La Huitième Fille

Annales du Disque-Monde suite…

Délaissons Rincevent, Deuxfleurs et son encombrant bagage pour aborder un nouveau versant de l’œuvre de Terry Pratchett. La Huitième Fille introduit en effet un personnage important du cycle, j’ai nommé Mémé Ciredutemps, sémillante sorcière malgré ses plus de soixante balais.
La maîtresse femme habite à Trou-d’Ucques, village dont le nom est à la mesure de sa situation retirée, au fin fond d’une vallée des montagnes du Bélier. Mémé, pas de chichis et de poudre de Merlin pinpin entre nous, œuvre à la tranquillité d’esprit de la communauté, conjurant le mauvais œil ici, dispensant potions, charmes et prédictions là, tout en accouchant à l’occasion ses concitoyennes. Plus sage-femme que mage-femme, elle vit paisiblement dans une chaumière, loin de l’agitation stérile du monde sur lequel elle jette de temps en temps un œil navré.
La Mort au trousse, le magicien Tambour Billette vient rompre la quiétude des lieux. Comme le veut la tradition, le bougre lègue sans tarder ses pouvoirs au huitième fils du forgeron de Trou-d’Ucques, lui-même huitième fils. Mais voilà, le braillard qui vient de naître, se révèle être une fille. Stupeur ! On s’empresse de cacher le fait et d’oublier le bourdon du magicien dans un coin de l’atelier. Hélas, la magie finit par se rappeler à l’enfant devenue une petite fille de huit ans. Il lui faut immédiatement recevoir une éducation afin d’éviter la catastrophe. Bien sûr, tous les regards se tournent vers Mémé, mais la sorcière ne se sent pas sur ce coup. Elle pressent surtout les embrouilles dans un monde où les préjugés sur les femmes sont chaussés de gros sabots.

Avouons-le d’entrée de jeu, je me suis ennuyé un tantinet en lisant La Huitième Fille. Le sujet de ce troisième volet des « Annales du Disque-monde » n’est bien entendu pas en cause, je dois même reconnaître que Terry Pratchett fait montre d’une certaine finesse pour aborder la question de l’égalité des sexes. Le roman recèle sur ce point quelques réflexions bien senties, offrant matière à quelques saillies fort drôles. Il permet également d’introduire le personnage récurrent de Mémé Ciredutemps que l’on retrouvera par la suite dans Trois Soeurcières si je ne m’abuse. Pleine de sagesse, mais nourrissant un penchant coupable pour le thé, le sucre et les robes voyantes, Mémé porte sur le monde un regard désabusé. Son ironie latente, sa lucidité et son esprit combattif la propulsent immédiatement en tête des personnages emblématiques du cycle. Elle paraît malheureusement bien seule au milieu d’une distribution bien terne.

Venons-en à ce qui fâche. Je me suis ennuyé ferme une grande partie des aventures de Mémé. Le récit prend en effet son temps pour démarrer, accusant par la suite plusieurs baisses de régime sévères. Mais surtout, l’humour débridé et l’art de la satire pointent aux abonnés absents. Il faut attendre l’arrivée à l’Université Invisible pour que Terry Pratchett retrouve un peu de son mordant et pour que l’histoire regagne de l’intérêt. Hélas, aussitôt arrivé dans les murs de l’institution de magie, l’auteur britannique se perd dans un imbroglio assez convenu, au dénouement de surcroît bâclé.

Bref, Terry Pratchett passe un peu à côté de son sujet. Du coup, La Huitième Fille m’a déçu. Attendons de lire Mortimer pour voir comment évolue le cycle.

