Gens de la Lune

gensdelalune1La publication d’un livre de John Varley est toujours une très bonne nouvelle. En tout cas, pour les adeptes du style foncièrement facétieux et satirique de l’auteur états-unien. Gens de la Lune ne déroge pas à la coutume. John Varley y fait montre de son habituel sens de l’absurde et de la démesure. Les formules croustillantes pullulent et les situations cocasses succèdent aux péripéties extravagantes. Enfin, on y change toujours de sexe comme de chemise, pour reprendre la formule consacrée.

Après une telle entrée en matière, on comprend aisément que résumer l’intrigue de ce roman serait forcément réducteur. De toute façon — ce qui n’arrange rien à l’affaire — , celle-ci alterne rebonds et phases plus introspectives dans un désordre qui n’est qu’apparent. De même, les ellipses narratives succèdent à des flash-back, évoquant en cela un processus de remémoration avec tout ce qu’il comporte de remord et de non dit. Un bémol cependant : les digressions trop bavardes abondent au point de faire apparaître l’histoire comme un élément secondaire dans un roman à la tonalité finalement très intimiste. Bref, il n’est pas évident de résumer Gens de la Lune sans lui faire perdre quelque peu de sa saveur, mais essayons tout de même.

Nous avons découvert l’univers des huit mondes avec Le Canal Ophite, un premier roman regorgeant d’idées géniales mais dont la maîtrise demeurait encore fluctuante. Nous y replongeons, non sans plaisir, avec Gens de la Lune qui, de surcroît, s’affiche ouvertement comme un hommage à Robert A. Heinlein et à une de ses œuvres majeures : Révolte sur la Lune. Un hommage rendu, fort heureusement, sans flagornerie et sans nostalgie, et qui débouche sur une mise en abyme rien moins qu’astucieuse. Imaginez donc que dans un futur indéterminé, l’humanité a été mise à la porte de sa planète natale par des extraterrestres aussi mystérieux qu’invincibles. Les motifs de cette invasion demeurent indéchiffrables. On laisse entendre que les envahisseurs seraient venus à l’aide des cétacés en voie d’extinction. On dit aussi qu’ils ne se seraient peut-être pas aperçus de l’existence des hommes. La rumeur court, ambiguë et protéiforme, dans les huit mondes du système solaire où se sont réfugiés les survivants. Mais la rumeur est souvent trompeuse. Hildy Johnson est bien placé pour le savoir. En tant que journaliste vedette à Tétinfos, le premier bloc-mag de King City, il est régulièrement confronté à celle-ci. A l’occasion, il la dénonce mais, le plus souvent, il ne contribue qu’à l’amplifier. Très récemment, Hildy a perdu le goût de vivre. Son métier lui est apparu dérisoire. La faute à son patron Walter, un « naturel » qui l’exploite sans vergogne en l’envoyant couvrir le moindre embryon de scoop. A ce propos, le dernier « événement » en date lui a permis de divulguer le merveilleux procédé permettant d’atteindre le coït sans sexe. La faute aussi à Brenda, cette stagiaire qui le harcèle et lui rappelle indirectement que le temps passe, même si Hildy ne fait pas son âge, cent ans au compteur aux dernières nouvelles. La faute également à sa mère, cette garce qui vit recluse dans le ranch où elle élève des brontosaures pour la boucherie. La faute enfin à cette chienne de vie qui semble désespérément dépourvue de sens depuis que les affaires des hommes sont entre les mains du Calculateur Central (C. C. pour les amis), le superordinateur en charge du bien être de la population de Luna. Bref, tout fout le camp et ce n’est pas l’édification, « à la dure », d’une cabane dans une simulation du Texas se voulant authentique qui va lui occuper suffisamment l’esprit pour lui faire oublier ses tendances suicidaires.

Comme nous le voyons, sous des apparences légères, le propos de Gens de la Lune se teinte d’une certaine gravité et aborde des questions de nature plus existentielle. L’univers de Luna se révèle être un patchwork de doux dingues qui hésitent entre le désespoir et la réclusion dans leurs marottes utopiques. L’humour est bien sûr très présent. Au passage, la palme de la drôlerie est accordée, sans contestation possible, à l’épisode mettant en scène David Terre, le dirigeant des Terristes, une obédience écologiste pour le moins extrême dans son choix de vie. Cependant, c’est un humour aigre-doux, comme l’ultime politesse rendue à un convalescent grimaçant.

Gens de la Lune est donc un roman plus sérieux qu’il en a l’air. Ce n’est sans doute pas encore le chef-d’œuvre de l’auteur, mais on sent qu’il n’est pas loin de l’être. Depuis, les promesses esquissées ont été amplement exaucées avec The Golden Globe (Le Système Valentine), la grande réussite de John Varley. Assurément, une expérience à tenter.

gensdelalune2Gens de la Lune (Steel Beach, 1992) de John Varley – Éditions Gallimard, collection « Folio SF », octobre 2008 (réédition traduite de l’anglais [États-Unis] par Jean Bonnefoy)

Publicités

2 réflexions au sujet de « Gens de la Lune »

  1. Quand je vois le titre français, me revient en mémoire une contine du XIXe siècle (c’est absurde je sais)

    Par une tiède nuit de printemps,
    Il y a bien de cela cent ans,
    Que sous un brin de persil sans bruit
    Tout menu naquit
    Jean de la Lune, Jean de la Lune.

    Il était gros comme un champignon
    Frêle, délicat, petit, mignon,
    Et jaune et vert comme un perroquet
    Avait un bon caquet
    Jean de la Lune, Jean de la Lune.

    Pour canne il avait un cure-dent
    Clignait de l’oeil, marchait en boitant,
    Et demeurant en toute saison
    Dans un potiron
    Jean de la Lune, Jean de la Lune.

    Quand il se risquait à travers bois,
    De loin, de près, de tous les endroits,
    Merles, bouvreuils sur leurs mirlitons,
    Répétaient en rond:
    Jean de la Lune, Jean de la Lune.

    On le voyait passer quelquefois
    Dans un coupé grand comme une noix,
    Et que le long des sentiers fleuris
    Traînaient deux souris,
    Jean de la Lune, Jean de la Lune.

    Si par hasard, s’offrait un ruisseau,
    Qui l’arrêtait sur place aussitôt,
    Trop petit pour le franchir d’un bond,
    Faisait d’herbe un pont
    Jean de la Lune, Jean de la Lune.

    Quand il mourut, chacun le pleura
    Dans son potiron, on l’enterra,
    Et sur sa tombe on écrivit
    Sur la croix : ci-gît
    Jean de la Lune, Jean de la Lune

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s