Julian

Signe des temps, le guerre atomique n’a plus la côte en science-fiction. Exit les paysages vitrifiés, balayés par les vents radioactifs. La faute au réchauffement climatique et aux autres périls générés par l’hyperconsommation. Même si l’accident nucléaire reste plus que jamais d’actualité, la peur semble s’être décalée vers d’autres sujets de préoccupation. À l’heure où la perspective du pic pétrolier hante toutes les prévisions, pourra-t-on se passer de cette ressource ? La transition énergétique s’effectuera-t-elle en douceur ?
En bon auteur de SF, Robert Charles Wilson explore les possibles. Au XXIIe siècle, la période de l’Efflorescence du pétrole a été remisée dans les poubelles de l’Histoire. Frappé par la Grande Affliction – comprendre l’effondrement des économies fondées sur la consommation d’hydrocarbures – l’humanité a connu le repli sur elle-même. Pénuries multiples, chute des villes, famine, guerres pour le contrôle des ressources, avec en guise de solde de tout compte des millions de morts. La fin du village global et le retour à l’esprit de clocher.

Les États-Unis ont pourtant survécu au chaos. Au prix d’un retour au temps du charbon et de la vapeur. Une récession assortie d’un repli sur des valeurs traditionnelles, pour ne pas dire réactionnaires. Ainsi, le pays à la bannière étoilée (désormais au nombre de 60) entame une nouvelle séquence de sa jeune histoire. La république ayant troqué la démocratie contre la ploutocratie, la pérennité des institutions est désormais assurée au temporel par l’armée et au spirituel par l’Église du Dominion. Avec la bénédiction de Dieu et du marché, l’aristocratie eupatridienne – riches magnats de l’industrie, générée par le recyclage de l’activité passée, et grands propriétaires terriens confondus – domine la masse des travailleurs réduits à un quasi-servage. Elle peut compter sur l’appui tacite de la classe bailleresse. Mais à l’heure où la nation est engagée dans une longue guerre d’usure contre les Mitteleuropéens, cet équilibre reste-t-il tenable ? Pour Julian Comstock, neveu encombrant du dictateur Deklan Comstock, le temps du changement est venu. Mais, est-on jamais sûr de la direction imprimée à l’Histoire ?

Julian est la version prolongée de la novella éponyme, parue en France dans le volume Denoël Lunes d’encre Mysterium. Dès les premières pages, il se dégage du roman de Robert Charles Wilson un charme suranné, propice à la nostalgie. Un sentiment éprouvé à la lecture de la plupart des romans de l’auteur. De même, l’atmosphère de Julian suscite de multiples réminiscences. Axis rappelait Ray Bradbury, À travers temps Clifford D. Simak et La cabane de l’aiguilleur John Steinbeck. Ici, on ne peut s’empêcher de penser à Walter M. Miller, Mark Twain et à Gore Vidal, auteur dont le Julien partage un certain nombre de thèmes et de péripéties. On y trouve le même personnage, né trop tard, féru de philosophie, de science et obsédé par la grandeur d’un passé qu’il souhaite restaurer. Bref, on se laisse prendre par cette reconstitution presque historique d’une Amérique retournée à ses valeurs pionnières, quelque part entre la fin du XVIIIe et le XIXe siècle.
Pour autant, l’auteur canadien ne se cantonne pas exclusivement au registre de la nostalgie. Il sait se montrer très drôle à l’occasion. On pense notamment à cette adaptation de la vie et de l’œuvre du naturaliste Charles Darwin sous la forme d’un film d’aventure, romancé et ponctué de chansons et de combats contre des pirates. Sans doute le morceau de bravoure du roman de Robert Charles Wilson.