Huitième_filleLa Huitième Fille –  « Les Annales du Disque-monde »(Equal Rites, 1987) de Terry Pratchett – Éditions L’Atalante, 1994 (roman traduit de l’anglais par Patrick Couton)

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Little Brother

Ce roman a comme un air d’actualité. N’y voyez-pas un effet du hasard…

Laboratoire d’expérimentations formelles et générateur d’images vertigineuses, la SF apparaît aussi porteuse d’un discours critique, pour ne pas dire politique. Nul besoin de remonter jusqu’à H. G. Wells pour s’en convaincre. On renverra néanmoins les étourdis à la lecture des romans La Guerre des mondes et Quand le dormeur s’éveillera pour combler leurs lacunes.

Avec Little Brother, Cory Doctorow lorgne davantage du côté de George Orwell, le titre étant une allusion transparente au magnus opus de l’auteur britannique. Une intuition confirmée par le pseudo du héros sur la Toile : Winston (W1n5t0n, pour faire plus geek), un détail loin d’être anodin pour le lecteur de 1984. Du reste, les remerciements en fin d’ouvrage viennent ôter les ultimes doutes.

Nanti outre-Atlantique d’une réputation d’activiste, militant pour la liberté d’expression dans les nouveaux médias et l’Internet, Doctorow met ses actes en accord avec ses paroles. Ainsi ses écrits sont-ils placés sous licence Creative Commons et de fait téléchargeables gratuitement sur le Net.

Peu publié dans nos contrées, un fait regrettable étant donné le caractère excitant de ses idées, l’auteur canadien effectue un retour en grand format chez Pocket Jeunesse. Et on se prend à espérer que cette seconde parution, après celle de Dans la dèche au Royaume enchanté chez Folio SF, apparaisse comme le signe annonciateur de la publication de ses autres titres, tous plus intéressants les uns que les autres.

Un mot rapide de l’histoire. Après le 11 septembre 2001, les États-Unis sont à nouveau les victimes d’une attaque terroriste. La cible : le Bay Bridge à San Francisco. Patriot Act II : mise entre parenthèses des droits constitutionnels ; le gouvernement donne tout pouvoir à un service anti-terroriste qui s’empresse de mettre la ville au pas. Parmi ses victimes figurent Marcus et sa bande. Des jeunes, fans de nouvelles technologies, de jeux vidéo en réseau, mais surtout des adolescents attachés à leur liberté. Révolté par leurs pratiques, Marcus choisit de défier les chiens de garde de l’État. Pour le meilleur et pour le pire. De quoi se forger une éducation citoyenne sur le tas. De quoi se coltiner avec la réalité.

Même s’il n’apparaît pas comme le cœur de cible visé, Little Brother se révèle tout à fait recommandable pour un adulte, a fortiori s’il s’intéresse à la biométrie, la cryptographie, le piratage sur le Net, et à tous les dispositifs de contrôle censés améliorer la sécurité au détriment de la liberté. De toute façon, Little Brother devrait concerner toute personne en contact avec un circuit imprimé. Autant dire tout le monde, compte tenu de la prégnance de la technologie dans notre réalité quotidienne. Sans faire du roman de Cory Doctorow un petit vade-mecum du rebelle, on ne peut nier la charge critique dont il se fait le vecteur. Certes, on peut lui reprocher un excès de didactisme, au détriment de la narration, le fameux show don’t tell, pourtant l’intrigue demeure suffisamment crédible pour faire oublier ce détail et peut-être aussi un dénouement un tantinet optimiste.

Alors que Guantánamo, Abou Ghraib, mais aussi tous ces autres centres d’interrogatoire délocalisés dans des pays « amis » peu regardants en matière de droits de l’homme, hantent encore les mémoires, Little Brother ne paraît aucunement exagéré. Cory Doctorow restitue de manière très convaincante l’atmosphère de paranoïa prévalant après un attentat terroriste. Critique à peine voilée de l’administration Bush, le roman de l’auteur canadien rappelle aussi une évidence : la technologie ne doit pas être une réponse à la peur. Une société renonçant à sa liberté pour davantage de sécurité fait le jeu du terrorisme et se coupe de ses racines démocratiques.

