Chaque personnage porte sa vérité, une vérité verrouillée dans des frontières psychologiques posées par des décennies de conflit. Sébastien Juillard dévoile ainsi une vision intime du conflit israélo-palestinien où chaque personnage communie dans la même douleur, celle de ne pouvoir vivre en paix avec sa propre conscience. Pour cela, il faudra sans doute une nouvelle génération, élevée dans un tout autre paradigme. Autant dire que ce n’est pas gagné…

L’ensemble du texte est porté par une écriture puissance, empreinte de sensibilité, voire d’une certaine poésie, qu’il est difficile de restituer sans passer par un extrait.

« Moi je crois que c’est ce pays et ses illusions qui nous épuisent tous, en fin de compte. Peut-être pour grandir, il faudrait oublier la frontière.
Alors il faudra d’autres hommes. Mon père a voué toute sa carrière à la frontière, à toutes les frontières. Il est le fils d’une génération qui a imposé le marquage génétique pour que les Juifs soient plus juifs, pour que les Arabes d’Israël restent cantonnés aux franges sales de notre société. Diviser le monde en catégories, tracer des grilles, aimer mieux la carte que le territoire, Jawad, voilà comment pensent les types de son espèce. »

Bref, Il faudrait pour grandir oublier la frontière donne beaucoup à penser sur le conflit de basse intensité qui défigure le Proche-Orient et dont on suit de loin les épisodes comme un mauvais feuilleton depuis près de soixante-dix ans. Belle découverte (ceci étant dit sans aucune flagornerie).

grandir_frontièreIl faudrait pour grandir oublier la frontière de Sébastien Juillard – Éditions Scylla, collection 111 111, mars 2015

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