Lénine à Disneyland

De temps en temps, j’aime me plonger dans les monographies, les essais et autres études cogités par des universitaires ou des érudits monomaniaques. L’exercice permet de confronter mon point de vue de connaisseur dilettante à celui plus analytique des spécialistes et exégètes. Les lecteurs assidus de ce blog (il se compte sur les doigts de la main invisible du Marché moins la TVA) étant prévenus de mon penchant pour Paco Ignacio Taibo II, ils ne seront pas étonnés de découvrir ici un article sur une étude consacrée à l’auteur hispano-américain (que les portraits du Che et de Sandokan ornent les places publiques en son honneur).

Sébastien Rutés se donne pour ambition générale de légitimer la littéralité du polar. Le constat de départ est simple à appréhender. Le polar et son continuateur le néo-polar n’ont jusqu’à présent été étudiés que sous l’angle idéologique, politique et social. L’universitaire se propose de le faire sur des considérations stylistiques, structurelles et narratologiques.

Lénine à Disneyland se présente comme une version remaniée de sa thèse de doctorat. Un travail portant en particulier sur l’œuvre de Taibo II, via l’analyse de l’intertextualité. On regrette juste que l’ouvrage soit dépourvu d’index, d’un rappel du corpus étudié et d’indications bibliographiques. Ce sont les seuls bémols, tant la lecture s’avère passionnante par ailleurs. Selon Sébastien Rutés, les romans de Taibo II sont la manifestations d’un vaste projet littéraire qui plonge ses racines dans un traumatisme, celui des événements de 1968 à Mexico (le controversé massacre de Tlatelolco). L’auteur mexicain estime en effet appartenir à une génération de la défaite, sacrifiée sur l’autel de l’Histoire officielle et condamnée à n’être que les fantômes de 68. Son projet littéraire s’inscrirait ainsi dans une logique de réparation, pour ne pas dire de vengeance. Un programme dont Le Rendez-vous des héros annonce la couleur d’entrée de jeu.

Œuvre de lutte, bien dans l’esprit du néo-polar, les romans de Taibo II combattent la réalité officielle. Celle incarnée par l’État mexicain et les médias. Pour l’auteur, la réalité mexicaine est indicible. Elle échappe à l’entendement et il faut recourir à la fiction pour la décrire.

Au Mexique, le château de la Belle au bois dormant jouxte celui de Kafka. L’auteur dénonce ainsi l’impérialisme culturel des États-Unis (Gringoland) et sa vision infantile du monde. Il distord la violence du Mexique par des effets burlesques et se moque de l’idéologie consumériste. Corruption des pouvoirs publics, narcotrafiquants en passe de supplanter l’État, caciques avides de pouvoir constituent les ingrédients d’une tragicomédie absurde.

« Quelque paradoxale que la chose puisse paraître – et les paradoxes sont chose dangereuse -, il n’en est pas moins vrai que la vie imite l’art bien plus que l’art n’imite la vie. »

 

Paraphrasant Oscar Wilde, Taibo II pense que la littérature est capable de créer des modèles pouvant à leur tour influencer la réalité et modifier les comportements de ceux qui adoptent ces modèles. Et peut-être beaucoup mieux que ne le font les théories politiques. Ainsi, l’auteur brouille les repères par un jeu intertextuel permanent. Dans ses romans, il n’existe plus de limite entre la réalité et la fiction. Des personnages réels, l’auteur lui-même parfois, interviennent aux côtés de personnages fictifs, puisés dans les livres et le cinéma, ces derniers s’inspirant eux-mêmes de personnages réels. Ils s’interrogent sur leur existence, questionnant par la même occasion la narration.

Contre la version officielle de la réalité promue par le pouvoir, aussi idyllique qu’un film de Disney, aussi absurde qu’un telenovela, mais qui ne parvient pas à cacher complètement le quotidien kafkaïen des Mexicains, Taibo II rêve un pays plus réellement irréel : « une version de la réalité hybride qui, jouant du paradoxe selon lequel le réel mexicain est irréel, parce qu’il est absurde en soi et plus absurde encore que la version officielle qui en est donnée, met en avant son origine littéraire et cinématographique, alors qu’est patent son ancrage dans le réel politique et social. »

« Peut-être, depuis le début, n’y-a-t-il qu’une seule révolution ? »

Burt Lancaster, Les professionnels.

Parallèlement à son projet de déréalisation de la réalité mexicaine, Taibo II s’efforce de démythifier l’Histoire officielle pour la remythifier sur des bases plus conformes à ses idéaux de résistance. Dans son esprit, le mythe devient la vérité cachée des vaincus. En conséquence, ses romans participent à une réélaboration mythique de l’Histoire, où la conscience historique populaire s’oppose au récit officiel des faits. Et comme il n’existe pas de différences entre la réalité et la fiction, on n’en trouve pas davantage entre les figures héroïques de l’Histoire et celles de la littérature. Ainsi, l’œuvre de Taibo II apparaît comme une geste épique révolutionnaire où le travail de l’historien côtoie celui du romancier. Zapata, Villa, Trotski, Stan Laurel se tiennent les coudes avec Sandokan, Sherlock Holmes, les trois mousquetaires et bien d’autres, parmi lesquels prennent place Fierro, Bellascoaran et Lavanderos. Un procédé que l’on peut rapprocher de Philip José Farmer, auteur nord-américain bien connu des lecteurs de SF, à qui Taibo II décerne le titre d’écrivain latino-américain honoraire.

Bref, on ne saurait trop recommander aux zélotes du culte taibien de lire cette étude fort intéressante. Les pistes de lecture fournies par Sébastien Rutés sont comme une invitation à relire les romans de Paco Ignacio Taibo II.

lenine-a-disneylandLénine à DisneylandUne étude littéraire sur l’œuvre de Paco Ignacio Taibo II – Sébastien Rutés – Éditions L’atinoir, juillet 2010

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