Au-delà du contexte post-apocalyptique et du drame individuel, le propos de Julian se focalise sur la question du sens de l’Histoire. À un moment du récit, lorsque le héros affronte l’un des dirigeants du Dominion, le jeune homme affirme que l’histoire du monde est écrite dans le sable et évolue avec le souffle du vent. Manière pour lui d’exprimer son opposition à l’hégémonie définitive du Dominion. Manière pour lui aussi de livrer le fruit de ses réflexions. Une philosophie politique fondée sur l’inéluctabilité et l’imprévisibilité des changements historiques. Toutefois, ce n’est pas parce que rien ne dure que rien n’a d’importance. Julian Comstock se veut un idéaliste, porté par une vision mystique. Chevauchant le changement, il cherche à créer un monde fondé sur la Conscience où chacun pourrait sans hésiter faire confiance à autrui. Vaste projet et tâche éreintante vouée à un échec magnifique.

Même si Julian peut dérouter l’amateur de Robert Charles Wilson, le roman parvient au final à mêler des préoccupations sociétales et intimes. Entre littérature populaire, drame et Histoire, Julian se révèle une œuvre subtile, attachante et douloureusement humaine. Un futur classique, pas moins.

JulianJulian (Julian Comstock. A story of 22nd-Century America, juin 2009) de Robert Charles Wilson – DLE septembre 2011 (roman inédit traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)

Trois Soeurcières

« Le vent hurlait. La foudre lardait le pays comme un assassin maladroit. Le tonnerre roulait en va-et-vient sur les collines sombres cinglées par la pluie. La nuit était aussi noire que l’intimité d’un chat. Une de ces nuits, peut-être, où les dieux manipulent les hommes comme des pions sur l’échiquier du destin. Au cœur des éléments déchaînés, parmi les bouquets d’ajoncs dégoulinants, luisait un feu, telle la folie dans l’œil d’une fouine. Il éclairait trois silhouettes voûtées. Tandis que bouillonnait le chaudron, une voix effrayante criailla :
Quand nous revoyons-nous, toutes les trois ?
Une pause suivi.
Enfin une autre voix, beaucoup plus naturelle, répondit :
Ben, moi, j’peux mardi prochain. »

Le roi Vérence est mort, assassiné par le duc Kasqueth. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, le voilà condamné à hanter son château pour l’éternité, du moins jusqu’à ce qu’il parvienne à rétablir sur le trône son héritier légitime, un nourrisson vagissant qu’un serviteur courageux (ou suicidaire) s’est empressé de mettre à l’abri. Poursuivi par les sbires de l’usurpateur, le domestique fuit jusque dans la lande avant d’être rattrapé, ayant juste le temps de remettre son paquet couronné à trois femmes avant de mourir. Un trio de sorcières dépareillées mais uni comme les doigts d’une main de lépreux. Et voici Mémé Ciredutemps, Nounou Ogg et Magrat Goussedail dépositaires du destin du royaume de Lancre. Un avenir que Mémé pressent tapissé de dagues affûtées. Mais pas de quoi inquiéter nos sorcières aux goûts aussi différents que leur apparence. Pas de quoi angoisser la romantique et très fleur bleue Magrat, la bonne vivante Nounou et encore moins Mémé, l’experte en têtologie.

L’accroche de Trois Sœurcières ne laisse planer aucun doute. Le sixième opus des « Annales du Disque-Monde » se place d’emblée sous les auspices du théâtre et de l’un de ses représentants les plus illustres, Shakespeare. Le récit abonde ainsi en trouvailles réjouissantes, en clins d’œil, allusions et autres références amusantes, se permettant même quelques passerelles en direction de l’univers des contes. De quoi satisfaire les zygomatiques des amateurs d’intertextualité débridée.
Mais le roman ne se cantonne pas qu’à cela, oscillant entre la satire de nos mœurs (si si !) et la parodie de l’univers de carton pâte des pièces de Shakespeare. Terry Pratchett fait montre d’un mauvais esprit jubilatoire, tout en saillies drolatiques et nonsense assumé. Il évite de surcroît l’écueil des digressions superfétatoires et foutraques, un point qui m’avait profondément agacé dans Sourcellerie.

