Le Petit Guide à trimbaler de Philip K. Dick

Philip K. Dick est le plus grand écrivain vivant. De toute façon, il est vivant et vous êtes morts.

(ça, c’est fait)

Quel intérêt à lire un ouvrage comme Le petit guide à trimbaler de Philip K. Dick lorsque l’on adule l’auteur et que l’on a déjà épuisé bon nombre d’essais, autrement plus copieux, à son sujet. Hein ?

La nécessité d’enfoncer les portes ouvertes ?

Une monomanie confinant à la maniaquerie ?

Une compulsion maladive ?

Les hypothèses abondent et ne regardent, au final, que mon psy et moi-même. À bien y réfléchir, faudrait peut-être que je consulte, histoire d’expérimenter les bienfaits du divin divan. Bref, fort opportunément, l’année où l’on a commémoré la non mort de l’auteur américain, les éditions ActuSF ont fait appel à Étienne Barillier pour nous concocter un petit guide, ne tenant pas dans la bouche mais dans la poche, concis, informatif, délaissant l’exhaustivité au profit de l’efficacité. Il s’agit en effet de donner envie, de tracer des pistes à explorer et de faire œuvre de passeur. Sur ce dernier point, le contrat est rempli.

Alors, si ce guide n’apprend pas grand chose au dickophile, juste deux trois informations glanées au détour d’un chapitre, il se révèle toutefois une aide précieuse pour le néophyte, lui indiquant quelques entrées judicieuses pour découvrir Dick. Car s’il est un reproche que l’on ne peut pas faire à Étienne Barillier, c’est celui de verser dans la dickolâtrie. Il n’hésite pas à opérer un tri, mentionnant les livres dispensables (Burn Docteur Futur ! Burn !). Un point sur lequel, en connaisseur, je ne peux qu’approuver.

Subjectif me dira-t-on ?

Sans l’ombre d’un doute, et ce n’est finalement pas plus mal au regard des autres titres de la collection des petits guides, où trop souvent le navrant est mis sur le même plan que l’exceptionnel dans une euphorie bienveillante. Le droit d’inventaire, ça existe aussi en SF.

Le-Petit-Guide-a-trimbaler-de-Philip-K-DickLe Petit Guide à trimbaler de Philip K. Dick – Éditions ActuSF, collection Les Trois souhaits, 2012

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Les Affinités

2016 marque le retour de Robert Charles Wilson dans nos contrées, et comme une bonne nouvelle arrive rarement seule, Les Affinités se trouve être un bon roman, du moins meilleur que son prédécesseur que d’aucuns considèrent comme mineur, et que j’ai trouvé personnellement ennuyeux. Avec plaisir, on retrouve toutes les qualités de l’auteur canadien, le goût pour la spéculation et cet attachement viscéral à l’humain dans toutes ses nuances, y compris ses imperfections. Bref, je ne vous cache pas plus longtemps mon enthousiasme…

Quelque part dans un futur proche, la société InterAlia propose une batterie de tests pour déterminer l’appartenance d’un individu à une affinité. Fondé sur les recherches de Meir Klein, le procédé ouvre de nouvelles perspectives sociales. Vingt-deux catégories ont ainsi été identifiées, allant de la démocratie participative des Taus à la stricte hiérarchie des Hets. Par voie de conséquence, le processus a crée une vingt-troisième affinité, composée de tous les individus ayant échoué au test. Autant dire, la majorité de l’humanité. Mais cela ne semble pas remettre en question les projets de leur créateur, ni les visées commerciales de InterAlia.

Chaque affinité regroupe des personnes partageant un certain nombre de points communs relationnels. Des individus aptes à former une sorte de communauté d’esprit et à coopérer naturellement, sans heurts ni malentendus. D’un point de vue pratique, les affinités apparaissent comme un sésame vers une vie meilleure. Les membres d’une « tranche » territoriale pratiquent l’endogamie sociale, favorisant les propres membres de leur communauté dans tous les domaines. D’un point de vue politique, les affinités défendent leurs intérêts, impulsant les changements législatifs qui les arrangent et n’hésitant pas à défendre de différentes façons leur pré carré. Mais pour leur créateur Meir Klein, les affinités apparaissent surtout comme le stade suivant du développement de l’humanité. Pour le meilleur, espère-t-il.

