Le Bâtard

John Steinbeck et William Faulkner viennent immédiatement à l’esprit lorsque l’on évoque la littérature réaliste américaine de l’entre-deux-guerres. C’est aller un peu vite en besogne et oublier Erskine Caldwell, autre chantre des laissés pour compte du rêve américain.
Dans une œuvre comptant 30 romans et plus de 150 nouvelles, sans compter les reportages et essais, il s’est attaché aux semelles des damnés de la terre, sans pour autant céder à l’idéologie ou un quelconque discours sur la lutte des classes.

Le Bâtard nous immerge sans préambule dans le milieu violent et sordide du prolétariat du Sud des États-Unis, montrant que la misère sociale et culturelle n’a pas attendu la Grande Dépression pour écraser sous le joug l’existence ingrate et dépourvue d’espoir des plus démunis.
Guidés par une animalité fruste, les prolétaires de Caldwell ne semblent préoccupés que par la satisfaction de leurs besoins primaires. Travailler comme des forçats, boire jusqu’à l’ivresse, manger, baiser et jouer aux dés constituent le leitmotiv de leur vie. Et lorsqu’ils font preuve de solidarité, c’est pour se payer un bon moment avec une danseuse de hoochie-koochie.
Rien n’échappe à l’humour grinçant de Caldwell, ni les vices des « fumelles », promptes à coucher avec le premier venu, ni le prêtre débutant qui sagouine les funérailles, ni le camarade massacrant un pauvre nègre parce qu’il n’a pas obéi assez vite. Le Bâtard offre un portrait guère reluisant du Sud des États-Unis, partagé entre racisme, ivrognerie congénitale, sexisme et cruauté naturelle. Erskine Caldwell décrit un monde amoral, où l’empathie pointe aux abonnés absents et où les hommes ne semblent pas acteurs de leur propre histoire. En fait, les choses leur arrivent accidentellement, les contraignant simplement à réagir, sans état d’âme, pour le meilleur ou pour le pire.
Quant au bâtard qui donne son surnom au titre du roman, le bougre est un vrai fils de pute, au sens propre comme au figuré. Né des œuvres d’une prostituée et d’un inconnu, il est revenu à Lewisville, sa ville natale, après avoir tué froidement un type. N’ayant pas peur de se salir les mains, il se fait embaucher dans une fabrique d’huile de coton et s’abrutit de travail, ne consacrant son temps libre qu’à boire, arnaquer ses compagnons et forniquer.
Dépourvu d’intrigue, le roman s’attache à le suivre, à travers ses rencontres, ses frasques et la malédiction qui lui colle à la peau. S’étant mis en ménage avec une petite, à qui il jure le grand amour, il finit par la quitter, non sans avoir tué leur enfant, né velu et contrefait.

A bien des égards, Le Bâtard apparaît comme un précurseur du roman noir. Par son point de vue naturaliste, la violence de son propos, son absence d’état d’âme et son écriture sèche, le roman d’Erskine Caldwell soutient sans peine la comparaison avec les romans noirs. Quand on sait que l’auteur a bien connu Marcel Duhamel, on se demande pourquoi il n’est pas paru en Série noire.

bâtardLe Bâtard (The Bastard, 1929) de Erskine Caldwell – Réédition Le livre de poche, mai 2014 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Pierre Turbergue)

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4 réflexions au sujet de « Le Bâtard »

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