Lud-en-Brume

Parmi ses multiples strates, la littérature recèle quelques pépites oubliées qui ne demandent qu’à être redécouvertes. Faisant œuvre d’archéologue, les éditions Callidor ont exhumé une petite merveille dont le ton suranné et l’ironie sous-jacente ravissent d’emblée le cœur de l’amateur de fantasy. À mille lieues des archétypes pompiers de la Big Commercial Fantasy, Lud-en-Brume réveille en effet des émotions que l’on croyait enfouies sous des couches de conformisme éditorial.

ludinteriorSitué à la confluence de La Pommelée et de L’Alénée, Lud-en-Brume doit sa prospérité au commerce avec les contrées lointaines et exotiques. Capitale du Dorimare, à la fois populeuse et dynamique, la cité vit pourtant dans l’angoisse du retour à l’ordre ancien. Qu’ils soient prolétaires besogneux ou bourgeois industrieux, tous craignent la Faërie et ses manigances, s’entêtant à chasser de leur mémoire cette période décadente où les frasques du duc Aubrey, aristocrate moqueur au corps contrefait et au visage d’une beauté angélique, troublaient la quiétude des riches familles. Fort heureusement, ce temps est révolu. La noblesse dorimarite a été chassé, son autorité renversée grâce à l’action du peuple dont l’opinion a été retournée par les riches marchands. Et peu importe si la rumeur prétend que le duc s’est réfugié au-delà des Monts Contestés, en terre de Faërie. Les pratiques cultuelles anciennes sont désormais proscrites, le commerce avec les fées, lutins et autres monstruosités prohibé. Et la langue purgée des influences lunatiques de ces créatures.
Premier parmi les notables de la cité, Nathaniel Chantecler occupe la fonction de maire. Né dans une famille réputée pour son pragmatisme, il jouit du respect de tous, même si son autorité s’exerce mollement jusque dans les bas quartiers de la ville. Seule ombre au tableau, il semble hanté par une terreur intime lui ayant ôté tout goût pour l’aventure. Confronté au commerce illicite de fruits féeriques, il n’a que peu réagi tant qu’il ne touchait que les prolétaires. Mais le voilà désormais frappé au cœur de sa caste et de sa famille. Sommé par ses pairs de réagir avec vigueur, il s’enferre dans l’inaction et une attitude fantasque provoquant leur vindicte, par ailleurs attisée par les manipulations d’Endymion Lalorgne, un arriviste de la plus belle eau. Bref, il risque bien d’être évincé par ses concurrents s’il ne met pas un terme aux agissements des criminels qui introduisent le fruit défendu dans la cité.

« Celui qui chevauche le Vent doit aller là où l’emporte sa course. »

De l’auteur de Lud-en-Brume, on retiendra surtout la préface de Neil Gaiman (à ne surtout pas lire avant le roman) et le rappel contextuel de Douglas A. Anderson. Helen Hope Mirrlees a en effet peu publié. Troisième et dernier titre d’une œuvre brève, Lud-en-Brume est de surcroît le seul roman de fantasy de l’auteur. Considéré comme un classique du genre dans le monde anglo-saxon, notamment par Neil Gaiman et Ellen Kushner, Lud-en-Brume relève davantage du conte que du récit épique auquel la fantasy s’est peu-à-peu réduite, telle une peau de chagrin.
D’une prose chargée en digressions et descriptions ampoulées sur les us et coutumes des Luddites, explorant jusque dans le moindre détail leurs états d’âme, Helen Hope Mirrlees dresse le portait d’une société engoncée dans des conceptions héritées du XVIIIe siècle. Aristocratie marchande âpre au gain et au pouvoir, classes populaires forcément dangereuses, épouses confinées dans un rôle domestique et la crinoline, Lud-en-Brume s’apparente à une allégorie de l’Angleterre, avec ses fiers yeomen, gardiens de la Loi, son Sénat oligarchique et son étiquette étriquée. Une allégorie jusque dans son folklore, en grande partie emprunté aux mondes germanique et celtique.
Peu-à-peu, le portrait se pique de satire, au demeurant fort réjouissante, avant de prendre la tournure d’une enquête à l’ancienne. Et si l’on devine très rapidement l’identité du coupable, c’est la manière de le coincer qui entretient le suspense.
Mais Lud-en-Brume se révèle surtout un roman appelant à la réconciliation entre les racines du passé et les germes de l’avenir. Une sorte de parabole autour de l’idée que le rêve, les mythes, la poésie et les arts sont aussi utiles à l’équilibre de l’esprit que le travail, la loi et le pragmatisme.

Au final, même si Lud-en-Brume se révèle difficile à lire du fait de ses circonvolutions textuelles, le plaisir de la découverte reste à la mesure de l’effort accompli. Voilà un roman à l’étrangeté attachante, au moins aussi marquant que le Ghormenghast de Mervyn Peake. Alors autant rattraper le temps perdu par sa traduction tardive, d’autant plus que les éditions Callidor nous proposent un écrin soigné, rehaussé par les illustrations de Hugo de Faucompret.

lud-en-brumeLud-en-Brume (Lud-in-the-Mist, 1926) de Hope Mirrlees – Éditions Callidor, collection « L’Âge d’or de la fantasy », 2015 (roman traduit de l’anglais par Julie Petronnet-Vincent, illustration de Hugo de Faucompret)

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2 réflexions au sujet de « Lud-en-Brume »

  1. Voilà une critique intéressante à lire vu que la couverture seule de ce livre m’aurait donné envie de m’enfuir à toutes jambes (bon, quand même…). Du coup je note, même si j’avoue qu’elle me donne toujours quelques frissons.

    • Bon, c’est vrai. La couverture, surtout ses couleurs, ne sont pas vraiment une réussite.
      Mais les illustrations intérieures, en noir et blanc pour le coup, passent beaucoup mieux.
      Heureux de te lire 🙂
      Tu me donneras des nouvelles, si j’avais tu…

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