Le trio de sorcières porte littéralement l’histoire sur ses épaules, lui impulsant un rythme endiablé, non dépourvu de morceaux de bravoure, comme un sortilège déplaçant le royaume de Lancre quinze ans dans l’avenir. La benjamine Magrat Goussedail, encore un peu verte et naïve, l’expérimenté Nounou Ogg (on passera sous silence ses nombreux domaines d’expertise) à la progéniture prolifique et Mémé Ciredutemps, la sorcière traditionaliste dotée d’une poigne de velours dans un gant de fer, toutes trois vont donner du fil à retordre au couple des usurpateurs assassins, Lord et Lady Kasqueth. Deux âmes damnés tiraillées entre folie homicide et névrose maniaco-dépressive, dont les actes ne tardent pas à faire l’unanimité contre eux, y compris le royaume lui-même qui, tel un vieux chien en mal d’affection, s’ébroue d’un mécontentement assez élevé sur l’échelle de Richter.

Parmi les autres personnages de Trois Soeurcières, n’oublions-pas le fou du roi, à qui le destin moqueur réserve un drôle de sort, si l’on fait abstraction bien sûr de son coup de foudre pour Magrat. Hwell, le pygmalion de la troupe de théâtre d’Olwin Vitoller. Un nain titillé par la muse et n’étant pas la moitié d’un auteur génial. Et Tomjan, l’héritier survivant du royaume de Lancre, qui préfère les feux de la rampe aux dorures du trône. Du beau monde, je vous le dis, pour un roman tenant toutes ses promesses et peut-être même davantage.

Bref, Trois Sœurcières se révèle à tous points de vue un point culminant du cycle. C’est un roc ! C’est un pic ! C’est un cap ! Que dis-je, c’est un cap ? C’est une péninsule !

trois_soeurcièresTrois Sœurcières – Les Annales du Disque-Monde (Wyrd Sisters, 1988) de Terry Pratchett – Éditions L’Atalante, 1995 (roman traduit de l’anglais par Patrick Couton)

Sous la peau

Isserley sillonne inlassablement les Highlands. Étrange créature que ce petit bout de femme aux mains couturées de cicatrices, au regard masqué par une paire de lunettes, dont la poitrine énorme déborde d’un décolleté moulant. A l’affût derrière le volant de sa Toyota Corolla rouge, elle guette les bords de route en quête d’auto-stoppeurs à enlever. Exclusivement mâles et pas trop faméliques. Un homme après l’autre, elle les rabat dans son véhicule. Après ? Leur destin leur échappe… De cette existence monotone, Isserley se fait la narratrice. Le récit factuel d’une routine éprouvée par les années dont elle connaît les différentes étapes par cœur, les répétant comme une sorte de mantra hypnotique. Petit à petit, la jeune femme laisse infuser les émotions. Les souvenirs de son passé, des réflexions sur sa condition présente. Sous la peau, elle reste une étrangère incapable d’empathie à l’égard des vodsels qu’elle chasse, ces animaux guidés par leurs pulsions dont le babillage n’a aucun sens. Elle hait son corps conçu comme un appât pour attirer leur regard et leur faire baisser leur garde. Et pourtant, elle accomplit sa tâche, mécaniquement, sans attendre de remerciement des siens. A leurs yeux, elle est devenue un monstre. Un être irrémédiablement mutilé, source de curiosité malsaine et d’horreur. Ce fait la condamne à une existence solitaire, sans espoir de retour. Mais alors, pourquoi continue-t-elle à vivre ?

A l’heure où le genre se réduit comme peau de chagrin dans les collections dédiées, il colonise désormais les autres rayons des librairies, offrant aux éventuels curieux des romans que d’aucuns qualifieront d’inclassables, histoire de ne pas revenir sur leurs préjugés. Un peu passé inaperçu dans nos contrées science-fictives lors de sa précédente édition, Sous la peau profite de son adaptation au cinéma pour revenir ici sous son titre original. Si le film prend quelque liberté avec le livre, il ne remet pas en question une thématique faisant plus que flirter avec la science-fiction. En effet, Under the Skin traite d’un lieu commun du genre, celui de l’invasion extraterrestre. Ils sont là, parmi nous ! Mais pour Michel Faber, il n’est guère question de convaincre le monde incrédule que le cauchemar a déjà commencé. Délaissant la veine paranoïaque, l’auteur opte plutôt pour le registre intimiste, distillant le malaise tout au long des déplacements répétés d’Isserley. En fait, le propos d’Under the Skin repose entièrement sur une inversion de perspective assez astucieuse pouvant se résumer de la façon suivante : nous sommes les animaux, ils sont les humains. Ainsi, le roman de Michel Faber peut se lire comme le reflet de notre propre attitude, de notre propre rapport aux autres créatures vivantes, celles à qui on ne reconnaît pas le statut d’êtres conscients. Parallèlement, l’auteur nous invite à reconsidérer notre position dans l’échelle du vivant.

