Le Cœur de Doli

Littérature d’images cantonnée au sense of wonder et au divertissement, les contempteurs de la science-fiction oublient trop souvent qu’elle est aussi une littérature d’idées. Littérature d’avertissement ancrée dans les maux du présent, le genre ausculte également le champs des possibles ouvert par des technosciences toujours plus promptes à interagir avec la société, au grand dam d’un esprit humain hélas enferré dans ses routines reptiliennes.

Le Cœur de Doli oppose ainsi les progrès de la génétique à l’amour sous toutes ses formes, qu’il soit conjugal, paternel, maternel, fraternel, voire attaché à autrui, confrontant par la même occasion les mirages générés par le consumérisme aux valeurs éthiques colportées par l’humanisme.

« N’A DE VALEUR QUE CE QUI EST AUTHENTIQUE. »

Sergio et Victor sont frères. Deux frères identiques jusqu’au moindre détail. Pourtant, leurs caractères respectifs diffèrent. Sergio aime l’argent, le foot, la télé, l’alcool et le sexe. Pour tout dire, il est un peu pourri. Victor est intelligent et curieux, manifestant très souvent de l’empathie pour autrui. Tous deux appartiennent à la bonne société de Magdalena, petite cité située au sud de Buenos Aires. Avec un père reprogénéticien réputé et un oncle propriétaire de la principale chaîne de restauration rapide du pays, difficile en effet de les plaindre. Malheureusement, Victor n’est qu’un double, une sauvegarde pour Sergio, en cas d’accident ou de maladie. Autrement dit, un clone de remplacement doté d’organes compatibles avec l’organisme de son frère, s’il a besoin d’une transplantation. Dépourvu du statut d’humain, des droits attachés à la personne, il subit également ses caprices, sous le regard d’une mère bien plus attachée à l’original qu’à sa copie.

S’il n’est pas difficile de rapprocher Le Cœur de Doli de son illustre prédécesseur, Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, on pense immédiatement aussi au film Bienvenue à Gattaca. La proximité entre les thématiques de ces œuvres et celle du roman de Gustavo Nielsen n’est sans doute pas étrangère à ce fait. Clonage reproductif, ségrégation par l’origine génétique et OGM composent le triste tableau du futur dépeint par l’auteur argentin. Un futur si proche qu’il nous paraît déjà familier. Et pourtant, on ne parvient pas à se départir d’un sourire gêné en lisant Le Cœur de Doli, tant l’atmosphère du roman flirte avec le grotesque et la cruauté. Gustavo Nielsen nous plonge en effet de plein pied dans les affres de la tragicomédie. Son propos oscille avec une constance admirable entre le sarcasme et le drame, mêlant l’intime et l’universel. Fort heureusement, il évite l’écueil de la sensiblerie, nous gratifiant d’une galerie de personnages à la psychologie travaillée dont on partage les tourments et les questionnements moraux.

Le monde de Victor anticipe à peine le nôtre, même si l’auteur argentin confère à ses extrapolations une touche de surréalisme. C’est sans doute la grande force de son roman. Poussé au rire, aux pleurs, on explore les zones grises de la conscience humaine en s’interrogeant sur les opportunités offertes par la science. À l’heure de la GPA, du séquençage du génome humain et des OGM, la question se pose avec acuité. Pas sûr que la réponse éthique ne résiste bien longtemps aux pressions du marché et du consumérisme.

Bref, Le Cœur de Doli est, à n’en pas douter, une grande réussite à ajouter au crédit d’une littérature argentine plus que jamais à découvrir.

coeur_doliLe Cœur de Doli de Gustavo Nielsen – Éditions La dernière goutte, octobre 2015 (roman traduit de l’espagnol [Argentine] par Lori Saint-Martin)