Arrivé à un carrefour de sa vie, Adam Fisk saisit l’opportunité que lui offrent les affinités. Sa grand-mère qui finançait ses études vient de mourir, et il ne peut guère compter sur son père, un épouvantable réac, ou son frère aîné, un arriviste sans scrupules, pour prendre le relai. Son intégration dans l’affinité Tau arrive donc à point nommé pour remplacer un milieu familial un tantinet toxique. Elle lui permet de trouver un emploi et de s’agréger à une nouvelle famille, plus amicale et en accord avec sa manière d’envisager l’avenir. Elle lui garantit dans l’immédiat un toit et un couvert. De quoi voir venir.

Avec Les Affinités, Robert Charles Wilson ausculte les réseaux sociaux et leurs algorithmes d’interactions sociales. À l’instar de Isaac Asimov et de la psychohistoire, il propulse la téléodynamique au rang d’outil de modélisation des relations sociales, de « théorie du tous », apte à émettre des prédictions sur l’avenir, certes moins fiables que les prévisions météo, mais bien meilleures que la divination.

Sur un laps d’une dizaine d’années, on suit ainsi l’impact de cette révolution sur l’humanité, via le point de vue de Adam Fisk. D’aucuns pourraient trouver le procédé frustrant puisqu’à l’exception des Taus et des Hets, les vingt-deux autres affinités demeurent en arrière-plan. De même, Robert Charles Wilson ne s’embarrasse pas de détails, préférant se focaliser sur le parcours intime d’un individu, quitte à pratiquer des ellipses dans la trame chronologique et le contexte géopolitique d’un futur en proie aux maux initiés dans notre présent.

Mais, peu importe, le choix s’avère au final gagnant. Le regard d’Adam apporte beaucoup d’humanité au lent processus conduisant les affinités à se substituer au couple, à la famille, aux amis, au milieu social et finalement à l’appartenance nationale. Il en révèle toute la duplicité et l’imperfection. Il témoigne de la dérive communautaire des différentes affinités. Un processus bien éloigné des promesses de Meir Klein, dont les manifestations extrêmes finissent par provoquer un conflit pour la suprématie politique. Bref, Robert Charles Wilson nous questionne sur notre capacité à comprendre l’autre et à le supporter. Il s’interroge aussi sur la capacité de l’humanité à continuer à progresser, à faire face aux défis de l’avenir et aux menaces déjà présentes, tout en évitant l’auto-destruction. Un vaste sujet, dont il se sort par un dénouement inattendu, ouvert et somme toute optimiste.

Au final, Les Affinités renoue avec le meilleur de l’auteur canadien, illustrant s’il est encore nécessaire de le faire, la capacité de la science-fiction à mélanger spéculation et humanité.

« Et donc, quel est le verdict, mon grand ? Juste entre adultes. Le monde est-il jeune ou vieux ?

[…] Eh bien. Rebecca m’a aidé à comprendre. C’est l’apparence qui compte, pas vrai ? Celle que le monde a pour les gens. Au Moyen Âge, le monde devait sembler vraiment vieux, comme s’il n’était fait que de ruines romaines et d’empires déchus, tu vois. Comme si rien de grand ni de bien ne pouvait plus jamais se produire. Comme si on pouvait regarder les restes d’un aqueduc dans la campagne française en se demandant comment on avait pu construire ça un jour. Mais il y a eu la Renaissance et le siècle des Lumières, qui ont tout à coup suscité des façons complètement nouvelles de répondre aux questions, si bien que les gens ont eu l’impression qu’en fait, ils étaient au début de quelque chose, qu’un tout nouveau monde naissait. Pas vrai ? »

AffinitésLes Affinités (The Affinities, 2015) de Robert Charles Wilson – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », février 2016 (roman traduit de l’anglais [Canada] par Gilles Goullet)

Le Bâtard

John Steinbeck et William Faulkner viennent immédiatement à l’esprit lorsque l’on évoque la littérature réaliste américaine de l’entre-deux-guerres. C’est aller un peu vite en besogne et oublier Erskine Caldwell, autre chantre des laissés pour compte du rêve américain.
Dans une œuvre comptant 30 romans et plus de 150 nouvelles, sans compter les reportages et essais, il s’est attaché aux semelles des damnés de la terre, sans pour autant céder à l’idéologie ou un quelconque discours sur la lutte des classes.

