L’étoile du matin

« Pour moi, j’estime heureux ceux à qui les dieux ont accordé le don, ou de faire des choses dignes d’être écrites, ou d’en écrire de dignes d’être lues ; et plus heureux encore ceux qu’ils ont favorisés de ce double avantage. »
Pline Le Jeune, Lettres

Issu des rangs du collectif Wu Ming, Wu Ming 4 (aka Federico Guglielmi)  nous amène loin, très loin avec L’étoile du Matin. Plus précisément au lendemain de la der des der. Avec ce roman paru en 2008 chez nos cousins transalpins, il nous convainc sans peine du pouvoir de l’écriture, pouvoir amplement supérieur à toute autre création humaine.

Quid de l’intrigue ?
Sans la déflorer outre mesure, nous dirons que L’étoile du Matin se déroule au lendemain de la Première Guerre mondiale, conflit dévastateur s’il en est, vaste laboratoire à ciel ouvert des nouvelles technologies de destruction massive. Une fracture indépassable dans l’imaginaire occidental.
Dans ce cadre, entre 1919 et 1920, nous suivons trois figures réelles de la littérature britannique : C. S. Lewis, auteur des « Chroniques de Narnia », J. R. R. Tolkien, père du Seigneur des Anneaux et Robert Graves, poète et auteur de plusieurs essais sur la mythologie, en particulier grecque. Un trio d’anciens combattants aux prises avec des souvenirs traumatisants dont ils ne parviennent pas à se dépêtrer.

« Des projectiles fusent dans l’air, ils carbonisent l’herbe et les fleurs de l’été naissant, ils brûlent les arbres, déjà tordus et squelettiques, des os brisés qui émergent de la terre. Le monde se noircit, recouvert de vapeurs qui aveuglent et suffoquent. De gigantesques dragons de fumée et des lapilli se dressent pour happer les hommes. Des gerbes de flammes et des coups de pattes déchiquettent le terrain, creusent des empreintes profondes comme des gouffres. Le métal se transforme en une pluie ardente d’éclats qui réfléchissent la lumière sur le visage blafard des morts. Le fil barbelé griffe les jambes, il empêche le retrait, laisse les hommes à la merci de la morsure vénéneuse d’une mitraillette. »

Pour les trois survivants, rien ne sera plus jamais comme avant. Ils n’ont guère de salut à espérer d’un quotidien hanté par les visions barbares des combats et les visages de leurs compagnons défunts.
Graves a regagné sa demeure dans son Arcadie oxfordienne, renouant avec la vie de couple. Pas question d’évoquer la guerre avec son épouse Nancy, féministe militante. C’est de l’avenir qu’elle souhaite parler. Un avenir forcément meilleur, compte tenu des perspectives ouvertes par la révolution en Russie.
Pour Tolkien, quelque chose s’est brisé sur les champs de bataille du Nord de la France. L’étincelle vitale qui avait séduit sa femme Édith semble être éteinte. Il porte désormais le deuil de ses camarades, de leur complicité d’antan et ses contes perdus prennent la poussière dans le tiroir où il a remisé ses cahiers.
C. S. Lewis vit aussi avec ses propres cauchemars. Une longue liste de tueries et un nom : Paddy. Il a juré à ce compagnon d’infortune de s’occuper de sa mère et de sa sœur s’il venait à mourir. Ce serment le conduit à mener une double vie, harcelé par la culpabilité et le péché.

« Que cela nous plaise ou non, nous marchons tournés vers l’arrière. Un archéologue transforme les mythes en réalité historique. Un philologue peut nous rendre la grandeur poétique des antiques. Qui reconstruit des mondes perdus est capable d’en imaginer de nouveaux. C’est à nous de choisir comment utiliser la petite force créatrice que nous avons reçues, c’est ce que Lawrence a fait. »

