Sous la peau

Isserley sillonne inlassablement les Highlands. Étrange créature que ce petit bout de femme aux mains couturées de cicatrices, au regard masqué par une paire de lunettes, dont la poitrine énorme déborde d’un décolleté moulant. A l’affût derrière le volant de sa Toyota Corolla rouge, elle guette les bords de route en quête d’auto-stoppeurs à enlever. Exclusivement mâles et pas trop faméliques. Un homme après l’autre, elle les rabat dans son véhicule. Après ? Leur destin leur échappe… De cette existence monotone, Isserley se fait la narratrice. Le récit factuel d’une routine éprouvée par les années dont elle connaît les différentes étapes par cœur, les répétant comme une sorte de mantra hypnotique. Petit à petit, la jeune femme laisse infuser les émotions. Les souvenirs de son passé, des réflexions sur sa condition présente. Sous la peau, elle reste une étrangère incapable d’empathie à l’égard des vodsels qu’elle chasse, ces animaux guidés par leurs pulsions dont le babillage n’a aucun sens. Elle hait son corps conçu comme un appât pour attirer leur regard et leur faire baisser leur garde. Et pourtant, elle accomplit sa tâche, mécaniquement, sans attendre de remerciement des siens. A leurs yeux, elle est devenue un monstre. Un être irrémédiablement mutilé, source de curiosité malsaine et d’horreur. Ce fait la condamne à une existence solitaire, sans espoir de retour. Mais alors, pourquoi continue-t-elle à vivre ?

A l’heure où le genre se réduit comme peau de chagrin dans les collections dédiées, il colonise désormais les autres rayons des librairies, offrant aux éventuels curieux des romans que d’aucuns qualifieront d’inclassables, histoire de ne pas revenir sur leurs préjugés. Un peu passé inaperçu dans nos contrées science-fictives lors de sa précédente édition, Sous la peau profite de son adaptation au cinéma pour revenir ici sous son titre original. Si le film prend quelque liberté avec le livre, il ne remet pas en question une thématique faisant plus que flirter avec la science-fiction. En effet, Under the Skin traite d’un lieu commun du genre, celui de l’invasion extraterrestre. Ils sont là, parmi nous ! Mais pour Michel Faber, il n’est guère question de convaincre le monde incrédule que le cauchemar a déjà commencé. Délaissant la veine paranoïaque, l’auteur opte plutôt pour le registre intimiste, distillant le malaise tout au long des déplacements répétés d’Isserley. En fait, le propos d’Under the Skin repose entièrement sur une inversion de perspective assez astucieuse pouvant se résumer de la façon suivante : nous sommes les animaux, ils sont les humains. Ainsi, le roman de Michel Faber peut se lire comme le reflet de notre propre attitude, de notre propre rapport aux autres créatures vivantes, celles à qui on ne reconnaît pas le statut d’êtres conscients. Parallèlement, l’auteur nous invite à reconsidérer notre position dans l’échelle du vivant.

En conséquence, Under the Skin ne cherche pas à mettre en scène une altérité absolue. Le monde d’où est issue Isserley est d’ailleurs trop familier, trop proche de nos mœurs pour apparaître étranger. Michel Faber use plutôt de la science-fiction comme d’un miroir dont le reflet nous renvoie à notre société sans scrupule, pourvu que ce soit profitable. Bref, de quoi en remontrer aux contempteurs du genre qui le cantonnent aux histoires de petits hommes verts.

Voici donc un livre éminemment moral, porté par un personnage féminin fascinant, dont le propos dérange, interpelle et donne à réfléchir. A découvrir !

Under_skinSous la peau (Under the Skin, 2005) de Michel Faber – Réédition Points, 2014 (Roman traduit de l’anglais par Michèle Hechter)

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