Une saison de scorpions

Paru aux défuntes éditions Moisson rouge, Une saison de scorpions n’engendre pas la mélancolie. Pas le temps de s’ennuyer avec ce premier roman d’un jeune auteur mexicain : Bernardo Fernández. Un roman dont la quatrième de couverture nous apprend qu’il a reçu le prix de la semaine noire de Gijon en 2006, excusez du peu, et qui s’enorgueillit de surcroît d’un beau compliment de Paco Ignacio Taibo II (loué soit-il !) : « l’un des meilleurs polars mexicains que j’ai lu récemment… Un concentré de Barry Gifford et de Sam Peckinpah ! » On a connu pire comme entrée en matière, surtout pour un titre à la coloration pulp évidente.

Dans une chambre de la Pension de la Jefa, El Güero tire un bilan sur sa vie passée. Tueur à gages efficace, il n’a jamais raté aucun contrat. Il faut dire que le maousse cumule une réputation de cogneur et de garde du corps zélé auprès d’un général, carrière qui s’est achevée le jour où l’avion du haut gradé a explosé en plein vol. Mais voilà, El Güero se sent désormais un peu trop vieux pour continuer à exercer un métier où l’on ne fait pourtant pas de vieux os. Aussi envisage-t-il de raccrocher les armes pour se consacrer à des activités plus paisibles. Toutefois, il lui reste à honorer un ultime contrat : liquider un témoin protégé. C’est le Señor, le chef du Cartel de Constanza, qui lui a confié la tâche. Et l’on ne refuse rien au Señor car, même en prison, il demeure immensément riche, influent et dangereux. Les poches pleines d’une substantielle avance, El Güero fait donc route au volant d’un Impala 1970 vers Ciudad Portillo, à plus de deux mille kilomètres de là.
Entretemps, au volant d’un énième véhicule volé, Obrad se dirige vers Zopilote, fulminant silencieusement contre ses compagnons de route, Lizzy et Fernando. Son ressentiment enfle à mesure que retentissent sur la banquette arrière les gémissements de contentement du couple. Il a rencontré les deux Mexicains à Toronto où il vivait en exil,  fuyant l’ex-Yougoslavie, en proie aux convulsions violentes de la guerre civile. Les images d’enfants mutilés et de vieilles femmes criblées de balles hantent d’ailleurs encore sa mémoire. Mais le plus étrange, c’est que ses souvenirs le tiraillent au moins autant dans le caleçon que les feulements de Lizzy. Heureusement, il garde à portée de main une bouteille de Wild Turquey, de la marijuana et un flingue dans la boîte à gant.

Une saison de scorpions ne s’embarrasse pas de minauderies psychologiques. Le lecteur plonge sans préambule dans un récit désenchanté mais qui (fort heureusement) refuse de s’abandonner à un spleen stérile. En fait, si l’on fait abstraction de l’amoralité et de la violence généralisée, on s’amuse beaucoup, Bernardo Fernández se montrant très habile pour nous narrer les mésaventures sanglantes de ce quatuor guère fréquentable.
Les trajectoires du vieux tueur fatigué et des narcojuniors déchaînés finissent bien entendu par entrer en collision, le passé parsemé de cadavres de l’un et l’itinéraire jalonné de dépouilles sanglantes des autres n’incitant pas vraiment à la paix des braves. De manière un peu superflue, quelques flash-back consacrés à la personnalité d’El Güero (un sacré salopard !) et des extraits de journaux témoignant du climat de corruption et de violence du nord du Mexique, ralentissent le rythme. On leur préfèrera les vignettes (fort drôles) consacrées aux deux seconds couteaux du Señor, Tamès et le Gros. Une fort jolie trouvaille comme souvent avec les rôles secondaires.
Cependant, l’entrain avec lequel Bernardo Fernández aligne les cadavres et les situations abracadantesques finissent par emporter l’adhésion. Les pages coulent toutes seules, au moins aussi facilement que le sang des diverses victimes, jusqu’au dénouement qui nous épargne le sempiternel refrain sur le passage de relais entre les générations.

Bref, Une saison de scorpions se révèle un premier roman efficace qui atteint l’objectif qu’il s’est fixé : « dépeindre les déroutes et les folies de l’époque. »

ScorpionsUne saison de scorpions (Tiempo de alacranes) de Bernardo Fernández  – Éditions Moisson rouge, 2008 (roman inédit traduit de l’espagnol [mexicain] par Claude de Frayssinet)

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