Les Affinités

2016 marque le retour de Robert Charles Wilson dans nos contrées, et comme une bonne nouvelle arrive rarement seule, Les Affinités se trouve être un bon roman, du moins meilleur que son prédécesseur que d’aucuns considèrent comme mineur, et que j’ai trouvé personnellement ennuyeux. Avec plaisir, on retrouve toutes les qualités de l’auteur canadien, le goût pour la spéculation et cet attachement viscéral à l’humain dans toutes ses nuances, y compris ses imperfections. Bref, je ne vous cache pas plus longtemps mon enthousiasme…

Quelque part dans un futur proche, la société InterAlia propose une batterie de tests pour déterminer l’appartenance d’un individu à une affinité. Fondé sur les recherches de Meir Klein, le procédé ouvre de nouvelles perspectives sociales. Vingt-deux catégories ont ainsi été identifiées, allant de la démocratie participative des Taus à la stricte hiérarchie des Hets. Par voie de conséquence, le processus a crée une vingt-troisième affinité, composée de tous les individus ayant échoué au test. Autant dire, la majorité de l’humanité. Mais cela ne semble pas remettre en question les projets de leur créateur, ni les visées commerciales de InterAlia.

Chaque affinité regroupe des personnes partageant un certain nombre de points communs relationnels. Des individus aptes à former une sorte de communauté d’esprit et à coopérer naturellement, sans heurts ni malentendus. D’un point de vue pratique, les affinités apparaissent comme un sésame vers une vie meilleure. Les membres d’une « tranche » territoriale pratiquent l’endogamie sociale, favorisant les propres membres de leur communauté dans tous les domaines. D’un point de vue politique, les affinités défendent leurs intérêts, impulsant les changements législatifs qui les arrangent et n’hésitant pas à défendre de différentes façons leur pré carré. Mais pour leur créateur Meir Klein, les affinités apparaissent surtout comme le stade suivant du développement de l’humanité. Pour le meilleur, espère-t-il.

Arrivé à un carrefour de sa vie, Adam Fisk saisit l’opportunité que lui offrent les affinités. Sa grand-mère qui finançait ses études vient de mourir, et il ne peut guère compter sur son père, un épouvantable réac, ou son frère aîné, un arriviste sans scrupules, pour prendre le relai. Son intégration dans l’affinité Tau arrive donc à point nommé pour remplacer un milieu familial un tantinet toxique. Elle lui permet de trouver un emploi et de s’agréger à une nouvelle famille, plus amicale et en accord avec sa manière d’envisager l’avenir. Elle lui garantit dans l’immédiat un toit et un couvert. De quoi voir venir.

Avec Les Affinités, Robert Charles Wilson ausculte les réseaux sociaux et leurs algorithmes d’interactions sociales. À l’instar de Isaac Asimov et de la psychohistoire, il propulse la téléodynamique au rang d’outil de modélisation des relations sociales, de « théorie du tous », apte à émettre des prédictions sur l’avenir, certes moins fiables que les prévisions météo, mais bien meilleures que la divination.

Sur un laps d’une dizaine d’années, on suit ainsi l’impact de cette révolution sur l’humanité, via le point de vue de Adam Fisk. D’aucuns pourraient trouver le procédé frustrant puisqu’à l’exception des Taus et des Hets, les vingt-deux autres affinités demeurent en arrière-plan. De même, Robert Charles Wilson ne s’embarrasse pas de détails, préférant se focaliser sur le parcours intime d’un individu, quitte à pratiquer des ellipses dans la trame chronologique et le contexte géopolitique d’un futur en proie aux maux initiés dans notre présent.

Mais, peu importe, le choix s’avère au final gagnant. Le regard d’Adam apporte beaucoup d’humanité au lent processus conduisant les affinités à se substituer au couple, à la famille, aux amis, au milieu social et finalement à l’appartenance nationale. Il en révèle toute la duplicité et l’imperfection. Il témoigne de la dérive communautaire des différentes affinités. Un processus bien éloigné des promesses de Meir Klein, dont les manifestations extrêmes finissent par provoquer un conflit pour la suprématie politique. Bref, Robert Charles Wilson nous questionne sur notre capacité à comprendre l’autre et à le supporter. Il s’interroge aussi sur la capacité de l’humanité à continuer à progresser, à faire face aux défis de l’avenir et aux menaces déjà présentes, tout en évitant l’auto-destruction. Un vaste sujet, dont il se sort par un dénouement inattendu, ouvert et somme toute optimiste.

Au final, Les Affinités renoue avec le meilleur de l’auteur canadien, illustrant s’il est encore nécessaire de le faire, la capacité de la science-fiction à mélanger spéculation et humanité.

« Et donc, quel est le verdict, mon grand ? Juste entre adultes. Le monde est-il jeune ou vieux ?

[…] Eh bien. Rebecca m’a aidé à comprendre. C’est l’apparence qui compte, pas vrai ? Celle que le monde a pour les gens. Au Moyen Âge, le monde devait sembler vraiment vieux, comme s’il n’était fait que de ruines romaines et d’empires déchus, tu vois. Comme si rien de grand ni de bien ne pouvait plus jamais se produire. Comme si on pouvait regarder les restes d’un aqueduc dans la campagne française en se demandant comment on avait pu construire ça un jour. Mais il y a eu la Renaissance et le siècle des Lumières, qui ont tout à coup suscité des façons complètement nouvelles de répondre aux questions, si bien que les gens ont eu l’impression qu’en fait, ils étaient au début de quelque chose, qu’un tout nouveau monde naissait. Pas vrai ? »

AffinitésLes Affinités (The Affinities, 2015) de Robert Charles Wilson – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », février 2016 (roman traduit de l’anglais [Canada] par Gilles Goullet)

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