Mer Noire

En dépit des apparences, Mer Noire n’est pas un roman noir, à moins de considérer l’histoire de l’humanité comme tel. Mer Noire se veut plutôt le reflet d’une guerre éternelle, dictée la plupart du temps par une géopolitique se cherchant des prétextes pour séparer, exclure et éliminer.
Dov Lynch nous invite ainsi à une errance au cœur de paysages aux frontières incertaines, où la carte n’est définitivement pas le territoire, mais où le territoire justifie toutes les violences. Une géographie dont les soubresauts s’incarnent dans l’Histoire, qui comme tout le monde le sait, est écrite par les vainqueurs.

Dimitris a perdu mère et père. Étrangère en Irlande, elle a regagné son pays natal à l’autre bout de l’Europe alors qu’il était encore enfant. À la mort de son père, abandonné de tous après une longue agonie, le jeune se retrouve seul. Lors de ses funérailles, la communauté loue ses qualités de patriote et son sacrifice pour la Cause. Mais, la dépouille à peine mise en terre, les vautours s’assemblent pour solder les vieux comptes avec la famille, en particulier avec son frère aîné Nico, exilé après avoir tué un officier de l’IRA. Dimitris ne tarde pas lui-même à couper tous les ponts avec l’organisation nationaliste, devenue criminelle depuis la signature de la paix. Il entame alors un long voyage d’Ouest en Est, d’un finistère de l’Europe jusqu’à un autre, à la recherche de son frère et de ses racines maternelles. Et qui sait ? Peut-être trouvera-t-il la paix, dans une autre terre tiraillée par la guerre.

« L’avenir donnera naissance au passé, tu comprends. Mais ça, c’est pour plus tard, pour l’instant, nous sommes entre-deux et personne ne contrôle rien. C’est le moment des grandes idées, des grandes œuvres ? Des grandes conneries aussi. »

Avec ce premier roman, Dov Lynch adopte le regard désabusé du diplomate, navré par le spectacle des conflits localisés qui font resurgir les rancœurs ancestrales. Entre une Irlande suspendue à un accord de paix hypocrite et l’Abkhazie, en proie aux forces centrifuges réveillées par l’éclatement de l’URSS, la route de Dimitris croise celle d’autres anonymes. Une femme seule, un tortionnaire fatigué, une infirmière maternelle et un reporter de guerre. Des bouts d’existence entrevus fugitivement qui glissent sur lui, sans donner de sens à son voyage ou lui permettre de s’enraciner.
Chemin faisant, Dov Lynch nous dévoile les angles morts de la bonne conscience européenne où, loin de la realpolitik, se déchaînent la barbarie et les instincts primaires. Un tonneau des Danaïdes, un puits sans fond, le tombeau de toutes les illusions. Et l’on se prend à songer au roman de Brian Aldiss, À l’Est de la vie, dont le propos amer et lucide n’est pas sans rappeler celui de l’auteur irlandais.

Bref, Mer Noire hante pour longtemps la mémoire et il nourrit la mélancolie, cette bile noire qui nous pousse à regarder en nous-même pour tenter d’y apercevoir le monstre qui sommeille.

mer_noireMer Noire de Dov Lynch – Éditions Anacharsis, janvier 2015

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3 réflexions au sujet de « Mer Noire »

  1. Tentant… Je vais l’inclure dans la liste à se faire offrir bientôt 😏 parce que les livres brochés deviennent un luxe. Dans le genre découvrir le côté sombre, la série Black Mirror est assez dérangeante voire éprouvante.

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