En conséquence, Under the Skin ne cherche pas à mettre en scène une altérité absolue. Le monde d’où est issue Isserley est d’ailleurs trop familier, trop proche de nos mœurs pour apparaître étranger. Michel Faber use plutôt de la science-fiction comme d’un miroir dont le reflet nous renvoie à notre société sans scrupule, pourvu que ce soit profitable. Bref, de quoi en remontrer aux contempteurs du genre qui le cantonnent aux histoires de petits hommes verts.

Voici donc un livre éminemment moral, porté par un personnage féminin fascinant, dont le propos dérange, interpelle et donne à réfléchir. A découvrir !

Under_skinSous la peau (Under the Skin, 2005) de Michel Faber – Réédition Points, 2014 (Roman traduit de l’anglais par Michèle Hechter)

Mer Noire

En dépit des apparences, Mer Noire n’est pas un roman noir, à moins de considérer l’histoire de l’humanité comme tel. Mer Noire se veut plutôt le reflet d’une guerre éternelle, dictée la plupart du temps par une géopolitique se cherchant des prétextes pour séparer, exclure et éliminer.
Dov Lynch nous invite ainsi à une errance au cœur de paysages aux frontières incertaines, où la carte n’est définitivement pas le territoire, mais où le territoire justifie toutes les violences. Une géographie dont les soubresauts s’incarnent dans l’Histoire, qui comme tout le monde le sait, est écrite par les vainqueurs.

Dimitris a perdu mère et père. Étrangère en Irlande, elle a regagné son pays natal à l’autre bout de l’Europe alors qu’il était encore enfant. À la mort de son père, abandonné de tous après une longue agonie, le jeune se retrouve seul. Lors de ses funérailles, la communauté loue ses qualités de patriote et son sacrifice pour la Cause. Mais, la dépouille à peine mise en terre, les vautours s’assemblent pour solder les vieux comptes avec la famille, en particulier avec son frère aîné Nico, exilé après avoir tué un officier de l’IRA. Dimitris ne tarde pas lui-même à couper tous les ponts avec l’organisation nationaliste, devenue criminelle depuis la signature de la paix. Il entame alors un long voyage d’Ouest en Est, d’un finistère de l’Europe jusqu’à un autre, à la recherche de son frère et de ses racines maternelles. Et qui sait ? Peut-être trouvera-t-il la paix, dans une autre terre tiraillée par la guerre.

« L’avenir donnera naissance au passé, tu comprends. Mais ça, c’est pour plus tard, pour l’instant, nous sommes entre-deux et personne ne contrôle rien. C’est le moment des grandes idées, des grandes œuvres ? Des grandes conneries aussi. »

Avec ce premier roman, Dov Lynch adopte le regard désabusé du diplomate, navré par le spectacle des conflits localisés qui font resurgir les rancœurs ancestrales. Entre une Irlande suspendue à un accord de paix hypocrite et l’Abkhazie, en proie aux forces centrifuges réveillées par l’éclatement de l’URSS, la route de Dimitris croise celle d’autres anonymes. Une femme seule, un tortionnaire fatigué, une infirmière maternelle et un reporter de guerre. Des bouts d’existence entrevus fugitivement qui glissent sur lui, sans donner de sens à son voyage ou lui permettre de s’enraciner.
Chemin faisant, Dov Lynch nous dévoile les angles morts de la bonne conscience européenne où, loin de la realpolitik, se déchaînent la barbarie et les instincts primaires. Un tonneau des Danaïdes, un puits sans fond, le tombeau de toutes les illusions. Et l’on se prend à songer au roman de Brian Aldiss, À l’Est de la vie, dont le propos amer et lucide n’est pas sans rappeler celui de l’auteur irlandais.