Point focal de ces trois itinéraires, T. E. Lawrence apparaît comme le nœud autour duquel se noue et se dénoue le fil des existences de Graves, Tolkien et Lewis. Mais l’homme est-il conforme à la légende que d’aucuns, à l’instar de l’Américain Lowell Thomas, voudraient imprimer ?
Le héros de la Grande guerre dont le portrait et les photos ornent les articles des journaux, l’ami des Arabes dont les propos alimentent la controverse sur la question du Moyen-Orient, n’apparaît pas comme un homme, mais bien comme la somme de multiples représentations.
Sur le bonhomme, les points de vue du trio oscillent entre admiration et ressentiment. Pour Graves, Lawrence est un compagnon d’armes, un mythe incarné pour lequel il nourrit une passion virile presque amoureuse, provoquant la jalousie de son épouse.
Pour C. S. Lewis, il apparaît comme le reflet de son double jeu et de sa frustration. En Lawrence, il retrouve ainsi tout ce qu’il déteste dans sa propre personne. Un ressentiment le poussant à le démasquer pour faire descendre la figure légendaire de son piédestal.
Tolkien croit reconnaitre dans le héros britannique comme un écho de Turin Turambar, maître de son destin et cause de sa propre ruine.
Et puis, il y a le point de vue de Lawrence sur lui-même. Invité à rédiger ses mémoires de guerre, les futurs Sept Piliers de la sagesse, il hésite, chipote, tiraillé entre des sentiments contradictoires. L’homme se dévoile dans toute sa complexité. Blessé autant dans sa chair que dans son esprit, étouffé par le costume beaucoup trop large qu’on est en train de lui tailler, il se remémore ses actes passés et la trahison de ses promesses. Mais son destin lui échappe, il ne peut s’y dérober.

« C’est le destin des héros ; des individus capables de se refléter dans les flaques de sang ennemies et de prendre la pose pour un poème, ou pour une photo, devant les décombres de Troie ou de Jérusalem. (…)
Peu d’entre-eux meurent complètement, il suffit de souffler sur les cendres pour trouver des braises encore chaudes et faire revivre la flamme. »

Cette flamme sombre et ardente anime le devenir de Graves, Tolkien et Lewis. Elle éclaire leur quête de l’étoile du matin, l’astre qui montre la voie et la fin de la longue nuit. Vénus, Lucifer, El Urens, Eärendel, peu importe son nom.
Mêlant faits attestés et fiction, Wu Ming 4 réécrit ainsi le mythe de Lawrence d’Arabie. Il en façonne la matière, et en le racontant, il le transforme. En inventeur de monde, en affabulateur, il fait œuvre de démiurge, opposant l’acte de création à celui de destruction.

« les mots donnent du sens aux choses. Utiliser un langage revient à construire un monde. »

Car en arrière-plan se profile le XXe. Un siècle mécanique et industriel, point culminant du règne des idéologies. Irlande, Inde et Proche-Orient résonnent déjà du fracas des révoltes et les guerres civiles ébranlent les puissances coloniales affaiblies. La matrice des conflits futurs est aussi forgée à cette occasion à Versailles, Saint-Germain-en-Laye et Sèvres. Et le rêve humaniste, l’idéalisme semblent ramenés par la géopolitique à la réalité cruelle. L’Histoire s’écrit sur le cadavre des vaincus, les figures légendaires se contentant d’en gommer la froide logique.

« Il n’avait pas trouvé de meilleur moyen pour dompter les monstres que de les transformer en créatures de fables, à placer de l’autre côté du miroir, au royaume des fées. Le pouvoir mystérieux de la langue le lui permettait, la force évocatrice ancestrale. Le mystère des mots. »

À l’instar de Tolkien, Wu Ming 4 exorcise le monde en transformant les êtres de chair et de sang en créatures mythiques. Mais, il n’oublie pas que le mythe peut conduire aussi à l’aveuglement et justifier l’éternel recommencement.

« Il sortit quelque chose du tiroir du bureau, se leva et alla contrôler son image dans le miroir accroché au mur. Il regarda ces yeux petits et rusés, enchâssés dans un visage tordu, de crapaud. Il épousseta un peu de cendre tombée sur son costume rayé et enfila l’anneau à son doigt d’un geste nerveux.
Nous ferons de grandes choses lui et moi, Eddie.
J’en suis sûr.
Churchill acquiesça encore devant son double.
Je suis prêt. Faisons-le entrer. »

Etoile_matinL’étoile du matin (Stella del mattino) de Wu Ming 4 – Éditions Métailié, Bibliothèque italienne, octobre 2012 (roman traduit de l’italien par Leila Pailhes)

100 mots pour voyager en Science-Fiction

Le bonhomme venant de publier un roman (Métaquine), excellent au demeurant, profitons de l’occasion pour signaler ce guide bien pratique. Avis aux curieux.