Le Bâtard nous immerge sans préambule dans le milieu violent et sordide du prolétariat du Sud des États-Unis, montrant que la misère sociale et culturelle n’a pas attendu la Grande Dépression pour écraser sous le joug l’existence ingrate et dépourvue d’espoir des plus démunis.
Guidés par une animalité fruste, les prolétaires de Caldwell ne semblent préoccupés que par la satisfaction de leurs besoins primaires. Travailler comme des forçats, boire jusqu’à l’ivresse, manger, baiser et jouer aux dés constituent le leitmotiv de leur vie. Et lorsqu’ils font preuve de solidarité, c’est pour se payer un bon moment avec une danseuse de hoochie-koochie.
Rien n’échappe à l’humour grinçant de Caldwell, ni les vices des « fumelles », promptes à coucher avec le premier venu, ni le prêtre débutant qui sagouine les funérailles, ni le camarade massacrant un pauvre nègre parce qu’il n’a pas obéi assez vite. Le Bâtard offre un portrait guère reluisant du Sud des États-Unis, partagé entre racisme, ivrognerie congénitale, sexisme et cruauté naturelle. Erskine Caldwell décrit un monde amoral, où l’empathie pointe aux abonnés absents et où les hommes ne semblent pas acteurs de leur propre histoire. En fait, les choses leur arrivent accidentellement, les contraignant simplement à réagir, sans état d’âme, pour le meilleur ou pour le pire.
Quant au bâtard qui donne son surnom au titre du roman, le bougre est un vrai fils de pute, au sens propre comme au figuré. Né des œuvres d’une prostituée et d’un inconnu, il est revenu à Lewisville, sa ville natale, après avoir tué froidement un type. N’ayant pas peur de se salir les mains, il se fait embaucher dans une fabrique d’huile de coton et s’abrutit de travail, ne consacrant son temps libre qu’à boire, arnaquer ses compagnons et forniquer.
Dépourvu d’intrigue, le roman s’attache à le suivre, à travers ses rencontres, ses frasques et la malédiction qui lui colle à la peau. S’étant mis en ménage avec une petite, à qui il jure le grand amour, il finit par la quitter, non sans avoir tué leur enfant, né velu et contrefait.

A bien des égards, Le Bâtard apparaît comme un précurseur du roman noir. Par son point de vue naturaliste, la violence de son propos, son absence d’état d’âme et son écriture sèche, le roman d’Erskine Caldwell soutient sans peine la comparaison avec les romans noirs. Quand on sait que l’auteur a bien connu Marcel Duhamel, on se demande pourquoi il n’est pas paru en Série noire.

bâtardLe Bâtard (The Bastard, 1929) de Erskine Caldwell – Réédition Le livre de poche, mai 2014 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Pierre Turbergue)

Un hiver de glace

J’ai découvert Daniel Woodrell en lisant La mort du petit cœur. L’ouvrage a imprimé sa marque, me hantant durablement. La faute au sujet, au style, au traitement des personnages, à l’empathie que leur témoigne l’auteur, en dépit de leurs tares, de leurs faiblesses, bref de leur condition d’humain lambda. Les années ont passé, comme la Seine sous le Pont Mirabeau (ahem… je sais), et pourtant je reste encore secoué par ce roman. Ouch !

Bien sûr, je m’étais fait la promesse d’en parler, rejouant dans ma tête l’argument de départ, la progression dramatique, le dénouement âpre. Et puis : plouf ! Coup de flemme. Procrastination. Acte manqué. Et que sais-je… Il n’est toutefois pas dit que ce rendez-vous raté soit définitif car Winter’s Bone affiche les mêmes qualités. Peut-être même davantage.

Quid de l’histoire ? Tout commence sous les auspices engageantes de Cesare Pavese, un poète dont je vais finir pas croire qu’il est naturel d’associer au roman noir.

