Un hiver de glace

J’ai découvert Daniel Woodrell en lisant La mort du petit cœur. L’ouvrage a imprimé sa marque, me hantant durablement. La faute au sujet, au style, au traitement des personnages, à l’empathie que leur témoigne l’auteur, en dépit de leurs tares, de leurs faiblesses, bref de leur condition d’humain lambda. Les années ont passé, comme la Seine sous le Pont Mirabeau (ahem… je sais), et pourtant je reste encore secoué par ce roman. Ouch !

Bien sûr, je m’étais fait la promesse d’en parler, rejouant dans ma tête l’argument de départ, la progression dramatique, le dénouement âpre. Et puis : plouf ! Coup de flemme. Procrastination. Acte manqué. Et que sais-je… Il n’est toutefois pas dit que ce rendez-vous raté soit définitif car Winter’s Bone affiche les mêmes qualités. Peut-être même davantage.

Quid de l’histoire ? Tout commence sous les auspices engageantes de Cesare Pavese, un poète dont je vais finir pas croire qu’il est naturel d’associer au roman noir.

« Pour couvrir maisons et pierres de verdure – afin que le ciel prenne un sens – il faut enfoncer des racines noires dans les ténèbres. »

En guise de racines noires et de ténèbres, Daniel Woodrell nous immerge au cœur des monts Ozark, dans une vallée oubliée de tous, chez des petits blancs fauchés, consanguins, vivant de peu et surtout de trafics divers. On se trouve ainsi chez les ploucs. Mais des ploucs armés et dangereux, ayant la rancune tenace et n’hésitant pas à vous passer à tabac, voire à vous flinguer, pour un regard de travers ou le simple « affront » de respirer leur air. Délivrance de John Boorman n’est pas loin. À croire d’ailleurs que rien n’a changé depuis les années 1930, voire peut-être depuis plus longtemps encore, genre  une époque plus archaïque et barbare. Daniel Woodrell nous gratifie d’une galerie de caractères – hommes et femmes – tous plus gratinés les uns que les autres, nous épargnant fort heureusement l’écueil de la caricature ou du misérabilisme. Ainsi, Winter’s Bone sonne « authentique ». Une authenticité rugueuse, bien éloignée de la mélodie du bonheur ou de la fantasia chez les ploucs.

Dans cet univers désespéré, où la violence latente ne demande qu’à trouver un exutoire sanglant, le personnage de Ree Dolly déborde d’énergie vitale et de joie de vivre. Jeune femme de 16 ans, elle ne se décourage pas face à l’adversité et aux coups durs. Elle fait front en toute circonstance, quels que soient les menaces ou les obstacles. Elle illumine littéralement par sa présence son entourage et contribue à apporter un peu de chaleur, d’humanité dans ce monde hostile et sans pitié. À mes yeux, elle constitue un des points forts du roman. Aînée d’une famille bancale – une mère folle, deux petits frères bagarreurs et un père aux abonnés absents –, elle assume toute seule, avec courage, la charge de soutien de famille. Une charge dont elle s’acquitte avec conviction et à laquelle vient s’ajouter la tâche de retrouver son père. L’urgence de la situation ne se prête guère aux tergiversations. Le paternel doit se présenter au tribunal pour y être jugé. Il a hypothéqué sa maison pour payer la caution. S’il fait défaut, la famille risque l’expulsion, en plein hiver.

Oscillant entre le roman social, le roman noir et le portrait attachant d’une jeune femme, Winter’s Bone se révèle aussi un livre pourvu de superbes descriptions naturelles. Une nature brute, on ne va pas dire inviolée, mais juste revenue à sa sauvagerie initiale. Une nature avec laquelle l’homme doit composer pour trouver de quoi survivre. De ce cadre social et naturel, Daniel Woodrell tire une roman magnifique, évitant le manichéisme et un pathos à la petite semaine. Ses personnages sont durs. Entiers. Demeurant hors-la-loi, ils font et respectent leurs propres lois, au-delà de tout état d’âme.

Bref, avec Winter’s Bone, Daniel Woodrell écrit un Grand roman (cliché à deux euros). De ceux qui nous interpellent dans notre condition humaine.

PS : Winter’s Bone fait l’objet d’une adaptation au cinéma, avec Jennifer Lawrence dans le rôle principal, et en bande dessinée chez Rivages/Casterman/Noir, avec Romain Renard au dessin. Assez réussies dans leur genre respectif. Jetez-y un œil, voire deux.

Winter's boneUn hiver de glace (Winter’s Bone, 2006) de Daniel Woodrell – Réédition Rivages/Noir, 2010 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Frank Reichert)

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6 réflexions au sujet de « Un hiver de glace »

  1. Oui, oui et oui !
    La grande force de Woodrell par rapport à un « Délivrance » justement réside dans ses personnages lumineux. Là où un Délivrance (que j’adore par ailleurs) nous terrifie, Woodrell vous terrifie aussi parfois, mais surtout il vous broie le cœur.
    Des bouquins inoubliables.

  2. Pas lu mais vu cette semaine 😏. Je ne sais comment associer les deux idées qui me viennent : à la fois, un film superbe et un mal de bide terrible ! Jennifer Lawrence y est superbe.

      • Je ne connaissais pas, ni même l’auteur. Ce fut un hasard. Je vais le lire et volontiers. Actuellement sous la main, un roman, L’enfant pain, d’Agustin Gomez Arcos, un autre endroit et contexte, publié en 1983, dont la trame se passe lors de l’introduction du régime franquiste après la défaite d’avril 1939, un avant et après guerre vécu par une famille républicaine.

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