La science-fiction est partout. Elle n’est plus uniquement cette distraction issue des pulps magazines qui colportaient un sense of wonder aventureux auquel ses détracteurs la réduisent souvent encore pour mieux la vouer aux gémonies. Elle colonise notre quotidien par le biais de la littérature, de la bande dessinée, de la musique, de l’art, de la publicité, du grand et petit écran, des jeux vidéo… Elle est loisir, mode d’expression, manifestation de la modernité et des craintes que cette modernité suscite, support de spéculations scientifiques et philosophiques, sujet d’étude, argument de secte… La liste est longue et loin d’être achevée. C’est du moins le point de vue que défend François Rouiller, à qui l’on doit par ailleurs un excellent essai sur la drogue dans la science-fiction (Stups & fiction, Encrage, 2002) et un ouvrage d’illustrations humoristiques (Après-demain, cent vues imprenables sur le futur, l’Atalante 2002).

Dans ce nouvel ouvrage, aussi indispensable aux profanes qu’aux connaisseurs, l’illustrateur/critique/auteur helvète démontre de manière fort convaincante et amusante que la science-fiction est finalement un vaste espace de liberté et de créativité. Ainsi, sur une trame imposée de 100 mots (de « ADN » à « Zut »), nous offre-t-il un panorama subjectif sans être gratuit, cultivé sans être exhaustif, méthodique sans être trop rigide pour illustrer cette démonstration. Les amateurs d’encyclopédies et de dictionnaires en seront pour leurs frais et se consoleront avec les seules concessions faites à la forme classique de l’exercice : les entrées Concentré, Guides et Frontières qui proposent pour la première, une micro bibliothèque idéale de 56 titres, pour la deuxième une liste d’ouvrages de référence en français et en anglais, accompagnée d’un bref recensement des sites consultables sur Internet, et pour la troisième, quelques éléments pour mieux cerner les champs respectifs de la S-F, du fantastique, du merveilleux/fantasy et du surréalisme. Ils se réjouiront aussi de savoir que l’ouvrage est doté d’un avant-propos, d’une conclusion, de notes et d’un index, l’ensemble ne manquant pas de pertinence. Certains esprits chagrins pointeront sans doute des manques inhérents à leurs marottes, ou déploreront l’absence de leur auteur fétiche. Tous les autres se régaleront de l’aperçu sur cette « culture S-F » et des réflexions personnelles proposées en toute liberté par un auteur à l’érudition partageuse.

Signalons enfin que l’ouvrage de François Rouiller recèle quelques perles savoureuses. Ruez-vous notamment sur l’article rédigé sous l’entrée Rumeur et, pour le plaisir, goûtez cette allusion — pêchée dans l’article Amateur — à la très sérieuse (?) analyse psychanalytique d’Alexandre Hougron (Science-fiction et société, collection « Sociologie d’aujourd’hui », PUF, 2000) qui épingle les lecteurs de science-fiction « comme de jeunes hommes, tous relativement immatures, et, pour certains, peu doués et mal à l’aise dans toute forme de communication », et le même d’ajouter : « ils sont la preuve vivante que la fascination croît de manière proportionnelle avec le refoulement. » Si si.

Bref, si vous êtes définitivement allergique aux ouvrages théoriques à la formulation académique, si vous dédaignez les guides de lecture routiniers, les dictionnaires et les encyclopédies raisonnés trop raisonnables, le livre de François Rouiller propose une alternative décomplexée, amusante et non dépourvue de rigueur afin de découvrir ou de redécouvrir la science-fiction. Un livre dont l’objectif avoué est de donner envie, ce qu’il réussit pleinement.

100 mots100 mots pour voyager en Science-Fiction de François Rouiller – Les Empêcheurs de penser en rond, juin 2006

Grossir le Ciel

Interpellé par les louanges d’une certaine éminence du Web (la flagornerie est une vertu cardinale), accessoirement lorgnée par le Grand Capital (private joke n°2 bis), j’ai fini par me décider à lire Grossir le Ciel, titre paru chez la recommandable Manufacture des livres. À ma décharge, avouons quand même que celui-ci me faisait de l’œil depuis belle lurette. Du reste, il prenait la poussière dans ma pile à lire, attendant le coup de pouce de la providence pour émerger. C’est chose faite désormais, et si je suis un tantinet agacé par la fin, on va y revenir, je dois confesser au final que Franck Bouysse nous livre un fort bon roman.