« Pour couvrir maisons et pierres de verdure – afin que le ciel prenne un sens – il faut enfoncer des racines noires dans les ténèbres. »

En guise de racines noires et de ténèbres, Daniel Woodrell nous immerge au cœur des monts Ozark, dans une vallée oubliée de tous, chez des petits blancs fauchés, consanguins, vivant de peu et surtout de trafics divers. On se trouve ainsi chez les ploucs. Mais des ploucs armés et dangereux, ayant la rancune tenace et n’hésitant pas à vous passer à tabac, voire à vous flinguer, pour un regard de travers ou le simple « affront » de respirer leur air. Délivrance de John Boorman n’est pas loin. À croire d’ailleurs que rien n’a changé depuis les années 1930, voire peut-être depuis plus longtemps encore, genre  une époque plus archaïque et barbare. Daniel Woodrell nous gratifie d’une galerie de caractères – hommes et femmes – tous plus gratinés les uns que les autres, nous épargnant fort heureusement l’écueil de la caricature ou du misérabilisme. Ainsi, Winter’s Bone sonne « authentique ». Une authenticité rugueuse, bien éloignée de la mélodie du bonheur ou de la fantasia chez les ploucs.

Dans cet univers désespéré, où la violence latente ne demande qu’à trouver un exutoire sanglant, le personnage de Ree Dolly déborde d’énergie vitale et de joie de vivre. Jeune femme de 16 ans, elle ne se décourage pas face à l’adversité et aux coups durs. Elle fait front en toute circonstance, quels que soient les menaces ou les obstacles. Elle illumine littéralement par sa présence son entourage et contribue à apporter un peu de chaleur, d’humanité dans ce monde hostile et sans pitié. À mes yeux, elle constitue un des points forts du roman. Aînée d’une famille bancale – une mère folle, deux petits frères bagarreurs et un père aux abonnés absents –, elle assume toute seule, avec courage, la charge de soutien de famille. Une charge dont elle s’acquitte avec conviction et à laquelle vient s’ajouter la tâche de retrouver son père. L’urgence de la situation ne se prête guère aux tergiversations. Le paternel doit se présenter au tribunal pour y être jugé. Il a hypothéqué sa maison pour payer la caution. S’il fait défaut, la famille risque l’expulsion, en plein hiver.

Oscillant entre le roman social, le roman noir et le portrait attachant d’une jeune femme, Winter’s Bone se révèle aussi un livre pourvu de superbes descriptions naturelles. Une nature brute, on ne va pas dire inviolée, mais juste revenue à sa sauvagerie initiale. Une nature avec laquelle l’homme doit composer pour trouver de quoi survivre. De ce cadre social et naturel, Daniel Woodrell tire une roman magnifique, évitant le manichéisme et un pathos à la petite semaine. Ses personnages sont durs. Entiers. Demeurant hors-la-loi, ils font et respectent leurs propres lois, au-delà de tout état d’âme.

Bref, avec Winter’s Bone, Daniel Woodrell écrit un Grand roman (cliché à deux euros). De ceux qui nous interpellent dans notre condition humaine.

PS : Winter’s Bone fait l’objet d’une adaptation au cinéma, avec Jennifer Lawrence dans le rôle principal, et en bande dessinée chez Rivages/Casterman/Noir, avec Romain Renard au dessin. Assez réussies dans leur genre respectif. Jetez-y un œil, voire deux.

Winter's boneUn hiver de glace (Winter’s Bone, 2006) de Daniel Woodrell – Réédition Rivages/Noir, 2010 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Frank Reichert)

Si tous les dieux nous abandonnent

Valmont, au fin fond de nulle part.
Ici, la ruralité n’est pas riante. Jean-Jacques Rousseau aurait bien du mal à y trouver un spécimen pour illustrer l’innocence de l’état de nature. La bourgade exhale la bêtise crasse, les rancœurs moisies, la violence latente et la frustration. On y épie le voisin, on y entretient les ragots et on s’assomme le week-end venu, à la terrasse du Moonlight. Jusqu’au jour de l’arrivée de Céline, pauvre fille fuyant un traumatisme récent. De quoi allumer le désir dans les regards, réveiller les jalousies et ranimer les mauvais souvenirs.

Si tous les dieux nous abandonnent prouve, s’il est encore nécessaire de le faire, que la campagne abrite de nombreux angles morts où végète une humanité en proie à ses instincts. Nul besoin d’aller s’enfermer dans une ville pour côtoyer l’ignominie, le quart-monde et la violence. Dans le sillage des maîtres américains et européens (personnellement, j’ai pensé plus d’une fois à Pierre Pelot), Patrick Delperdange dépeint un microcosme toxique, engagé sur la voie d’une déchéance inéluctable et totale. Des hommes et des femmes hantés par leur passé et soumis à leurs pulsions.

