Le retour des Tigres de Malaisie

Au rendez-vous des Héros, Sandokan et Yañez de Gomara tiennent une place d’honneur. Le prince malais et son ami Portugais, renégat à sa propre race, ressuscitent sous la plume de Paco Ignacio Taibo II. Plus anti-impérialistes que jamais, on n’en attendait pas moins de leur part.
Deux anti prêts à faire rendre gorge aux nantis de tous poils : prédateurs capitalistes, exploiteurs coloniaux, esclavagistes et autres briseurs du rêve de fraternité, de justice et de générosité. Mais ceci est une histoire n’ayant jamais eu lieu dans la réalité…

Né des œuvres de l’Italien Emilio Salgari (1862-1911), le duo de pirates a fait les beaux jours d’une littérature populaire dont le propos n’était pas encore lissé par les recettes de l’industrie de masse. Au point de se voir décliner au cinéma et à la télé.
Écumant les mers du Sud et d’Extrême-Orient, entre Macao, Bornéo et Singapour, les bandits libertaires se sont taillés une réputation d’ennemis implacables des empires britannique, espagnol et hollandais, terrorisant jusqu’à leurs vassaux, indigènes félons et sultans sybarites. Un destin de papier à la hauteur de celui de leur créateur Salgari.
Issu d’une famille de petits bourgeois, il n’est même pas sûr que le bougre ait décroché le diplôme de capitaine auquel il aspirait en s’inscrivant à l’Académie navale. Qu’à cela ne tienne ! En parfait mythomane, il s’imagine une vie haute en couleur. Soudan, Nebraska, mers du Sud et Extrême-Orient, il prétend avoir voyagé en tous ces lieux, rencontrant au passage Buffalo Bill, autre mythomane notoire. Pas mal, pour quelqu’un n’ayant sans doute jamais franchit les limites de la Mer Adriatique, et voyageant par le truchement des journaux, des magazines de voyage et des encyclopédies de la bibliothèque publique. Un procédé n’étant pas sans rappeler Jules Verne, on y reviendra.

« Les empires sont incapables de tuer les mythes. »

Le retour des Tigres de Malaisie n’est pas la première incursion de Paco Ignacio Taibo II dans l’univers d’Emilio Salgari. Sept chapitres de A quatre mains étaient déjà consacrés aux deux pirates. Sans doute cela ne paraissait-il pas suffisant aux yeux de l’auteur latino-américain. On connaît son penchant pour les héros et mythes de la littérature populaire. Voilà une envie satisfaite de belle manière !
Flirtant désormais avec la soixantaine, Sandokan et Yañez pensaient en avoir terminé avec leur vie aventureuse. À bord de la Mentirosa, un voilier apparemment inoffensif mais dont le pont cache un moteur à vapeur et de l’armement lourd, les deux Tigres goûtaient une retraite paisible jusqu’à ce que les menaces ne resurgissent de toute part.
Amis massacrés sauvagement par des agresseurs masqués et propriétés ravagées, ils naviguent dans le brouillard le plus total, entre embuscades et batailles navales. Qui complote contre leur vie ? La réponse échappe à leur entendement. Ne leur reste plus qu’à faire ce qu’ils réussissent le mieux : survivre avec panache en expédiant ad patres leurs multiples ennemis. Plus qu’une nécessité, un art de vivre.

« Ce n’est pas la littérature qui doit imiter la vie, c’est la vie qui doit imiter la littérature. »

D’aucuns pourraient voir dans ce coming back des Tigres de Malaisie comme un pastiche des héros de Salgari. L’hommage immédiatement sympathique d’un auteur pour les personnages de sa prime jeunesse. Le rythme vif de l’intrigue, le découpage en courts chapitres s’achevant à chaque fois sur un rebondissement ou une boutade, les péripéties bigger than life et les personnages stéréotypés nous y poussent bien évidemment.
Mais, se cantonner à cet aspect du récit – feuilletoniste en diable – conduit à négliger ce qui apparaît comme le cœur du projet de Paco Ignacio Taibo II, même si celui-ci s’en défend dans l’avant-propos.
En effet, le nouveau roman de l’auteur mexicain trouve tout naturellement sa place dans sa réécriture de l’Histoire par le biais des mythes littéraires et de la fiction.
Héros de la littérature, de préférence populaire, et héros de l’Histoire – au sens ici de grandes figures emblématiques – naissent des mêmes procédés d’écriture. Par un jeu malicieux d’intertextualité, Taibo II les amène à se côtoyer durant les aventures de Sandokan et de Yañez. Il floute les contours de la réalité et s’autorise des passerelles entre faits historiques et fiction, mettant la vraisemblance des uns à l’épreuve de l’autre, au grand plaisir de la suspension d’incrédulité.
Pendant leurs pérégrinations, nos pirates libertaires croisent ainsi la route Rudyard Kipling, impatient de les interviewer. Il échangent des lettres avec Friedrich Engels, discourant avec lui de l’organisation sociale des orangs-outans de Bornéo et de théorie politique. Ils embarquent à leur bord Louise Michel, rebaptisée ici Blanche-Adèle-Marguerite, l’invitant à faire cause commune dans leur lutte contre le Club du Serpent, dont l’âme damnée n’est autre que Moriarty, LE futur Napoléon du crime. Ils se lient d’amitié avec Old Shatterhand, personnage fictif et alter-ego de l’écrivain allemand Karl May, troisième mythomane notoire, puis partent à la rencontre de l’homme illustré au fin fond de la jungle de Bornéo.
Leur combat contre l’Angleterre rapproche les deux Tigres d’un autre héros de la littérature populaire, le fameux prince Dakkar, alias le capitaine Nemo. Des motifs semblables de révolte contre la puissance impérialiste semblent les animer, trouvant leur exutoire dans un affrontement sans pitié. La comparaison peut paraître abusée. Pourtant, Taibo II met une allusion à l’auteur de 20 000 lieues sous les mers dans la bouche d’un de ses personnages.

Poursuivant un travail de ré-élaboration mythique de l’Histoire, Paco Ignacio Taibo II convoque son inconscient populaire pour l’opposer au récit officiel des faits, l’inexorable marche de l’impérialisme et du libéral-capitalisme. Et l’on s’amuse énormément du cheminement des Tigres de Malaisie, jamais inquiets pour leur vie, car toujours conscients que les vrais héros sont immortels.

« Il ne me reste qu’une consolation, dit le baron, convaincu qu’ils allaient le tuer. Mon monde triomphera, votre monde à vous sera rayé de la face de la Terre. Vous n’êtes pas immortels, dit-il dans un anglais rempli d’intonations germaniques.
Que dit-il cet imbécile ? Que nous ne sommes pas immortels ? Interrogea Sandokan.
Oui, c’est ce qu’il affirme, dit Yañez qui se tourna vers le baron et lui dit : eh bien, emportez le doute avec vous. »

Retour-Tigres-Malaisie-Paco-Taibo

Le retour des Tigres de Malaisie – Plus anti-impérialistes que jamais
Paco Ignacio Taibo II – Éditions Métailié, Bibliothèque hispano-américaine, mai 2012 (roman inédit traduit de l’espagnol [Mexique] par René Solis)

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