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Le Maître du Haut Château

Trente années après sa mort, 2012 s’annonce comme l’année Philip K. Dick dans nos contrées, si l’on en croit l’argumentaire des éditions J’ai Lu… Pas moins de quatre omnibus regroupant ses romans de 1953 à 1969, quatre romans entièrement retraduits, un inédit (Gather yourselves together) et la fameuse exégèse de Dick, publiée par Jonathan Lethem, paraîtront entre 2012 et 2013 (raté pour l’exégèse qui végète toujours dans les limbes). Une opération qui déteindra en littérature générale avec la réédition en poche des romans hors genre de l’auteur. Bref, si vous n’aimiez pas Dick, vous risquez de détester cette année, à moins que, succombant aux sirènes de la curiosité, vous ne tentiez un second essai.

the-man-in-the-high-castle-le-maitre-du-haut-chateau-10321986aglavEn prélude à ce débarquement massif dans les librairies, J’ai Lu propose la réédition de Le Maître du Haut Château, seul prix Hugo de l’auteur. Un ouvrage pourvu d’une nouvelle traduction, d’une postface de Laurent Queyssi, avec en supplément les deux premiers chapitres de sa suite inachevée. De quoi réconcilier le lectorat avec ce roman que d’aucuns jugeaient ennuyeux, mais apparaissant ici métamorphosé par le travail de Michelle Charrier. Est-il utile de résumer l’intrigue d’un des romans les plus mémorables de Dick ? Peut-être…

Adonc, les États-Unis ont perdu la Seconde Guerre mondiale en 1948. Près de vingt ans plus tard, l’Allemagne occupe toujours la partie Est du pays, le Japon la côte Ouest, les États des Rocheuses servant de zone tampon entre les anciens alliés de l’Axe. Poursuivant leur politique d’expansion, les nazis ont étendu leur Lebensraum à l’Afrique, exterminant la population noire au passage, et asséchant la Méditerranée. Ils ont lancé leurs fusées dans l’espace à la conquête de la Lune, de Vénus et de Mars, volant pour ainsi dire de succès en succès. Pendant ce temps, le Japon a déployé sa sphère de coprospérité sur les populations soumises à son autorité, exportant un mode d’occupation plus « doux », en accord avec les préceptes du Tao et du livre des mutations, le Yi King.

A l’instar d’Autant en emporte le temps de Ward Moore, une des sources d’inspiration de Dick, un livre vient remettre en cause la réalité de ce monde alternatif. Véritable best-seller, Le Poids de la sauterelle de Hawthorne Abendsen suscite des réactions contrastées. Interdit dans les territoires contrôlés par le IIIe Reich, on peut néanmoins l’acheter librement dans les États-Pacifiques d’Amérique. Si on ne sait pas grand-chose de son auteur — il vit reclus au fin fond du Wyoming — , le livre interpelle toutefois les autorités allemandes et quelques-uns des protagonistes du roman. L’occasion pour Philip K. Dick de nous brosser le portrait d’une poignée de petites gens. Avec leurs qualités et leurs faiblesses : Tagomi, le fonctionnaire japonais, Rudolf Wegener, l’agent de l’Abwehr, Frank Frink, le juif traqué, son ex-épouse abusée par un espion nazi, et Robert Childan, le vendeur d’antiquités folkloriques américaines, tous nous offrent leur point de vue sur ce monde, à la fois semblable et différent du nôtre, où chaque Weltanschauung influe de manière directe ou indirecte sur celle des autres, les précipitant vers une révélation de nature intime. Ces portraits empreints d’une profonde empathie contrastent avec la description du totalitarisme nazi, un sujet sur lequel l’auteur s’est documenté avec une fascination inquiète. Face à ce monde psychotique où les fous ont le pouvoir et où les hommes se comportent comme des robots dépourvus d’âme, les États-Pacifiques d’Amérique apparaissent comme un havre de paix. Une utopie fragile, menacée par les nazis mais également par sa fausseté hypothétique.