Les Doges dans le massif des Cévennes. Dans ce coin reculé de la montagne française, Gus vit seul dans une ferme en compagnie de son chien, Mars. Il ne s’est jamais lié d’amitié avec quelqu’un ou même marié. Ses parents sont morts et il en garde surtout le souvenir des roustes reçues trop souvent. Tout au plus fréquente-t-il son voisin plus âgé, Abel, qui habite à une centaine de mètres. Des coups de main à l’occasion, des visites au débotté, selon l’humeur du moment, quelques cuites gratinées aussi. Bref, rien de vraiment exubérant. De toute façon, Abel n’est pas du genre causant.
Au cœur de l’hiver, Gus poursuit sa routine quotidienne, la monotonie de sa tâche à peine interrompue par l’annonce de la mort de l’abbé Pierre. Il l’aimait bien l’abbé. Il admirait le bonhomme sans savoir pourquoi exactement. Pour l’appel lancé pendant l’hiver 54 ? Peut-être plutôt pour son âge canonique. Difficile à dire, toujours est-il que la nouvelle l’attriste sans vraiment l’affecter. Un peu comme si Mars venait à mourir.
Un soir, il décide de sortir le fusil pour tirer les grives qui nichent dans les bois. Mais avant d’avoir pu en ajuster une seule dans le viseur, un coup de feu les fait s’envoler. Des cris aigus viennent bientôt s’ajouter au tableau. Il s’en passe de drôles chez Abel. Par sûr que le vieux se confie à Gus, histoire de calmer la mécanique qui embraie sous sa caboche et lui fait imaginer des trucs pas catholiques.

S’il ne se situait en France, on pourrait comparer l’univers de Grossir le Ciel à celui des petits blancs d’Erskine Caldwell. On y retrouve en effet les mêmes paysans taiseux, durs à la peine et prompts à lever le coude pour se rincer le gosier. Des types aux relations sociales percluses de sous-entendus et de rancœurs recuites.
Parallèle mis à part, j’ai été littéralement happé par l’écriture de Franck Bouysse. Sans jamais paraître artificiel, l’auteur parvient à réaliser l’équilibre parfait entre le fond, un milieu rural enferré dans la misère, sociale, intellectuelle, économique et tout le toutim, et la forme, un récit à hauteur d’homme. Il en garde d’ailleurs beaucoup sous la plume, oscillant entre un lyrisme mesuré et un naturalisme cru. Bref, je me suis régalé du phrasé authentique des personnages et de l’atmosphère faussement anodine du quotidien des personnages, tournant les pages avec délectation.
Franck Bouysse met en scène la solitude avec une pudeur et une économie de moyens qui force l’admiration. Dans sa difficulté à se lier avec autrui, si l’on fait abstraction de son voisin Abel, dans son enfance malheureuse, évoquée par la bande, et jusque dans ses gestes routiniers, Gus révèle tout son mal être, sa solitude douloureuse, à peine consolé par la présence de son chien Mars et par un ordinaire entièrement consacré à ses bêtes.
Du point de vue de l’histoire, on reste ancré dans du classique. Un récit de proximité, familial et rural, marqué par les non dits et les secrets. Franck Bouysse mène son affaire avec talent, faisant monter progressivement la tension et semant des indices inquiétants dans le paysage glacé des Cévennes. Mais, c’est justement là où j’émettrais un léger bémol. L’intrigue m’est apparu parfaite jusqu’au dernier chapitre qui vient en parasiter le dénouement. Sans déflorer l’histoire outre mesure, l’auteur en dit trop ou trop peu, me laissant avec la fâcheuse impression d’une trame inaboutie. Dommage…

En dépit de ce point venant tempérer mon enthousiasme, je reste très impressionné par Grossir le Ciel. Suffisamment pour exhumer Plateau, le dernier opus du bonhomme. Bientôt.

grossir-le-cielGrossir le Ciel de Franck Bouysse – La Manufacture des livres, 2015 (réédition en poche au bien nommé Livre de poche)

The Blonde

Souriez, c’est du pulp.

Accoudé à un bar de l’aéroport de Philadelphie, Jack Eisley reconsidère son passé d’un œil désabusé. L’heure tardive incite au bilan, à l’examen de conscience. Un moment de pause avant le grand bouleversement à venir. Jack rencontre le lendemain matin son ex-épouse et son avocat, un as du barreau qui compte bien accrocher ses couilles à son tableau de chasse. Jack ne nourrit aucune illusion sur ce point : il va se faire écharper. En plein jet-lag, il noie son spleen dans la bière en attendant de regagner sa chambre d’hôtel.