En me lisant, d’aucuns pourraient croire que j’ai beaucoup aimé Si tous les dieux nous abandonnent. Pourtant, malgré des prémisses engageantes, je retire de ce roman une impression très mitigée.
La faute à une intrigue dont le fil s’effiloche dans les soixante-dix dernières pages. Le récit s’y délite, accumulant les ellipses au point de susciter plus d’interrogations que de réponses. Patrick Delperdange rompt ainsi le huis clos asphyxiant, l’étude de mœurs prometteuse, et amorce une sorte de road novel ne débouchant que sur un final nébuleux et symbolique.
Que reste-il alors ? Une atmosphère sordide d’une noirceur étouffante. Une écriture tirée au cordeau, sans fioriture, efficace dans les descriptions, et diablement évocatrice. Une histoire simple portée par trois voix, celles de Céline, Léopold et Josselin. L’épouse, le père et le fils bâtard. Un trio criminel bien loin de la sainte trinité et qui, au-delà des différences de génération, nous ramène au péché originel.

Bref, j’ai refermé le livre avec un sentiment d’inachèvement, l’impression que la montagne avait accouché d’une souris. Dommage…

si tous les dieuxSi tous les dieux nous abandonnent de Patrick Delperdange – Éditions Gallimard, « Série Noire », janvier 2016

Coulez mes larmes, dit le policier

Philip K. Dick n’a eu de cesse d’inoculer au cœur de ses romans des éléments puisés dans son vécu personnel. Un phénomène d’écho perceptible jusque dans ses interrogations métaphysiques sur la nature de la réalité et la définition de l’humain. Une constante faisant dire à certains de ses exégètes que ses fictions peuvent être lues comme des compte-rendus.

Roman de transition, entre l’auteur halluciné des années 1960, sous l’emprise de substances psychédéliques, et le Dick mystique des années 1970, Coulez mes larmes, dit le policier est selon les dires de l’auteur américain, le reflet d’une des pires périodes de sa vie. Intoxiqué par les drogues, en particulier les amphétamines, en proie à une paranoïa obsessionnelle, à la dépression après le départ de son épouse Nancy, Philip K. Dick recherche la compagnie d’autrui, de peur de connaître une issue fatale. Incapable d’écrire, il abandonne le manuscrit de son roman pendant plus d’un an avant de le récupérer auprès de son avocat pour y apporter les ultimes corrections. Un cheminement tortueux dont la France connaît elle-même un épisode inédit. Paru initialement sous le titre Le Prisme du néant, le texte connaît plusieurs avatars. La traduction de Gilles Goullet – dont l’excellence saute aux yeux lorsqu’on l’a compare à la précédente – rétablit le roman dans sa version américaine, sans les coupures empreintes de pudibonderie imposées par Le Masque SF et les mystérieuses interpolations mentionnées par Gérard Klein. On regrette d’ailleurs de ne pas les retrouver en appendice, comme un témoignage du work in progress de l’auteur, même si la postface, où Étienne Barillier rappelle de manière limpide la genèse de ce roman, compense ce manque.

Coulez mes larmes, dit le policier traîne une réputation injuste de texte au mieux secondaire, au pire inachevé, voire raté. De fait, il n’apparaît pas parmi les titres les plus cités par les connaisseurs de l’auteur américain. Pourtant, on touche ici à l’un de ses romans les plus intimes et sans doute aussi les plus touchants. Histoire de réalité fluctuante se dérobant sous les pieds du personnage principal, trip hallucinatoire sur fond de monde dystopique, Coulez mes larmes, dit le policier est sous-tendu par l’empathie pour autrui et par l’amour. Même si les gesticulations de Jason Taverner pour redonner de la substance à sa réalité fournissent le fil directeur du récit, elles s’effacent cependant devant le véritable enjeu du roman. Un enjeu incarné par Félix Buckman, le général de police humaniste et manipulateur. C’est à ce personnage que le titre fait allusion. Lui, le représentant du pouvoir oppressif dont les agissements oscillent entre le calcul égoïste et l’altruisme. Lui, le rouage du système, en lutte secrète contre celui-ci. Lui, le seul personnage humain apte à accomplir un acte complètement désintéressé et sincère. Le point d’orgue d’un roman dont on espère qu’il touchera – dans tous les sens du terme – le plus large lectorat possible. Il le mérite.

coulez-mes-larmes,-dit-le-policier-566094Coulez mes larmes, dit le policier (Flow my Tears, the Policeman Said, 1974) de Philip K. Dick – J’ai Lu, « Nouveaux Millénaires », 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)