Ainsi, l’auteur imagine-t-il une nouvelle fois un univers contaminé par l’incertitude, l’uchronie servant de prétexte pour interroger la réalité. Le doute sur la réalité du monde reste l’un des thèmes majeurs de l’œuvre dickienne. Dans Le Maître du Haut Château, il confine à la mise en abîme, car si la réalité du Poids de la sauterelle n’est pas moins fictive que celle où vivent les personnages du Maître du Haut Château, l’authenticité et l’historicité de notre propre monde ne sont-elles pas aussi sujettes à caution ? Et que penser de la vision de Tagomi ? Bref, Dick se joue du lecteur autant que le Yi king se joue de tout le monde.

Étape essentielle dans la carrière de Philip K. Dick, ce roman méritait cette nouvelle traduction. Remercions les éditions J’ai Lu de lui fournir un écrin à la hauteur de sa réputation. C’est le moins que l’on pouvait faire pour un des auteurs américains les plus importants du XXe siècle. Assertion non négociable.

maître haut châteauLe Maître du Haut Château (The Man in the High Castle, 1962) de Philip K. Dick – J’ai lu, collection « Nouveaux Millénaires », janvier 2012 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michelle Charrier)

Femmes blafardes

Décor de bord de mer. Pas le genre à figurer sur une carte postale. Plutôt le genre ingrat, battu par les vents d’hiver. Ciel bas, convois de nuages gris lancés à toute allure. Et au milieu de cet écrin : la ville. Une petite cité de province adossée à son usine, unique source d’emplois de la région. On en fait vite le tour d’ailleurs. Un bureau de poste, une gare, quelques bistrots, deux hôtels, deux restaurants et un cinéma. Sans oublier le sempiternel centre-ville, avec sa zone bleue et ses commerces. Boulangerie-pâtisserie, teinturerie, boucherie-charcuterie, un marchand d’articles funéraires et parmi le menu fretin  « d’obscures boutiques tristes, sans doute tenues par des grippe-sous qui n’avaient pas réussi parce qu’ils vendaient trop cher ou trop à perte, parce qu’ils s’approvisionnaient chez des grossistes de seconde zone, parce qu’ils ne savaient pas tenir un livre de comptes ni sourire au client, des fonds à la devanture sale ou à la façade peinte avec une couleur criarde et qui s’écaillait. », deux gros magasins : Aux nouveautés de la Capitale, un bazar fourre-tout, et Les Friandises de France, où l’on vend des articles de luxe pour petits bourgeois. Bref, la parfaite image de bled.
Chanfier n’a pas choisi de s’arrêter ici. Toujours parti par monts et par vaux, il se rend là où son patron l’envoie. Ex-flic viré suite à une bavure, le bougre court la province pour le compte d’une agence de détectives privés. Pas vraiment le style d’activité propice à la flânerie.
Largué en rase campagne par une voiture défaillante, le voilà contraint d’attendre un dépannage pendant quelques jours. Alors, comme il a le temps, il observe, il ausculte, il dissèque les petites habitudes des habitants. Il démonte les routines, poussé par la curiosité et par une sinistre affaire. Deux jeunes femmes viennent d’être envoyées ad patres. Étranglées à la tombée du soir par un monstre qui a laissé en guise de signature un éventail.
Dans la ville, les quidams serrent les rangs, se bouclant à double tour chez eux la nuit venue. Ils pestent contre les pandores, incapables d’assurer leur sécurité, et comptent les morts. Amusé par le spectacle, Chanfier se pique au jeu, essayant de mettre un nom sur le tueur, histoire peut-être de connaître une réhabilitation. Un service rendu à la collectivité commence par soi-même.

Écrit dans une langue vive et imagée, au plus près des personnages, Femmes blafardes est surtout le portrait grinçant d’une petite ville de province, quelque part du côté de la Vendée. Sinistre, noyée dans la grisaille et la médiocrité, les lieux s’avèrent le théâtre de routines bien rodées.
Pierre Siniac ne fait pas les choses à moitié. En véritable artisan de la description vacharde, il peaufine son décor et campe ses caractères, nous brossant au passage quelques trognes inénarrables. Des quidams criants de vraisemblance dans leurs gestes, leurs paroles et leur allure. Des esprits étriqués, bouffis de certitudes, confis dans leur médiocrité. L’humanité dans sa plus banale normalité.
Le roman se présente également comme une construction tordue dont Siniac a le secret. Mécanique perverse où les faits anodins, accomplis de façon routinière par les uns et les autres, mis bout à bout, débouchent sur une monstruosité.
« Crimes = ordre, pas de crimes = désordre. » écrit Chanfier au terme de son investigation. Et il faut toute la malice de Siniac pour nous dévoiler les tenants et les aboutissants de ce raisonnement.