Auteur trop rare sous nos longitudes, Cory Doctorow écrit ici un roman malin et stimulant. Little Brother recèle une charge libératrice autrement plus convaincante que l’ensemble des nouvelles du recueil commandé aux éditions La Volte par la Ligue des Droits de Ceux qui nous veulent du bien). Ne passez pas outre, quitte à l’emprunter à vos enfants.

LittleBLittle Brother (Little Brother, 2008) de Cory Doctorow – Éditions Pocket Jeunesse, janvier 2012 (roman traduit de l’anglais par Guillaume Fournier)

Les Enfants de Húrin

Avec Les enfants de Húrin, J. R.R. Tolkien nous rapporte des faits antédiluviens. Il raconte une histoire située ailleurs, dans un passé fort lointain. Un récit plein de bruit et de fureur où le poids d’une destinée fatale obscurcit l’existence d’une figure héroïque.

Dans deux appendices passionnantes, Christopher Tolkien rappelle la genèse de ce conte perdu, réédité ici à part du Quenta Silmarillion et de ses précédentes occurrences, dans une version au plus près du texte tel que l’aurait voulu son père, dépouillée de toute annotation, du moins si l’on fait abstraction du para-texte (les deux appendices déjà mentionnés, une préface, une introduction, quelques arbres généalogiques, une liste des noms et une carte).
Ce travail permet ainsi de prendre la mesure d’une création au final restée inachevée. Un work in progress à l’échelle d’une vie, à l’origine du Quenta Silmarillion, du Hobbit et du Seigneur des anneaux.

Né à l’aube du XXe siècle, des œuvres communes d’une éducation humaniste pétrie par les mythes anglo-saxons et islandais, et des champs de bataille de la Grande Guerre, la geste des Enfants de Húrin pose, avec le récit de La chute de Gondolin et le Lai de Leithian, les premiers jalons d’un univers appelé à devenir celui des Terres du Milieu. Un monde secondaire censé être le chaînon manquant de la culture anglo-saxonne. L’œuvre d’une vie, poussant le mimétisme avec ses prédécesseurs médiévaux jusque dans sa stratification en multiples écritures et réécritures.
Avec Les enfants de Húrin, Christopher Tolkien fait œuvre d’archéologue, exhumant un récit dont la composition a évolué au gré des choix narratifs de son père (prose ou poème) et de l’élaboration historique et géographique de la Terre du Milieu.

Les Enfants de Hurin Turin & Beleg Arc de Fer

L’histoire des enfants de Húrin se déroule 6000 ans avant celle du Seigneur des Anneaux, dans une partie des Terres du Milieu submergée bien longtemps avant le début du périple de Bilbo puis de la compagnie de l’Anneau.
Autre temps, autres lieux, autre seigneur Ténébreux, mais mêmes ressorts : ceux de l’affrontement entre le Bien et le Mal, ici incarné par Morgoth, aka Melkor, Vala déchu et figure luciférienne par excellence.
Assiégé dans sa forteresse inexpugnable d’Angband, le Noir Ennemi du Monde trame sa revanche. Au dehors, les elfes montent la garde en compagnie de leurs féaux, seigneurs humains des Maisons de Bëor, Hador et de Haleth. Rompant le siège lors de la Bataille de la flamme subite, Morgoth écrase définitivement les forces coalisées au cours de la Bataille des Larmes Innombrables. Un désastre dont ne se remettront jamais les elfes et qui marquera le début du déclin de leurs royaumes en Beleriand.
La geste des Enfants de Húrin prend place à cette époque. Lorsque son père Húrin est capturé, Túrin vient d’avoir huit ans. Obligé de subir le joug des Orientaux, alliés à Morgoth, l’héritier du seigneur de Dor-Lómin doit se cacher dans sa propre demeure. Et même si sa mère Morwen, femme au fort caractère, peut s’abriter derrière sa réputation de sorcière parmi les Orientaux et compter encore sur quelques amitiés, son existence devient précaire.
Il doit donc fuir en secret, demander l’asile chez Thingol, le roi des Elfes de Doriath, à l’abri derrière l’anneau de Melian, barrière magique le préservant des mauvaises influences de l’Ennemi. Mais peut-il échapper à son destin ? La malédiction lancée par Morgoth, censée briser la résolution de Húrin son père, pèse désormais sur lui et sa famille.

