Tribulations d’un précaire

« C’est dimanche matin et j’épluche les offres d’emploi. J’y trouve deux catégories de boulots : ceux pour lesquels je ne suis pas qualifié, et ceux dont je ne veux pas. J’étudie les deux. »

Iain Levison survit, entre petits boulots improvisés et emplois précaires, sans cesse à la recherche du graal, le travail stable qui lui permettra de jouir de l’American way of life. Mais voilà, la stabilité se paie cher aux États-Unis, surtout lorsque l’on a une licence de lettres en poche, aucune expérience professionnelle, et que l’on n’est pas riche.

Avec Tribulations d’un précaire, la réalité investi la fiction, une réalité nourrie par l’expérience de Iain Levison. De petits boulots pénibles en coups de main payés au lance-pierre, l’auteur américain raconte son quotidien de working poor, catégorie sociale trop souvent oubliée au profit des sempiternelles classes moyennes et autres entrepreneurs, héros de l’économie de marché.
Car avant d’écrire, Iain Levison a exercé toute sorte de métiers précaires, épuisant les offres d’emplois lorsque son engagement précédent s’achevait. Il a galéré, s’improvisant déménageur, livreur de fuel, employé de supérette, pêcheur en Alaska, directeur de restaurant et j’en passe. Plus de quarante emplois dans six États différents, des tâches ingrates pour lesquelles il n’a pas été formé, sous le harcèlement constant de ses supérieurs. S’il n’a pas gagné la liberté financière promise, l’expérience lui a permis de développer un art de la débrouillardise qui force l’admiration, et un talent pour l’observation digne des meilleurs satiristes.

« Les gens qui en ont après mon argent ont toujours une façon intéressante d’en parler, comme si mon argent m’emmerdait. Jamais ceux qui veulent que vous leur achetiez quelque chose ne vous rappellent combien de jours vous avez dû vous lever tôt pour ramener vos fesses au boulot, combien d’humiliations vous avez dû subir de patrons abusifs et de clients perpétuellement mécontents rien que pour pouvoir le gagner, cet argent. À les croire, il déforme votre portefeuille. Cet argent dort. L’argent devrait servir à gagner de l’argent. Même si vous n’avez pas de boulot. Surtout si vous n’avez pas de boulot. Il n’y a que les minus qui mettent leur argent de côté pour le loyer. Ceux qui ont des rêves investissent dans LA VENTE DES FILTRES À EAU !!! »

Tribulations d’un précaire est en effet hilarant de bout en bout. Iain Levison nous décrit un monde où l’on exploite sans vergogne les travailleurs précaires, quand on ne les arnaque tout simplement pas avec des formations payantes bidons. Sur ce point, l’épisode du démarchage pour vendre des filtres à eau est terrible. À grand renfort d’anecdotes drôles et cruelles, Levison remet à sa juste place le mythe du self made man. Un miroir aux alouettes, une vaste fumisterie, un attrape-gogos, les mots manquent pour décrire l’ampleur de l’arnaque.
L’humour décapant fait mouche, dévoilant l’absurdité du monde du travail et le caractère prédateur de la société américaine. Ne rigolez pas, c’est aussi comme ça chez nous.

« Les femmes au foyer mènent leur petite vie dans les cuisines, et j’aperçois par la fenêtre leur tête bien coiffée pendant que je fixe mon tuyau à leur réservoir de fuel. En général, elles sont seules. Elles ne me font jamais un signe de la main. La troisième grande caractéristique des riches c’est qu’ils ne parlent pas avec le petit personnel. L’Amant de Lady Chatterley, c’était du pipeau. »

Autobiographie sociale, Tribulations d’un précaire se révèle comme un pied de nez adressé aux gourous de l’économie de marché, aux politiques promouvant le culte du « travaillez plus pour gagner plus » et à tous leurs courtisans. Avec cet ouvrage, Iain Levison venge tous les travailleurs précaires avec une générosité faisant défaut à bien des financiers loués dans les revues économiques. Autant vous dire que mon prochain Levinson vient de remonter sur le haut de la PAL.

tribulations-d-un-precaire-jpgTribulations d’un précaire (A Working Stiff’s Manifesto, 2007) de Iain Levison – Éditions Liana Levi, collection « piccolo », 2012 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Fanchita Gonzalez Batlle)

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