Au final, Femmes blafardes se révèle être une satire des mœurs provinciales, teintée d’un mauvais esprit chabrolien, relevé de surcroît d’une bonne dose de bizarrerie et d’absurde. La quintessence du style de Pierre Siniac.

femmes_blafardesFemmes blafardes de Pierre Siniac – Réédition Payot, collection Rivages/Noir, 1997

La Chair et l’ombre

  « Il n’existe pas de frontière entre notre terre et votre esprit. Pensez-y comme au territoire d’un animal dont les frontières ne sont pas des barrières physiques mais des marques odorantes. C’est un autre jeu de dimensions. »
Ce n’est pas une enfance ordinaire qu’a connue Jack Chatwin. Dès l’âge le plus tendre, le garçon est devenu le sujet d’un phénomène étrange et inexpliqué : le miroitement. Sans crier gare, le jeune Jack plonge ainsi dans une transe — sorte de rêve éveillé — qui l’isole totalement de son environnement et le projette dans un univers préhistorique à la fois lacustre et forestier, un rêve qu’il exsude littéralement par tous ses pores et dans lequel il assiste en témoin à la fuite d’un couple — Visage vert et Visage gris — devant une menace qui prend l’apparence d’un taureau. Quel est ce monde ? Qui sont ces fugitifs ? John Garth, un archéologue excentrique, semble connaître les réponses. Cependant, le fouilleur est obsédé par sa propre quête : celle du cœur vivant de la cité fantôme de Glanum dont il exhume les échos pétrifiés sur toute la surface de la Terre. Cette quête finira par le dévorer au sens propre sous les yeux de Jack qui devra attendre l’âge adulte et l’irruption dans la réalité d’un des deux fantômes de ses visions, pour se livrer à une introspection dans les profondeurs de son inconscient.
De Robert Holdstock, on garde le souvenir du cycle de « La forêt des Mythagos » ou du « Codex Merlin » ou encore du recueil Dans la vallée des statues et autres récits. Peut-être même se souvient-on de son incursion dans le domaine science-fictif avec le roman Le Souffle du temps. Tous ces ouvrages sont bien sûr plus que recommandables, à la différence de titres plus médiocres parus ailleurs. Bonne nouvelle pour nous, La Chair et l’ombre s’inscrit dans la meilleure veine de l’auteur britannique. Certes, le roman n’est pas de la première jeunesse (il est paru outre-Manche en 1996) et il pourrait rebuter plus d’un lecteur de fantasy habitué à d’autres ressorts. En effet, rien n’est plus éloigné des pantomimes formatées vendues sous l’étiquette fantasy que cette œuvre intimiste hantée par des visions fantomatiques que l’auteur tente d’ordonner, sans trop en dévoiler quand même, en un univers cohérent.
A bien y réfléchir, ce roman est davantage un écho subtilement déformé du cycle de « La forêt des Mythagos » qu’une redite de ces récits épiques dépouillés de la densité et de la profondeur de leurs racines primordiales. La Chair et l’ombre est une quête : celle du terreau mythique où s’enracinent les manifestations paranormales dont les échos résonnent à la fois dans la psyché de Jack Chatwin et dans son environnement proche, allant jusqu’à lui ravir sa fille. C’est une quête qui mêle physique quantique, archétypes jungiens et métaphysique. Une quête qui va mener le Moi principal, isolé, défini et autonome — le MoPIDA — de Jack à défricher un paysage intérieur façonné par son inconscient, mais aussi par celui de l’espèce humaine toute entière, pour dresser une cartographie éphémère de cette matrice primitive du conscient où coexistent archétypes, entités spectrales issues de vies antérieures, mythes-imagos (mythagos), réminiscences préhistoriques et vestiges de croyances révolues. Évidemment, ce voyage n’est pas sans risque car le territoire traversé est aussi fuyant qu’un souvenir et aussi labyrinthique que le cerveau. Les profondeurs de l’inconscient sont une dimension où le temps n’a pas la même emprise, mais où l’on peut mourir aussi définitivement que dans la réalité.
Tout ceci semble bien complexe, sauf que le roman de Robert Holdstock n’est pas seulement un théâtre où évoluent des ombres chimériques. Il est peuplé d’êtres de chair  ne se limitant pas à un rôle d’archétype. Jack Chatwin, son épouse, l’amant de celle-ci et Visage gris lui-même, tous ces personnages ont finalement une existence terriblement humaine. Partagées entre leur ambition et leur désir de bien faire, guidées par leur volonté de savoir, perturbées par des relations intimes compliquées ou confrontées aux petites lâchetés quotidiennes, leurs existences introduisent une dimension plus psychologique dans le roman.
Bref, pour peu qu’on se laisse prendre par une narration qui suggère plus qu’elle ne dit, par des descriptions qui évoquent plus qu’elles ne montrent. Pour peu que l’on surmonte les quelques passages explicatifs sur l’inconscient et le rêve éveillé — sans doute le point le plus rébarbatif du roman — , on peut succomber au charme indéniable d’une histoire humaine qui réconcilie inconscient collectif et fantasy exigeante.
Chair et ombreLa Chair et l’ombre (Ancient Echoes, 1996) de Robert Holdstock – Éditions Denoël, collection Lunes d’Encre, novembre 2006 (roman traduit de l’anglais par Florence Dolisi)