Dans cette nouvelle version, l’histoire de Túrin se déploie dans toute son ampleur. Celle d’un conte hanté par un fatum implacable, une prédestination funeste. Sans cesse, au cours de ses pérégrinations en Terre du Milieu, Túrin cherche à rompre la malédiction obérant son avenir. À plusieurs reprises, il croit lui échapper, changeant de nom pour brouiller les pistes et tromper Morgoth et ses serviteurs. Mais son caractère fier, obstiné et sombre, le pousse toujours à se révéler, apportant le malheur à ceux qui le côtoie. À se demander si Túrin lui-même n’est pas la principale cause de son destin désastreux.
Cette geste héroïque prenant en défaut l’héroïsme lui-même, du moins dans ses manifestations les plus excessives, puise son inspiration dans les récits de Sigurd le Volsung (1), d’Œdipe et du kullervo finnois (2). La tournure emphatique des dialogues, non dépourvue de lyrisme, l’atmosphère tragique dans laquelle baigne l’ensemble du texte, semblent empruntés à ces récits mythologiques.
Toutefois, Tolkien ne se situe pas dans le registre du pastiche. La personnalité de Túrin Turambar, Maître de son Destin, pour son propre malheur et celui de ses proches, domine littéralement de son ombre tragique tous le texte. Combattant dont l’exceptionnelle bravoure est jalousée, instigateur de la chute du royaume elfe de Nargothrond, meurtrier d’un de ses amis et inceste, Túrin s’avère aussi le témoin de la fin d’un monde. Comme un écho, réduit à l’échelle d’un homme, de la ruine des royaumes elfes du Beleriand dans leur lutte désespérée contre Morgoth.
Et si l’orgueil précède la chute, ici elle n’est pas dénuée de grandeur, voire même d’une certaine noblesse. Celle des Grands Mythes.

Notes :

(1) Héros légendaire de la mythologie nordique apparaissant dans l’Edda poétique, l’Edda de Snorri et jouant le rôle principal dans la Völsunga Saga. Aussi appelé Siegfried dans la version christianisée de la légende La chanson des Nibelungen.
(2) Héros tragique de l’épopée finnoise le kalevala compilés au XIXe siècle par Elias Lönnrot à partir de poèmes populaires de la mythologie finnoise.

Hurin1Les Enfants de Húrin [Narn I chîn Húrin] de John Ronald Reuel Tolkien – Éditions Christian Bourgeois, 2008 (roman traduit de l’anglais par Delphine Martin)

Gens de la Lune

gensdelalune1La publication d’un livre de John Varley est toujours une très bonne nouvelle. En tout cas, pour les adeptes du style foncièrement facétieux et satirique de l’auteur états-unien. Gens de la Lune ne déroge pas à la coutume. John Varley y fait montre de son habituel sens de l’absurde et de la démesure. Les formules croustillantes pullulent et les situations cocasses succèdent aux péripéties extravagantes. Enfin, on y change toujours de sexe comme de chemise, pour reprendre la formule consacrée.

Après une telle entrée en matière, on comprend aisément que résumer l’intrigue de ce roman serait forcément réducteur. De toute façon — ce qui n’arrange rien à l’affaire — , celle-ci alterne rebonds et phases plus introspectives dans un désordre qui n’est qu’apparent. De même, les ellipses narratives succèdent à des flash-back, évoquant en cela un processus de remémoration avec tout ce qu’il comporte de remord et de non dit. Un bémol cependant : les digressions trop bavardes abondent au point de faire apparaître l’histoire comme un élément secondaire dans un roman à la tonalité finalement très intimiste. Bref, il n’est pas évident de résumer Gens de la Lune sans lui faire perdre quelque peu de sa saveur, mais essayons tout de même.