Assise sur le tabouret d’à côté, une blonde l’accoste à brûle pourpoint. S’engage alors une conversation surréaliste. L’inconnue affirme avoir empoisonné le verre qu’il achève. Une toxine mortelle dont elle possède le seul antidote et qu’elle se propose de lui administrer s’il passe la nuit en sa compagnie. Flairant l’arnaque, Jack éconduit la belle. Quelques heures plus tard, vomissant glaires et sang au-dessus des toilettes, il peste contre sa méfiance. Pourquoi a-t-il décliné l’offre de la blonde inconnue ?

Dans le genre bigger than life, The Blonde s’impose comme une réussite. Le roman de Duane Swierczynski ne s’embarrasse pas d’un préambule besogneux. On embarque direct au cœur de l’action, au côté de la fine fleur des archétypes de la littérature populaire, autrement dit ces pulps auxquels l’auteur rend un hommage appuyé. Femme fatale en fuite, pauvre type poursuivi par la malchance, tueur au service d’une agence gouvernementale ultra-secrète, l’auteur ne ménage pas ses effets. Il ne craint pas non plus la surenchère et imprime à son histoire un rythme d’enfer, ne relâchant le lecteur qu’épuisé, un sourire comblé au coin des lèvres.

Avec The Blonde, tout est énorme. L’intrigue est marquée du sceau de l’extravagance. L’auteur fait appel au registre du burlesque pour animer son récit. Bagarres, cascades et situations abracadabrantes se succèdent, l’espace d’une nuit, comme une folie douce perturbant les recettes d’écriture du thriller. Duane Swierczynski bouscule les conventions du genre, inoculant une forte dose de dinguerie et d’humour noir, sans se soucier un seul instant de la vraisemblance des événements. Et le lecteur suit, voire même court, happé par le tempo de cette course-poursuite mâtiné d’un complot technoscientifique, conquis par la frénésie généreuse des personnages.

Au final, The Blonde est emblématique de cette littérature s’inscrivant de plain pied dans les genres et qui pourtant s’en amuse avec une impertinence potache. Affaire à suivre avec A toute allure, nouvel opus de Swierczynski qui en réalité précède The Blonde. L’édition, parfois, c’est bizarre…

BlondeThe Blonde – Pulp de Duane Swierczynski – Édition Payot, collection Rivages/Noir, 2010 (Roman inédit traduit de l’anglais [États-Unis] par Sophie Aslanides)

Le Guide Howard

Sur le modèle de ses autres petits guides, les éditions ActuSF ont donné la parole à Patrice Louinet, THE expert de l’auteur américain Robert E. Howard.

Mais oui, vous savez bien ? Le papa de Conan ! Le barbare de l’Âge Hyborien, incarné sur le grand écran par le musculeux Arnold Schwarzenegger. Histoire de remettre les pendules à l’heure, précisons d’emblée que le film de John Milius n’est en rien une adaptation de l’œuvre de Howard. Il apparaît plutôt comme une transposition de l’idéologie virile et martiale, pour ne pas dire fasciste zen, du réalisateur américain, dans un décor devant plus à l’Asie mongole qu’à l’âge Hyborien. Une vision bien éloignée de celle de l’auteur américain. Un fait que rappelle THE expert dans cet ouvrage allant à l’essentiel sans céder à la généralisation abusive.

Par le truchement d’une introduction efficace, d’une courte biographie et de nombreuses suggestions de lecture (vingt titres essentiels, vingt autres à découvrir et dix notices laconiques sur des titres, certes mineurs, mais intéressants d’un point de vue ou d’un autre), Patrice Louinet parcourt ainsi l’œuvre prolifique de Robert E. Howard. Il distille les informations en les replaçant dans leur contexte et traque les contresens et idées reçues, notamment sur l’auteur lui-même. Howard a en effet longtemps pâti dans l’Hexagone d’une mauvaise réputation. Celle d’un auteur raciste et reclus, colosse aux pieds d’argile, vivant sous la coupe d’une mère autoritaire dont la mort aurait provoqué son suicide.