L’épouvantail

« J’espère ne pas être l’un de ces bougres que l’on découvre après leur mort. »

Ronald Hugh Morrieson ne fait pas partie des auteurs dont le nom brille au firmament de la littérature mondiale. On peut même parier, sans grand risque, qu’il reste un inconnu, y compris dans le milieu du roman policier.
Né en Nouvelle-Zélande en 1922 et mort en 1972, le bonhomme n’a pratiquement jamais quitté la petite ville de Hawera sur l’île du Nord. Écrivain sur le tard, à 37 ans, il travaille sur un premier manuscrit oscillant entre récit policier et étude de mœurs dans une petite communauté néo-zélandaise. Publié, le livre connaît un grand succès en Australie. Cependant, il est boudé dans son propre pays. Il faut dire que Morrieson n’est pas très tendre avec ses compatriotes.
Fort de ce succès, l’auteur publie un second titre, Came on Friday, une nouvelle fois bien accueilli par la critique. Morrieson profite alors du peu notoriété dont il jouit pour assister à un congrès d’écrivains et recevoir quelques compliments de ses pairs. Mais, les nuages s’accumulent au-dessus de sa caboche. Sa mère meurt et ses deux manuscrits suivants sont refusés. Déjà porté sur la boisson, il s’enfonce davantage dans l’alcoolisme, effectuant plusieurs séjours à l’hôpital. Il finit par mourir en 1972.
Auteur de quatre romans, dont deux parus à titre posthume, Morrieson attire l’attention du cinéma après son décès. L’Épouvantail est adapté, avec John Carradine, de même que Came on Friday et Pallet on the Floor. Morrieson rejoint ainsi la longue liste des écrivains redécouverts après leur mort.