Nous avons découvert l’univers des huit mondes avec Le Canal Ophite, un premier roman regorgeant d’idées géniales mais dont la maîtrise demeurait encore fluctuante. Nous y replongeons, non sans plaisir, avec Gens de la Lune qui, de surcroît, s’affiche ouvertement comme un hommage à Robert A. Heinlein et à une de ses œuvres majeures : Révolte sur la Lune. Un hommage rendu, fort heureusement, sans flagornerie et sans nostalgie, et qui débouche sur une mise en abyme rien moins qu’astucieuse. Imaginez donc que dans un futur indéterminé, l’humanité a été mise à la porte de sa planète natale par des extraterrestres aussi mystérieux qu’invincibles. Les motifs de cette invasion demeurent indéchiffrables. On laisse entendre que les envahisseurs seraient venus à l’aide des cétacés en voie d’extinction. On dit aussi qu’ils ne se seraient peut-être pas aperçus de l’existence des hommes. La rumeur court, ambiguë et protéiforme, dans les huit mondes du système solaire où se sont réfugiés les survivants. Mais la rumeur est souvent trompeuse. Hildy Johnson est bien placé pour le savoir. En tant que journaliste vedette à Tétinfos, le premier bloc-mag de King City, il est régulièrement confronté à celle-ci. A l’occasion, il la dénonce mais, le plus souvent, il ne contribue qu’à l’amplifier. Très récemment, Hildy a perdu le goût de vivre. Son métier lui est apparu dérisoire. La faute à son patron Walter, un « naturel » qui l’exploite sans vergogne en l’envoyant couvrir le moindre embryon de scoop. A ce propos, le dernier « événement » en date lui a permis de divulguer le merveilleux procédé permettant d’atteindre le coït sans sexe. La faute aussi à Brenda, cette stagiaire qui le harcèle et lui rappelle indirectement que le temps passe, même si Hildy ne fait pas son âge, cent ans au compteur aux dernières nouvelles. La faute également à sa mère, cette garce qui vit recluse dans le ranch où elle élève des brontosaures pour la boucherie. La faute enfin à cette chienne de vie qui semble désespérément dépourvue de sens depuis que les affaires des hommes sont entre les mains du Calculateur Central (C. C. pour les amis), le superordinateur en charge du bien être de la population de Luna. Bref, tout fout le camp et ce n’est pas l’édification, « à la dure », d’une cabane dans une simulation du Texas se voulant authentique qui va lui occuper suffisamment l’esprit pour lui faire oublier ses tendances suicidaires.

Comme nous le voyons, sous des apparences légères, le propos de Gens de la Lune se teinte d’une certaine gravité et aborde des questions de nature plus existentielle. L’univers de Luna se révèle être un patchwork de doux dingues qui hésitent entre le désespoir et la réclusion dans leurs marottes utopiques. L’humour est bien sûr très présent. Au passage, la palme de la drôlerie est accordée, sans contestation possible, à l’épisode mettant en scène David Terre, le dirigeant des Terristes, une obédience écologiste pour le moins extrême dans son choix de vie. Cependant, c’est un humour aigre-doux, comme l’ultime politesse rendue à un convalescent grimaçant.

Gens de la Lune est donc un roman plus sérieux qu’il en a l’air. Ce n’est sans doute pas encore le chef-d’œuvre de l’auteur, mais on sent qu’il n’est pas loin de l’être. Depuis, les promesses esquissées ont été amplement exaucées avec The Golden Globe (Le Système Valentine), la grande réussite de John Varley. Assurément, une expérience à tenter.

gensdelalune2Gens de la Lune (Steel Beach, 1992) de John Varley – Éditions Gallimard, collection « Folio SF », octobre 2008 (réédition traduite de l’anglais [États-Unis] par Jean Bonnefoy)

L’étrange défaite

Programme de mise en ligne modifié, mais en assistant aux événements du vendredi 13 novembre 2015, à leurs causes et conséquences, je n’ai pu m’empêcher de repenser à cet ouvrage.