Bref, Mer Noire hante pour longtemps la mémoire et il nourrit la mélancolie, cette bile noire qui nous pousse à regarder en nous-même pour tenter d’y apercevoir le monstre qui sommeille.

mer_noireMer Noire de Dov Lynch – Éditions Anacharsis, janvier 2015

La Bouffe est chouette à Fatchakulla

Longtemps crédité pour un seul roman dans nos contrées, Ned Crabb  revient ces jours-ci avec un nouveau titre publié chez Gallmeister. On en reparlera bientôt ici-même car l’auteur m’a pour ainsi dire tapé dans l’œil. Et comme au pays des aveugles, les borgnes sont rois, voici l’occasion de reparler de La Bouffe est chouette à Fatchakulla.

A Fatchakulla, bled paumé et envasé de Floride, une série de crimes abominables a été commise, poussant la population à la paranoïa au point que plus personne n’ose sortir de chez soi, une fois la nuit tombée. Pourtant, rien ne prédestinait le patelin à devenir une succursale de Whitechapel ou du Gévaudan. Huit cent âmes au compteur, alligators et chats compris, un joyeux échantillonnage de ploucs consanguins et alcoolisés qui s’enorgueillissent d’élever des chats exceptionnels. Pas de quoi alimenter un marronnier du crime.

Mais voilà qu’on trucide, qu’on démembre, qu’on éviscère à Fatchakulla. Le représentant local de la loi, Arlie Beemis, reprendrait bien une bière, histoire de faire passer le mauvais goût qu’il a en bouche, devant le spectacle offert par les victimes, des bouts de corps déchiquetés ou mâchés. Ces meurtres sanglants semblent donner corps aux légendes – foutaises – locales, genre Willie le siffleur et d’autres entités malignes issues de la vase méphitique des marécages. Fort heureusement, Fatchakulla compte aussi parmi ses concitoyens un redoutable limier, champion incontesté de la chasse au raton laveur. Un génie dont les talents d’observation et de déduction ont permis de résoudre la dernière affaire épineuse du comté, la disparition du chihuahua de Miss Tatum. Pour Lindwood Spivey, trouver l’auteur des crimes ne sera qu’un bête problème de logique. Et en moins de temps qu’il n’en faut à un chat pour régurgiter sa pelote de poils ! Car tout le monde en convient à Fatchakulla, Linwood se débrouille ; Lindwood sait tirer les choses au clair !

Autant le dire tout de suite, l’intrigue de La bouffe est chouette à Fatchakulla ne casse pas trois pattes à un canard. Le suspense semble également le moindre des soucis de Ned Crabb, une impression confirmée par les pistes, larges et éclairées comme des autoroutes, qui jalonnent l’enquête d’un trio d’enquêteurs plus préoccupés par les bières qu’ils consomment que par la recherche d’indices. Quant aux rebondissements, ils confinent au foutage de gueule, foutage totalement assumé par un auteur plus attaché aux portraits qu’il dresse des ploucs vivant à Fatchakulla. Pas sûr que les aficionados de Maxim Chattam, Harlan Coben ou Dan Brown (pour ne citer de mémoire que ces trois faiseurs) goûtent à la plaisanterie de l’étiquette jaune canaris présentant le roman de Ned Crabb comme un thriller. Mais en même temps, cela ne peut pas leur faire de mal de lire autre chose…

Pour revenir au roman, on s’amuse énormément de la truculence des personnages et de la gouaille des dialogues, même si tout cela reste modérément à tomber par terre. On est, en effet, un cran en-dessous de la dinguerie d’un Christopher Moore. On est aussi à mille lieues du mélange de roublardise et de burlesque rural baignant Fantasia chez les ploucs de Charles Williams. Mais dans le genre, La Bouffe est chouette à Fatchakulla mérite que l’on s’y arrête et plutôt deux fois qu’une !

