La Vierge de Glace

A l’abri dans son égout, Brand goûte à une tranquillité méritée. Au milieu des effluents nauséabonds de la cité, les pieds dans la fange, un verre de Clos-Vougeot à la main, il laisse les souvenirs affleurer. Lui revient d’abord un paysage de forêt glacée. Des Indiens. Les Archers du Roi ensuite. Le gibet de Nottingham. Les souvenirs du Nouveau Monde parasitent ceux de l’Ancien, générant confusion et malaise. Un nom finit par émerger : Anthony.
Pendant ce temps, affalé dans son refuge provisoire, Tony s’achemine progressivement vers la mort. Dans les vapes, il se remémore des événements de son passé, mais bizarrement ses pensées sont hantées par l’image d’un monstre, une créature rencontrée jadis et à qui il doit sa condition présente.
Plus tard dans son appartement cossu, Cora s’éveille toute pimpante. Comme à son habitude, le crépuscule l’a tirée de son sommeil impénétrable. Un coup d’œil au soleil couchant qui darde ses ultimes rayons derrière les rideaux, histoire de défier l’Interdit, la voilà déjà affairée à se faire belle. Vite, direction le club privé où elle tient une table de roulette, le visage impavide, ce qui lui vaut son surnom de Vierge de Glace.

Qu’est-ce qui rassemble ce trio noctambule en dehors de sa condition monstrueuse ? Une frénésie pour la vie sans aucun doute. Mais aussi la recherche d’un confort somme toute bourgeois. Rien de bien original finalement, le commun des mortels aspirant aux mêmes conditions de vie. Cependant, pour faire suer la rente, il faut se lever tôt : une expérience que notre trio n’est pas prêt de tenter. Reste à réaliser le Gros Coup, le casse du siècle, genre piller la recette du patron de Cora, histoire de se reposer sur ses lauriers quelques longues années.

La littérature fantastique et son pendant cinématographique ont accoutumé le lecteur, et son alter ego le spectateur, à une imagerie du vampirisme dépourvue de toute surprise. Nosferatus blafards et monstrueux, princes valaques hautains et autres adolescents bodybuildés, prompts à fasciner les foules prépubères, pullulent comme la vérole sur le bas clergé. Sans totalement déroger aux codes, Marc Behm assène un grand coup de pied aux archétypes et autres stéréotypes présidant au mythe sous ses déclinaisons littéraire et cinématographique. Il envoie valdinguer les clichés éculés, les gimmicks lassants et trousse un récit paillard, délicieusement déjanté, où les tourments métaphysiques et les frayeurs primitives sont détournés par un humour débridé, un sens du burlesque et du rythme irrésistible.

Les vampires de La Vierge de Glace sont des noceurs invétérés, des jouisseurs impénitents s’amusant des tours pendables joués aux mortels, vivant au crochet de la bonne société, multipliant rapines et mauvais coups, bref, définitivement en marge. Fuyant miroirs, crucifix et autres bimbeloteries mystiques, ils s’enivrent de sang et de grands crus, baisent tout ce qui bouge, besognent tous les orifices dont Dame Nature a pourvu l’engeance humaine et n’aspirent en fin de compte qu’à l’embourgeoisement. Brand l’ancêtre cradingue et misanthrope atteint de priapisme. Tony, véritable panier percé du groupe, pianiste dilettante et esclave de son instinct meurtrier. Cora, le cerveau de la bande, plus fourmi que cigale mais sachant apprécier la bamboche à l’occasion. Ces trois-là sont faits pour faire des étincelles.

Au final, La Vierge de Glace c’est un peu les pieds nickelés chez les vampires. Un brin d’esprit anar, des plans criminels foireux et des gaffes à n’en plus finir. Et si on s’amuse beaucoup en lisant les mésaventures de Cora, Tony et Brand, à l’instar de notre trio de saigneurs, on garde toutefois à l’esprit que la vie reste courte, beaucoup trop courte. Aussi ripaillons de concert.

vierge_glaceLa Vierge de Glace (The Ice Maiden, 1982) de Marc Behm – Éditions Gallimard, collection Folio policier, novembre 2002 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Rosine Fitzgerald)

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2 réflexions au sujet de « La Vierge de Glace »

  1. Pas mon préféré (la Reine de la nuit ou le sublissime Mortelle randonnée lui sont supérieurs je trouve) mais carrément jouissif, c’est vrai. Marc Behm était un auteur vraiment cinglé – dans le bon sens du terme…

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