    « L’Histoire s’écrit en direct. »

Cet élément de langage dont use et abuse la sphère politico-médiatique n’a aucun sens. L’Histoire s’écrit a posteriori, ou du moins avec un certain recul. Elle résulte de l’analyse de sources selon une méthode ou une grille de lecture annoncée au préalable. Elle prend le temps d’examiner les informations et les faits à sa disposition pour établir une représentation vraisemblable du passé. Et surtout, elle essaie d’échapper à l’émotion, par définition volatile, versatile, bref sans substance. L’opposé de l’hystérie médiatique provoquée par les événements et les discours politiques. Pourtant, il existe un contre-exemple à cette démarche : L’étrange défaite de Marc Bloch.

Historien de formation, universitaire et enseignant, le bonhomme n’est pas un inconnu dans nos contrées. Il se peut même que ses essais, ses thèses fassent encore les beaux jours et les longues nuits des étudiants en Histoire médiévale. Le co-fondateur des Annales n’en était pas moins un homme engagé dans son époque.

Républicain convaincu, old school, pas de cette catégorie chafouine prompte à retourner sa veste pour mieux s’accrocher au pouvoir, et combattant des deux guerres mondiales, Marc Bloch savait plus que tout autre que « sans se pencher sur le présent, il est impossible de comprendre le passé. » Et le présent allait lui donner de la matière… Pour ainsi dire aux premières loges lors de la Débâcle, il livre son témoignage sur cet épisode de l’Histoire de France dans un court essai d’une clairvoyance inégalée.

L’étrange défaite apparaît d’abord comme la confession d’un témoin, acteur et spectateur des faits qu’il rapporte. Malgré son âge, près de 54 ans, Marc Bloch rempile en effet au grade de capitaine dans l’état-major de la 1ere armée, en Picardie. À ce poste, balloté d’une position de repli à une autre, il assiste à un effondrement général dont l’ultime épisode se déroule sur les plages de la Mer du Nord, près de Dunkerque. Échappant à l’emprisonnement, il est évacué au Royaume Uni avant de regagner la France. C’est ainsi en Normandie que la nouvelle de l’armistice le rattrape.

Ne relatant qu’avec parcimonie les rumeurs qui circulent autour de lui, Bloch se concentre surtout ici sur son vécu d’officier de l’armée française. Il n’est pas question pour lui de colporter des on-dit. Cette expérience lui permet de composer sa déposition, en tant que témoin et vaincu. L’historien reprend ainsi la main, troquant le registre de la confession pour celui de l’analyse.

Pour lui, la France a d’abord été vaincue en raison de l’incapacité de son institution militaire, en retard d’une guerre. Rapidité des mouvements, opportunisme de l’ennemi lorsqu’une percée est accomplie, lenteur de la réorganisation du front, l’armée française est surclassée sur tous ces points. Marc Bloch pointe du doigt une faillite stratégique, intellectuelle et administrative. Mal renseignés des mouvements de l’ennemi, mal commandés par une bureaucratie militaire inefficace, les soldats subissent plus qu’ils ne combattent, accomplissant leur devoir du mieux qu’ils peuvent.

Par ailleurs, Marc Bloch n’oublie pas de mettre en accusation les élites et les corps constitués de la République. Il avance des arguments montrant qu’ils ont failli dans leur mission d’encadrement et d’éducation de la nation. Empêtrés dans le conservatisme des notables et de la Droite, éblouis par le mirage du pacifisme, les Français n’ont pas vu ou voulu voir cette guerre d’anéantissement planifiée par Adolf Hitler.