« C’est au cours de la même semaine que nos poules furent volées et que Daphné Moran eut la gorge tranchée. »

Roman à l’ambiance rustique, L’Épouvantail s’apparente au polar rural américain. L’époque, les années 1930, n’est évidemment pas pour rien dans cette impression.
Narrée par un témoin de l’affaire, encore enfant au moment des événements, l’histoire prend la forme d’un compte-rendu, volontiers exhaustif, mais dont l’auteur s’excuse par avance d’avoir dû combler les lacunes à l’aide de son imagination et des on-dits.
Là encore, le procédé rappelle le meilleur de la littérature américaine. On pense à Joe R. Lansdale, à Harper Lee, à Charles Williams et bien d’autres… De fait, Morrieson lorgne un tantinet du côté du roman d’apprentissage. Toutefois, le récit semble relever davantage de l’étude de mœurs, voire de la chronique, celles des habitants de Klynham, ville de province où habite le narrateur Neddy, aka Edward Clifton Pointdexter, membre d’une famille de bons à rien, selon ses dires.

Que dire Klynham ? Si cette paisible bourgade n’est pas le trou du cul de la Nouvelle-Zélande, ses apparences ont de quoi leurrer le proctologue le plus avisé. Une grand-rue parcourue par quelques canassons se déplaçant clopin-clopant, un éclairage réduit à la portion congrue attirant des papillons gros comme des chauves-souris. La communauté ne brille guère pour son importance aux yeux de Ned. C’est pourtant la ville natale de sa famille, les Pointdexter, dont la réputation de traîne-savates et d’alcooliques semble faire l’unanimité.
L’oncle de Neddy, Athol, argue d’un prétendu handicap pour ne faire aucune des activités attendues de la part d’un homme honnête. Il passe ses journées à se saouler avec le croque-mort, seul notable encore prospère dans le patelin malgré la dépression économique. Son père, Daniel Herbert Poindexter, récupère des vieilleries pour les revendre. Plus souvent en train de cuver son alcool ou de réparer la guimbarde lui servant pour ses tournées, il a eu bien du mal à effacer l’inscription transformant les initiales de son prénom en Dépotoir Hétéroclite Pointdexter sur le hangar où sont stockées ses trouvailles. Heureusement, Ned peut compter sur sa mère, maîtresse femme, et sur sa sœur aînée de 16 ans, Prudence, que tous à Klynham et ailleurs, couvent du regard. Sur ce dernier point, Ned lui-même n’est pas très à l’aise. Plus d’une fois, il s’est surpris à la reluquer en douce, imaginant des activités moites en sa compagnie. Heureusement, il a le béguin pour Joséphine McClinton, en particulier pour ses mollets nus qu’il aperçoit régulièrement lorsqu’elle pousse sur les pédales de sa bicyclette pour se rendre à sa leçon de piano.

La vie de Ned aurait pu s’écouler tranquillement, entre coups fourrés avec son copain Les, virée au ciné, pour y voir les films d’aventures de Tom Mix ou Dolores Del Rio, et longues promenades à vélo par monts et par vaux. Ce serait oublier la voyoucratie adolescente de Klynham, dignement représentée par la bande de Lynch, avec laquelle Ned s’est mis dans de sales draps. Et puis, il y a ce type, cet étranger au visage de gargouille, tout en jambe et en bras, se baladant avec un long couteau dans la poche. Le bougre n’hésite pas à le sortir pour faire des tours impressionnants, genre le mettre dans son gosier et le ressortir aussi sec. Ned n’est pas très rassuré de le voir s’acoquiner avec l’oncle Athol car il a dans les yeux quelque chose d’inquiétant.

Sur fond de chronique, de crime et d’enquête policière, Morrieson nous dépeint une petite ville peuplée d’habitants au moins aussi excentriques qu’attachants. Convoquant le ban et l’arrière-ban de ses compatriotes, il dresse un portrait grinçant de la Nouvelle-Zélande des années 1930. Avec nonchalance, un humour ravageur et une finesse incontestable, il prend son temps, tissant sa toile pour mieux envoûter le lecteur.
D’une plume à la gouaille généreuse, il fait se côtoyer le grotesque et l’horreur pure, le drame et un humour truculent, sans jamais se départir d’un brin de roublardise. Certes, L’Épouvantail ne brille pas pour son rythme échevelé ou son suspense haletant. Il ne souffre pas toutefois de ces personnages stéréotypés et lisses que l’on retrouve trop souvent, ni de l’application besogneuse des mêmes recettes, ressassées ad nauseam par bon nombre de faiseurs de best sellers.