Bouffe_chouetteLa Bouffe est chouette à Fatchakulla (Ralph or what’s eating the Folks in Fatchakulla County, 1978) – Ned Crabb – Éditions Gallimard, réédition Folio policier, mai 2008 (roman traduit de l’américain par Sophie Mayoux)

Dans les Espaces Déjantés

Allez ! Un peu de fun, de détente, d’aventures sans prise de tête sur ce blog dépressif. Je tiens à m’excuser par avance pour les extraits de littérature populaire qui jalonnent cette longue recension.

StolsAlors que les flottes spatiales des États-Unis et de l’URSS s’apprêtent à s’affronter durant la Troisième Guerre atomique, un mystérieux astronef vient semer le trouble. Il force les défenses terrestres pour aller rechercher deux espions extra-terrestres qui viennent de semer les germes d’une épidémie meurtrière. Puis il repart, emportant dans sa fuite quelques échantillons humains glanés parmi les combattants. Direction la planète Stol IV, un monde exposé aux radiations d’un soleil mourant. Parmi les captifs, on trouve le commodore Jord Maogan, un spécimen dont la belle allure a tapé dans l’œil d’une des extra-terrestres…

« Très grand et appartenant au type celte, Maogan en possédait les caractéristiques essentielles : un visage aux pommettes hautes, de grands yeux clairs légèrement obliques dont la couleur pouvait changer suivant l’humeur du moment, une chevelure d’un blond doré. Breton d’origine et lointain descendant des corsaires de Saint-Malo, il avait saisi une paire de jumelles et observait la « chose » à travers le hublot. Il faudrait virer à 180 et fuir ce truc-là en passant à la quatrième vitesse cosmique. »

Premier volet du cycle de Jord Maogan, Les Stols apparaît comme le moins intéressant des trois titres inscrits au sommaire de cet omnibus. Dépourvu de temps morts, le récit pâtit d’un dénouement hâtif, pour ne pas dire bâclé, d’une intrigue simpliste et datée. Les péripéties peinent à faire oublier des personnages lourdement stéréotypés, une imagerie qui hérisse le poil et l’indigence globale de l’histoire. Reste un artifice narratif permettant d’introduire une pincée d’ironie dans un récit qui se cantonne exclusivement au premier degré.

Ysée-ATrois siècles plus tard, L’Empire terrien connaît son printemps comme d’autres civilisations spatio- pérégrine avant lui. Toujours vivant grâce à une longévité accrue obtenue dans l’épisode Les Naufragés d’Alkinoos, Jord Maogan est envoyé en mission d’exploration sur la planète Cirva. Il y réveille une entité antédiluvienne, cachée là depuis des éons pour échapper à un ennemi mortel. Aussitôt, elle s’empare du contrôle du vaisseau du héros et décide de placer sous sa coupe l’humanité entière en utilisant le pouvoir de fascination de sa compagne Ysée-A.

« Comme un gigantesque cœur qui ne cesse de battre, l’univers connaît des phases d’expansion suivies de phases de rétractation. Complètement rétracté, l’univers n’est guère plus gros qu’une boule de billard. Mais cependant, la vie ne le quitte pas. Inséparable de l’univers, la vie ne finira qu’avec lui. »

Avec Ysée-A, on accomplit un bond qualitatif faramineux. Quatrième volet de la saga après Les Naufragés de l’Alkinoos et Les Whums se vengent, le récit se place d’emblée dans une perspective cosmique. Les aventures de Jord Maogan se retrouvent ainsi enchâssées dans un contexte spatio-temporel beaucoup plus large, ravalant l’essor de l’humanité à un tressautement mineur sur l’échelle du temps long de l’univers. Un couple joue le rôle des Grands Méchants de l’histoire, tentant d’assujettir l’humanité grâce à leurs pouvoirs psychiques. Mais le deus ex machina final, s’il n’excuse pas leurs actes, permet en partie d’en relativiser la portée, désamorçant par la même occasion l’apparent manichéisme de l’intrigue.

sterga_la_noireJord Maogan a disparu ! Le héros increvable est même donné pour mort auprès de ses supérieurs. Pour trouver la raison de ce drame, la Cosmic Force dépêche sur place son meilleur agent. Mais les zones extérieures situées au-delà de la planète Sterga sont une région périlleuse de l’espace. Surtout dans le voisinage de la mégacorporation McDewitt.

