Femmes blafardes

Décor de bord de mer. Pas le genre à figurer sur une carte postale. Plutôt le genre ingrat, battu par les vents d’hiver. Ciel bas, convois de nuages gris lancés à toute allure. Et au milieu de cet écrin : la ville. Une petite cité de province adossée à son usine, unique source d’emplois de la région. On en fait vite le tour d’ailleurs. Un bureau de poste, une gare, quelques bistrots, deux hôtels, deux restaurants et un cinéma. Sans oublier le sempiternel centre-ville, avec sa zone bleue et ses commerces. Boulangerie-pâtisserie, teinturerie, boucherie-charcuterie, un marchand d’articles funéraires et parmi le menu fretin  « d’obscures boutiques tristes, sans doute tenues par des grippe-sous qui n’avaient pas réussi parce qu’ils vendaient trop cher ou trop à perte, parce qu’ils s’approvisionnaient chez des grossistes de seconde zone, parce qu’ils ne savaient pas tenir un livre de comptes ni sourire au client, des fonds à la devanture sale ou à la façade peinte avec une couleur criarde et qui s’écaillait. », deux gros magasins : Aux nouveautés de la Capitale, un bazar fourre-tout, et Les Friandises de France, où l’on vend des articles de luxe pour petits bourgeois. Bref, la parfaite image de bled.
Chanfier n’a pas choisi de s’arrêter ici. Toujours parti par monts et par vaux, il se rend là où son patron l’envoie. Ex-flic viré suite à une bavure, le bougre court la province pour le compte d’une agence de détectives privés. Pas vraiment le style d’activité propice à la flânerie.
Largué en rase campagne par une voiture défaillante, le voilà contraint d’attendre un dépannage pendant quelques jours. Alors, comme il a le temps, il observe, il ausculte, il dissèque les petites habitudes des habitants. Il démonte les routines, poussé par la curiosité et par une sinistre affaire. Deux jeunes femmes viennent d’être envoyées ad patres. Étranglées à la tombée du soir par un monstre qui a laissé en guise de signature un éventail.
Dans la ville, les quidams serrent les rangs, se bouclant à double tour chez eux la nuit venue. Ils pestent contre les pandores, incapables d’assurer leur sécurité, et comptent les morts. Amusé par le spectacle, Chanfier se pique au jeu, essayant de mettre un nom sur le tueur, histoire peut-être de connaître une réhabilitation. Un service rendu à la collectivité commence par soi-même.

Écrit dans une langue vive et imagée, au plus près des personnages, Femmes blafardes est surtout le portrait grinçant d’une petite ville de province, quelque part du côté de la Vendée. Sinistre, noyée dans la grisaille et la médiocrité, les lieux s’avèrent le théâtre de routines bien rodées.
Pierre Siniac ne fait pas les choses à moitié. En véritable artisan de la description vacharde, il peaufine son décor et campe ses caractères, nous brossant au passage quelques trognes inénarrables. Des quidams criants de vraisemblance dans leurs gestes, leurs paroles et leur allure. Des esprits étriqués, bouffis de certitudes, confis dans leur médiocrité. L’humanité dans sa plus banale normalité.
Le roman se présente également comme une construction tordue dont Siniac a le secret. Mécanique perverse où les faits anodins, accomplis de façon routinière par les uns et les autres, mis bout à bout, débouchent sur une monstruosité.
« Crimes = ordre, pas de crimes = désordre. » écrit Chanfier au terme de son investigation. Et il faut toute la malice de Siniac pour nous dévoiler les tenants et les aboutissants de ce raisonnement.

Au final, Femmes blafardes se révèle être une satire des mœurs provinciales, teintée d’un mauvais esprit chabrolien, relevé de surcroît d’une bonne dose de bizarrerie et d’absurde. La quintessence du style de Pierre Siniac.

femmes_blafardesFemmes blafardes de Pierre Siniac – Réédition Payot, collection Rivages/Noir, 1997

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