Bref, il enchante, effraie et émerveille. Trois qualités précieuses et recherchées chez un conteur.

epouvantail gael_Noir 2 lignesL’Épouvantail (The Scarecrow, 1963) de Ronald Hugh Morrieson – réédition Payot, collection Rivages/Noir, 2006 (roman traduit de l’anglais [Nouvelle-Zélande] par Jean-Paul Gratias)

La rivière de sang

«  Ma définition de la perfection inclut une rivière, de la solitude, une mouche sèche et une truite. »

Dahlgren Wallace coule des jours paisibles au fin fond du Montana. Après les coups durs – une carrière de footballeur avortée, suite à une blessure, puis une guerre du côté du Golfe persique –, le bougre goûte désormais son bonheur au bord de rivières poissonneuses. Employé comme guide de pêche par Fred Lather, riche magnat des médias devenu éleveur de bisons, au grand dam de ses voisins, il est aux petits soins pour les invités du milliardaire, quitte à leur sortir le « Satané Putain de Grand Jeu. » lorsqu’on le sollicite. Elden Elderberry, Deux-E au carré pour les intimes, appartenant à cette catégorie des gros bonnets, Dahlgren lui concocte un programme de rêve, histoire d’en mettre plein les mirettes et l’épuisette. Il n’a cependant pas prévu que Deux-E au carré terminerait sa journée à barboter dans l’eau, le crâne fracassé. Le genre de prise dont il se serait bien passée. D’autant plus qu’il fait désormais figure de principal suspect aux yeux du FBI. Et comme si cela ne suffisait pas, il devient également la cible de toute une bande de nuisibles.

S’il fallait sous-titrer La rivière de sang, nul doute que « jeu de dupes » conviendrait parfaitement. Le roman de Jim Tenuto n’est en effet qu’un jeu de fausses pistes suivi avec nonchalance par un héros manifestement plus préoccupé par sa quiétude que par la recherche du coupable. Dahlgren Wallace n’est pas sans rappeler Barnes la Tendresse, le héros de Richard Hugo. Le genre de type fondamentalement pacifique parce qu’il sait que la vie réserve son comptant de saloperies sans qu’il soit nécessaire d’en ajouter.

La mort côtoie la belle vie dans La rivière sang, prenant l’apparence d’un assassinat dont Dahlgren apparaît comme le coupable idéal. Mais, ils sont nombreux à se bousculer au portillon pour revendiquer le crime. D’abord Ferris, le général autoproclamé des Patriotes du Montana, une milice néonazie composée de vrais Blancs nourrissant un penchant quasi-fétichiste pour les tatouages et la bière. Puis Zed et les excités du PETEM, des écoterroristes bien plus préoccupés par les droits des animaux que par ceux des hommes. Les deux groupuscules se font menaçants et revendiquent le meurtre, histoire de faire cracher les dollars à Fred Lather. Et cela fait beaucoup de suspects pour un meurtre qui a l’heur de réjouir aussi les ranchers véreux qui lorgnent sur ses terres.

Qu’il n’y ait pas de malentendu. L’intrigue de La rivière de sang n’est pas du style haletant, bien au contraire même, Jim Tenuto prend son temps, tissant des ambiances chaleureuses propices à la contemplation et à l’introspection. Pourtant, on ne s’ennuie à aucun moment. Entre les descriptions du Big Sky Country, la solidarité rugueuse unissant ses habitants, l’humour aigre-doux baignant l’ensemble du roman, la gouaille de Dahlgren et de ses congénères, on ressort apaisé avec une furieuse envie de grands espaces. Sans pour autant avoir envie de jouer à l’apprenti trappeur, on ressent juste l’envie de lâcher les routines et d’échapper à la pression sociale, ne serai-ce que pour profiter des plaisirs simples de la vie.