 

 

« Le chef Darmore de la patrouille nous fixa de ses yeux roses où luisait la haine. Je suis chargé par la direction de vous conduire à vos appartements. En principe, les gens de la Force de Sécurité cosmique ne sont pas admis en ville en raison des incidents qu’ils pourraient provoquer. Je croyais que la Confédération était constitués de libres républiques, ironisa Karl. Le mufle massif du Darmore se plissa. Il réprima un instant sa fureur, mais on le sentait prêt à cogner à la moindre occasion. Sterga est une propriété privée. Et, pour le moment, c’est moi qui commande. »

Si Sterga la Noire montre les mêmes qualités générales que Ysée-A, je le trouve personnellement un cran au-dessus. Cette fois-ci, la menace ressort de l’humanité elle-même, et non d’un envahisseur alien. Plus critique, le roman vise le libéral-capitalisme incarné ici par la mégacorporation McDewitt. L’entreprise dont la devise proclame que « tout ce qui est bon pour la société Mac Dewitt est bon pour la Confédération » agit sans se préoccuper de l’éthique, si ce n’est celle de ses intérêts particuliers. Pour ses dirigeants, les planètes ne semblent être que des filons à épuiser, les espèces extra-terrestres étant à passer au compte des pertes et profits.
Réduit à la figuration, Jord Maogan cède la place à un nouveau protagoniste, Stephan Drill, chargé par ses supérieurs de mener l’enquête dans les zones extérieures. Au cours de sa mission, l’agent de la Cosmic Force découvre sa véritable nature, abandonnant dans le même temps toutes ses illusions.
Sterga la Noire repose sur une inversion de perspective maline qui fait de ce volet le point d’orgue de la série. Un must !

Après P.-J. Hérault et le couple Le May, je poursuis ma découverte des classiques du Fleuve noir. Mon choix s’est arrêté cette fois-ci sur une figure révérée de la mythique collection « Anticipation », un auteur n’ayant pas moins de vingt-et-un romans à son actif dont certains gardent toujours une bonne réputation.
Louis Thirion jouit en effet d’une certaine aura auprès des lecteurs du FNA. Apprécié de Roland C. Wagner qui signe la postface (disponible ici), il se distingue de ses collègues littérateurs populaires par une approche moins naïve et moins premier degré du space opera. Pour autant, il ne fait pas dans le demi-mesure et dans la retenue. Il apprécierait même plutôt la démesure, transposant à la fin des années 1960 et au début de la décennie suivante l’esprit des pulps de l’âge d’or américain.
Pour goûter cette science-fiction, mieux vaut laisser son cerveau au frigo (avec la vodka) pour apprécier les couleurs chatoyantes de l’univers et les menaces indicibles qu’il abrite, sans oublier les multiples espèces dont l’apparence ferait tressaillir de nervosité un adepte de Star Wars. Bref, vous voyez un peu le spectacle…
Avec son héros récurrent Jord Maogan, Louis Thirion acquitte son tribut au pulp sans démériter, livrant un divertissement anachronique à une époque où la SF expérimente bien d’autres pistes. Il le fait avec suffisamment de talent pour ranimer les mânes d’Edmond Hamilton, Jack Williamson, « Doc » E.E. Smith et Leigh Brackett. Au fil d’une série comportant six titres, avec des hauts et des très bas, il dessine une histoire du futur un peu foutraque, ne manquant certes pas de charme, mais qui sait prendre un peu de distance avec les poncifs du genre.

Additif : Je conseille le marché de l’occasion aux éventuels curieux. 0,9 euros le titre (sans compter les frais de port).

