Les Enfants de Húrin

Avec Les enfants de Húrin, J. R.R. Tolkien nous rapporte des faits antédiluviens. Il raconte une histoire située ailleurs, dans un passé fort lointain. Un récit plein de bruit et de fureur où le poids d’une destinée fatale obscurcit l’existence d’une figure héroïque.

Dans deux appendices passionnantes, Christopher Tolkien rappelle la genèse de ce conte perdu, réédité ici à part du Quenta Silmarillion et de ses précédentes occurrences, dans une version au plus près du texte tel que l’aurait voulu son père, dépouillée de toute annotation, du moins si l’on fait abstraction du para-texte (les deux appendices déjà mentionnés, une préface, une introduction, quelques arbres généalogiques, une liste des noms et une carte).
Ce travail permet ainsi de prendre la mesure d’une création au final restée inachevée. Un work in progress à l’échelle d’une vie, à l’origine du Quenta Silmarillion, du Hobbit et du Seigneur des anneaux.

Né à l’aube du XXe siècle, des œuvres communes d’une éducation humaniste pétrie par les mythes anglo-saxons et islandais, et des champs de bataille de la Grande Guerre, la geste des Enfants de Húrin pose, avec le récit de La chute de Gondolin et le Lai de Leithian, les premiers jalons d’un univers appelé à devenir celui des Terres du Milieu. Un monde secondaire censé être le chaînon manquant de la culture anglo-saxonne. L’œuvre d’une vie, poussant le mimétisme avec ses prédécesseurs médiévaux jusque dans sa stratification en multiples écritures et réécritures.
Avec Les enfants de Húrin, Christopher Tolkien fait œuvre d’archéologue, exhumant un récit dont la composition a évolué au gré des choix narratifs de son père (prose ou poème) et de l’élaboration historique et géographique de la Terre du Milieu.

Les Enfants de Hurin Turin & Beleg Arc de Fer

L’histoire des enfants de Húrin se déroule 6000 ans avant celle du Seigneur des Anneaux, dans une partie des Terres du Milieu submergée bien longtemps avant le début du périple de Bilbo puis de la compagnie de l’Anneau.
Autre temps, autres lieux, autre seigneur Ténébreux, mais mêmes ressorts : ceux de l’affrontement entre le Bien et le Mal, ici incarné par Morgoth, aka Melkor, Vala déchu et figure luciférienne par excellence.
Assiégé dans sa forteresse inexpugnable d’Angband, le Noir Ennemi du Monde trame sa revanche. Au dehors, les elfes montent la garde en compagnie de leurs féaux, seigneurs humains des Maisons de Bëor, Hador et de Haleth. Rompant le siège lors de la Bataille de la flamme subite, Morgoth écrase définitivement les forces coalisées au cours de la Bataille des Larmes Innombrables. Un désastre dont ne se remettront jamais les elfes et qui marquera le début du déclin de leurs royaumes en Beleriand.
La geste des Enfants de Húrin prend place à cette époque. Lorsque son père Húrin est capturé, Túrin vient d’avoir huit ans. Obligé de subir le joug des Orientaux, alliés à Morgoth, l’héritier du seigneur de Dor-Lómin doit se cacher dans sa propre demeure. Et même si sa mère Morwen, femme au fort caractère, peut s’abriter derrière sa réputation de sorcière parmi les Orientaux et compter encore sur quelques amitiés, son existence devient précaire.
Il doit donc fuir en secret, demander l’asile chez Thingol, le roi des Elfes de Doriath, à l’abri derrière l’anneau de Melian, barrière magique le préservant des mauvaises influences de l’Ennemi. Mais peut-il échapper à son destin ? La malédiction lancée par Morgoth, censée briser la résolution de Húrin son père, pèse désormais sur lui et sa famille.

Dans cette nouvelle version, l’histoire de Túrin se déploie dans toute son ampleur. Celle d’un conte hanté par un fatum implacable, une prédestination funeste. Sans cesse, au cours de ses pérégrinations en Terre du Milieu, Túrin cherche à rompre la malédiction obérant son avenir. À plusieurs reprises, il croit lui échapper, changeant de nom pour brouiller les pistes et tromper Morgoth et ses serviteurs. Mais son caractère fier, obstiné et sombre, le pousse toujours à se révéler, apportant le malheur à ceux qui le côtoie. À se demander si Túrin lui-même n’est pas la principale cause de son destin désastreux.
Cette geste héroïque prenant en défaut l’héroïsme lui-même, du moins dans ses manifestations les plus excessives, puise son inspiration dans les récits de Sigurd le Volsung (1), d’Œdipe et du kullervo finnois (2). La tournure emphatique des dialogues, non dépourvue de lyrisme, l’atmosphère tragique dans laquelle baigne l’ensemble du texte, semblent empruntés à ces récits mythologiques.
Toutefois, Tolkien ne se situe pas dans le registre du pastiche. La personnalité de Túrin Turambar, Maître de son Destin, pour son propre malheur et celui de ses proches, domine littéralement de son ombre tragique tous le texte. Combattant dont l’exceptionnelle bravoure est jalousée, instigateur de la chute du royaume elfe de Nargothrond, meurtrier d’un de ses amis et inceste, Túrin s’avère aussi le témoin de la fin d’un monde. Comme un écho, réduit à l’échelle d’un homme, de la ruine des royaumes elfes du Beleriand dans leur lutte désespérée contre Morgoth.
Et si l’orgueil précède la chute, ici elle n’est pas dénuée de grandeur, voire même d’une certaine noblesse. Celle des Grands Mythes.

Notes :

(1) Héros légendaire de la mythologie nordique apparaissant dans l’Edda poétique, l’Edda de Snorri et jouant le rôle principal dans la Völsunga Saga. Aussi appelé Siegfried dans la version christianisée de la légende La chanson des Nibelungen.
(2) Héros tragique de l’épopée finnoise le kalevala compilés au XIXe siècle par Elias Lönnrot à partir de poèmes populaires de la mythologie finnoise.

Hurin1Les Enfants de Húrin [Narn I chîn Húrin] de John Ronald Reuel Tolkien – Éditions Christian Bourgeois, 2008 (roman traduit de l’anglais par Delphine Martin)

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