Au final, Jim Tenuto m’a bien ferré sur ce coup. J’en redemande !

poche og1La rivière de sang (Blood Atonement, 2005) de Jim Tenuto – Réédition Gallmeister, collection totem 2010 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jacques Mailhos)

De l’horrifique pour les tarés

Il arrive souvent que le lecteur peste après avoir entamé un roman, aguiché par une quatrième de couverture trompeuse prenant en otage sa crédulité. Ici guère de tromperie sur la marchandise. Du début jusqu’à la fin, De l’horrifique chez les tarés ne s’embarrasse ni de vraisemblance, ni d’un vague embryon d’intrigue. Jugez par vous même…

Alfred Brochel, dit Freddy le Galopin, est las d’astiquer les vieilles rombières pour le compte de l’agence Cœur de Paris. Il en a ras le caleçon de se taper des antiquités moches ou estropiées, voire les deux à la fois. Le bougre souhaite changer d’air, abandonner son train de vie de ministre, et tant pis pour sa garçonnière, place du Paraguay. Plus facile à dire qu’à faire, sa patronne n’appréciant pas que ses employés la quittent pour dégraisser le jambon ailleurs.
Ayant échappé de justesse à l’émasculation, le Galopin prend la fille de l’air en compagnie d’une ancienne amante, la gironde Germaine, ex-charcutière de son état. Direction le Zaïre où l’attend le pactole, de quoi se refaire une vie au vert. À la condition d’engrosser la fille d’un riche trafiquant d’armes, au nez et à la barbe d’icelui. Mais la belle prend ses aises avec son époux (un mou de la nouille) sur une gondole ancrée au beau milieu d’un étang d’eau croupie, véritable fosse d’aisance, gardée par une paire de crocos et toute la cour de son papa. Autant dire que l’affaire n’est pas dans le sac d’embrouilles.

Malgré la lecture du sous-titre, s’il subsistait un doute sur le sujet de ce roman, ce bref résumé vient de l’ôter. De l’horrifique pour les tarés est doté d’une intrigue pouvant tenir sur un ticket de métro, le genre mité à force de trop de compostage.
D’emblée, Pierre Siniac envoie valdinguer toutes les convenances littéraires, tous les procédés stylistiques et autres affèteries de la littérature qui pose. On est dans le registre de l’abracadabrant, de l’hénaurme, du gros rire qui tache. De cela, l’auteur ne s’excuse même pas, bien au contraire, il souligne son laisser-aller, l’humour à la va-comme-je te pousse dont il fait montre, interpellant fréquemment le lecteur par un système de notes en bas de page. Bref, il en fait des tonnes, quitte à trop charger la barque, et effectivement son histoire ne tient pas du tout debout. Mais, ce n’est pas pour cette raison que l’on s’accroche.
En effet, les pérégrinations de Freddy le Galopin ne sont qu’un bien mince prétexte pour une suite de péripéties grotesques animées par des caricatures humaines. On ne peut pas reprocher à Siniac de mégoter sur la distribution. Entre le médecin marron, les tueurs siamois, le majordome étrangleur, le berger tyrolien, le cuistot démineur, le bouffon turc vêtu d’une peau d’ours, les quidams de tout acabit, les vicieux, les tordus et autres fins de race, on est plus que rassasié.
Dans une Afrique de pacotille, où les panthère croisent les tigres, Pierre Siniac tire à la ligne, usant d’une gouaille contagieuse qui colle aux pattes. N’ayant pas la langue verte dans la poche, il accouche de dialogues truffées d’argot, faisant feu de tout bois, multipliant les jeux de mots piteux, les à-peu-près drolatiques et les échanges grotesques, quelque part entre François Rabelais, Frédéric Dard, Antoine Blondin, Michel Audiart et bien d’autres.

Au final, De l’horrifique pour les tarés s’adresse à un public averti, adepte du registre argotique et de grosse rigolade. Personnellement, on lui préfèrera son autre roman, Luj Inferman’ et la cloducque.

horrifiqueDe l’horrifique chez les tarés (ou Ça ne tient pas debout mais ça tombe bien) de Pierre Siniac – Éditions Payot, collection Rivages/Noir, 2000