Espaces_déjantésDans les Espaces Déjantés de Louis Thirion – Réédition Critic, collection « La Petite Bibliothèque SF », 2015 (Omnibus regroupant trois romans : « Les Stols », « Ysée-A » et « Sterga la Noire »)

Hiroshima n’aura pas lieu

Nul ne peut désormais ignorer le rôle capital joué par Hollywood dans l’effort de guerre et la victoire des États-Unis en 1945. Mais qui connaît la contribution de Syms J. Thorley, vedette incontestée du cinéma d’horreur des années 1940, célèbre pour son interprétation de Corpuscula, la créature alchimique, et de Kha-Ton-Ra, la momie vivante ? Personne mieux que l’acteur lui-même n’est en effet en mesure de raconter sa participation à l’opération la plus secrète de la Seconde Guerre mondiale, plus confidentielle même que le projet Manhattan. Une opération dont l’échec a ouvert la voie aux bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki avec les conséquences que l’on sait…

Bien des années plus tard, en 1984, dans une chambre d’hôtel de Baltimore, Syms n’a toujours pas fait le deuil de cet épisode qui l’a marqué personnellement. Il nourrit un spleen tenace préméditant son suicide. Invité d’honneur au festival du film fantastique Wonderama, où il vient de recevoir un prix récompensant une carrière, certes en pointillés, mais dont il a pu tirer quelques bénéfices, il confie ses ultimes réflexions aux pages d’un manuscrit appelé à devenir son testament. Que représente cette breloque ridicule face au plus grand désastre de l’humanité, hibakusha y compris ? L’objet lui remet en mémoire le plus grand fiasco de sa carrière, sa participation à la superproduction orchestrée par la Navy. Un exercice de propagande censé contraindre le Japon à capituler et ainsi épargner au monde l’âge du lézard…

Ne tergiversons pas, avec Hiroshima n’aura pas lieu James Morrow nous livre une pochade, une farce énorme et hilarante. L’auteur américain ne fait pas dans la demi-mesure mais bien dans la démesure avec cette histoire loufoque d’acteur de série-B, voire Z, engagé dans une opération secrète de l’armée américaine pour endosser le costume de la version miniaturisée de monstrueux iguanes cracheurs de feu. Abracadantesque on vous dit ! Et pourtant, on se laisse embarquer dans ce récit ayant toutes les apparences du conte philosophique écrit par un émule des Marx Brothers. Le roman fonctionne également comme une madeleine visuelle, dévoilant les coulisses du cinéma fantastique et de science-fiction des années 1930 et 40. Des productions fauchées destinées à un public populaire, voire déviant, où vont pourtant s’illustrer des créateurs talentueux, tel James Whale, Brenda Weisberg ou Willis O’Brien, développeur de l’animation en stop motion et mentor de Ray Harryhausen. Tous trois figurent au casting de cette superproduction textuelle, offrant au néophyte une opportunité pour se plonger dans l’abondante filmographie des kaijū eiga, films de monstres dont les Japonais se montreront si friands dans l’après-guerre, et dans les classiques américains du film d’horreur. Tout un pan de l’industrie cinématographique recelant bien des nanars, mais aussi quelques chefs-d’œuvre.

Au-delà de l’hommage et de la farce, Hiroshima n’aura pas lieu laisse percer le drame personnel d’un homme dévoré par l’impression de ne pas avoir été à la hauteur. Il dénonce de manière subtile les manigances d’un gouvernement américain dont les préoccupations semblent plus politiques que militaires. Sur ce sujet, on renverra les éventuels curieux à l’essai de l’historien américain Howard Zinn (La Bombe – de l’inutilité des bombardements aériens, Éditions Lux)

Malheureusement, en dépit de la drôlerie des dialogues et des situations, on ne peut s’empêcher de trouver le roman un tantinet creux. Et même si le dernier tiers remet les enjeux à leur place, tout ceci ne paraît pas suffisamment développé pour convaincre. En somme, on se trouve devant un Morrow amusant mais mineur. Tant pis.

Hiroshima-naura-pas-lieu_9834Hiroshima n’aura pas lieu (Shambling Towards Hiroshima, 2009) de James Morrow – Éditions Au diable vauvert, 2014 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Philippe Rouard et Chloé Hucteau)