Ci-contre, l’illustration de couverture de la réédition que je trouve plus chouette

Meurtres à Willow Pond

Iphigene Seldon (Gene pour les intimes) est une vieille femme indigne. L’aînée de la famille Seldon passe pour un tyran aux mœurs dévergondées auprès de ses proches, n’hésitant pas à les humilier avec la tendresse d’un marteau piqueur. Le Duce, comme on la surnomme dans la maisonnée, dirige son petit monde d’une poigne de fer, gardant sous sa coupe ses neveux et nièce. Depuis la mort de son frère et de sa belle-sœur, elle demeure en effet la seule propriétaire de Cedar Lodge, un camp de chasse et de pêche fréquentée par le beau linge du Maine et d’ailleurs. Attachée au lieu, elle entend bien le conserver dans la famille, au grand dam des héritiers qui aimeraient bien voir tomber dans l’escarcelle leur part d’héritage. Mais voilà, Gene est retrouvée morte, foudroyée pendant un orage. Si l’on se fie aux apparences, car très rapidement l’enquête révèle qu’il s’agit plutôt d’un meurtre. Parmi les suspects, Brad et Merrill, respectivement neveu et nièce de Gene, et accessoirement guides de pêche du camp, figurent en tête de liste. Tous deux nourrissaient une haine tenace à l’encontre de leur tante, entre deux cuites pour l’un et deux shoots de cocaïne pour l’autre. En héritant, ils espèrent retrouver leur liberté et se séparer de leurs ex-conjoints, une virago mono-neuronale et un escroc évoluant sous fausse identité. Sans oublier Kipper, le cadet et neveu préféré dont les projets ne correspondent finalement pas aux attentes de Gene. Et, ne parlons même pas des amants des uns et des autres. Bref, les suspects se bousculent au portillon dans ce panier de crabes qu’est devenu Cedar Lodge. De quoi donner des suées froides au shérif Benson Doucette et à l’inspecteur Thomasina Barclay, même s’ils peuvent compter sur l’aide du couple Godwin, parents éloignés des Seldon et détectives amateurs.

Longtemps, Ned Crabb est resté l’homme d’un seul roman, une étoile filante dans la constellation des auteurs dont l’humour décalé et l’imagination fantasque redonnent foi en l’humanité. La parution près de quarante ans plus tard de Lightning Strikes (abandonnons le titre français) aurait pu faire craindre le pire. Fort heureusement, Crabb n’a rien perdu de son art de la vanne qui fait mouche, posture idéale pour ferrer le lecteur avec une histoire oscillant entre farce et roman criminel.
Pesant près de 420 pages, Lightning Strikes n’est pas du genre frénétique, bien au contraire, Ned Crabb prend son temps pour poser le décor et camper les différents personnages. Près d’une centaine de pages consacrée à décrire les lieux, tout en tirant un portrait vachard des divers protagonistes. L’atmosphère évoque furieusement les romans à l’anglaise, même si chez l’auteur américain, on préfère l’alcool fort au thé et si on s’y montre de mœurs beaucoup plus libres. Le cadre rappelle également le registre du Nature Writing, les paysages du Maine, faune et flore y compris, donnant lieu à une ribambelle de descriptions empreintes de lyrisme et d’une touche de poésie.
Mais ne nous y trompons pas, Lightning Strikes se révèle surtout un roman au ton léger, rehaussé par un mauvais esprit enjoué. Ned Crabb s’y montre d’une cruauté charmante, transformant le whodunit en chamboule-tout. Et tant pis, s’il nous rejoue la même intrigue que dans La Bouffe est chouette à Fatchakulla. Une fois commencé, on ne décroche plus de l’univers policé et mondain de Cedar Lodge. Non sans malice, Crabb dévoile les faux-semblants, ridiculise les rancœurs et roule dans la farine les haines recuites. Il s’amuse beaucoup dans cette comédie humaine grinçante, l’assaisonnant d’une pincée d’humour dont on se délecte longtemps, une fois la dernière page tournée.

Bref, avec ce second roman, l’auteur américain réussit un retour gagnant. Assurément, à ne pas rater.

couv rivireMeurtres à Willow Pond (Lightning Strikes, 2014) de Ned Crabb – Éditions Gallmeister, 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Laurent Bury)