Dans ce sévère réquisitoire, l’historien ne cherche pas à se dédouaner de sa part de responsabilité, bien au contraire, il procède à son propre examen de conscience et nous livre une véritable déclaration de républicanisme. Des paroles suivies d’actes puisque Bloch prendra part ensuite à la Résistance et finira fusillé après avoir été torturé. Une fin à l’image de son combat pour l’Histoire et la République.

Près de 75 ans plus tard, l’analyse de Marc Bloch reste troublante par sa justesse et son acuité. Elle permet de comprendre de l’intérieur les raisons du désastre de 1940, cette divine surprise aux yeux de la Droite la plus réactionnaire de l’époque. Et avec Bloch, on peut dire que l’Histoire s’écrit en direct, ou presque…

EtrangeDéfaiteL’étrange défaite de Marc Bloch – Réédition Gallimard, collection Folio histoire, 1990

Frank Sinatra dans un mixeur

Nouveau venu dans l’Hexagone, Matthew McBride trouve naturellement sa place dans la collection neonoir chez Gallmeister. Roman divertissant, garanti sans prise de tête, Frank Sinatra dans un mixeur illustre parfaitement la tonalité pulp revendiqué par l’éditeur parisien.

Ex-flic tombé dans l’alcoolisme, Nick Valentine a connu l’évolution de carrière classique des ratés. Détective minable domicilié dans un bureau crasseux, il vivote en compagnie de son seul ami : Frank Sinatra. Un bâtard, mi-yorkshire mi-quelque d’autre. Un roquet arrogant, à l’affection baveuse, vivant en couple avec un ballon de football américain. Appelé sur une scène de crime pour donner son avis, il ne tarde pas à flairer le gros coup, faisant le lien entre ce banquier que l’on aimerait faire passer pour un suicidé, et un braquage accompli le même jour. Et comme le privé a des oreilles qui traîne dans la rue, du côté des bas-fonds de Saint-Louis, il voit là une opportunité de se refaire.

L’argent ne fait pas le bonheur (sagesse populaire, formule n°332). Avec Frank Sinatra dans un mixeur, il contribue même à semer une ribambelle de cadavres dans le sillage d’une bande de pieds nickelés. Le roman de Matthew McBride se révèle en effet un joyeux jeu de massacre avec un sac bourré de fric en guise de fil directeur. L’auteur ne ménage pas sa peine dans ce qu’il faut bien appeler un pulp, et il faut avouer qu’il se sort de cet exercice, assez casse-gueule, avec une roublardise qui force le respect.
Soyons clair. L’intrigue de Frank Sinatra dans un mixeur tient sur un ticket de métro. Une histoire de braquage servant de prétexte pour broder un récit nerveux, une chasse au butin entre ripoux et voyous, jalonnée de métaphores frappées au coin d’un mauvais esprit jubilatoire et de situations marquées par une violence grand-guignolesque.

Vous l’aurez compris, si Frank Sinatra dans un mixeur ne figure pas au rang des lectures indispensables, le roman n’en demeure pas moins amusant dans son genre. À réserver aux lecteurs avertis (ils en valent deux, paraît-il)

cover-frank-54b5163c70607Frank Sinatra dans un mixeur (Frank Sinatra in a Blender, 2013) de Matthew McBride – Éditions Gallmeister, collection « neonoir », mai 2015 ( roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Laurent Bury)

Docteur Rat vous veut du bien

Oyez oyez !

Sortez vos bistouris, affûtez vos scalpels. Docteur Rat, chroniqué ici-même il y a presque un an, est à nouveau disponible en librairie par la grâce d’une réédition chez Cambourakis (loué soit le nom de cet éditeur). A moins de craindre la vivisection, ce serait un crime de ne pas lire cette fable jubilatoire n’étant pas sans rappeler La Ferme des animaux. Alors, vous savez ce qu’il vous reste à faire…

Dr_Rat_cambourakisEn plus, je suis très à mon avantage sur la couverture, nous confie le bon docteur.