S’il n’était sans doute pas complètement exempt de tout racisme dans son quotidien, l’auteur texan ne l’était pas plus que ses contemporains. A vrai dire, l’opinion du bonhomme a beaucoup évolué, notamment au cours de ses joutes épistolaires avec Howard Phillips Lovecraft. Il y a développé un attachement pour la liberté individuelle, affichant sa méfiance envers toutes les formes de domination organisée et hiérarchisée, fascisme y compris. Dans ses nouvelles, surtout les dernières, et au travers de sa création la plus connues Conan, l’auteur américain s’est régulièrement opposé à toute idée ou tous gouvernement dont le dessein consisterait à broyer les libertés et étrangler la vie intellectuelle. On est bien loin du barbare professant l’écrasement de ses ennemis, tout en appréciant les voir mourir devant lui, sous les lamentations de leurs femmes. À ce propos, Robert E. Howard n’oppose pas strictement la barbarie et la civilisation. S’il n’exonère pas la première de sa violence, une exigence vitale dictée par les circonstances, il n’entretient toutefois aucune illusion quant à la seconde.

Dans son œuvre, Robert E. Howard affectionne les récits pseudo-historiques. La magie et le surnaturel cèdent volontiers la place à la violence crue, à l’érotisme et aux scènes épiques. Plus que les héros ou les souverains, ce sont les perdants, les anonymes qui l’intéressent. Sa bibliographie comporte quelques caractères mémorables relevant de cette veine. Solomon Kane, Bran Mac Morn, Kull, El Borak, l’auteur américain a ainsi crée de nombreux héros récurrents. Mais, la postérité a surtout retenu Conan. Ce dernier a hélas longtemps souffert des tripatouillages de Lyon Sprague de Camp. Le sinistre personnage n’a pas ménagé ses efforts pour réarranger ses aventures à sa convenance, imaginant une sorte de plan de carrière au barbare, dans un idéal conforme au très américain struggle for life. Un contresens dont on commence heureusement à se débarrasser depuis une dizaine d’années.

Robert E. Howard apparaît ainsi comme le créateur de la fantasy moderne, celle que reprendront à leur compte George R.R. Martin, Karl Edward Wagner et bien d’autres, avec plus ou moins de succès et de réussite. Et si l’on retient surtout John R.R. Tolkien lorsque l’on parle de fantasy, n’oublions-pas le Texan dans la généalogie de ses créateurs.

Au final, Le Guide Howard se révèle donc un petit ouvrage bien pratique, salutaire dans sa volonté de remettre à plat quelques préjugés, et bien utile pour (re)découvrir les différents aspects de l’œuvre de Robert E. Howard.

Aparté : on trouve aussi dans ce guide des informations sur les multiples adaptations et occurrences du barbare, à la fois au cinéma, à la télé et chez Marvel Comics. Un recension ne négligeant pas les autres créatures de l’auteur texan. De quoi approfondir sa connaissance et peut-être se laisser aller à quelques projections déviantes.

Guide_howardLe Guide Howard de Patrice Louinet – Éditions ActuSF, collection « Les 3 Souhaits », mars 2015

Jamais deux sans trois

Ce blog avait atteint l’âge de 275 articles…

Pas mal comme entrée en matière, non ? Bon, faisons finalement plus simple.

Trois ans. C’est l’âge de cette seconde version du blog yossarian et je dois avouer que les choses se précipitent un tantinet. Déjà, les lecteurs assidus de mes élucubrations auront noté que le rythme de publication s’est accéléré. 109 articles publiés en un an. Ce n’est pas de ma faute, les mots fusent de mon clavier comme des savonnettes mouillées. Sur ce point, peut-être devrai-je me calmer, histoire d’approfondir mes articles. On verra.

Pour le reste, je lis trop. C’est une affection dont on ne parvient hélas pas à se remettre, je le crains. Tant pis, continuons à transmettre ce virus tenace aux internautes qui, de temps en temps, déposent un petit commentaire. 515 aux dernières nouvelles. Une timide progression, on va dire.

Côté fréquentation, les choses suivent leur cours, petit à petit. Avec 37824 pages vues, ce n’est pas encore demain que l’on me convoquera sur un plateau de télé pour alimenter une quelconque chronique hebdomadaire. De toute façon, je passe très mal à l’image. Un effet ubikien sans doute. Et en tant pis pour la villa aux Bahamas.

Allez, c’est reparti pour un tour. Si vous le voulez bien (perche tendue)  😉

Sinaloa Story

Convenons-en, certains romans assèchent littéralement la plume. J’aimerais énoncer, à grands coups d’adjectifs admiratifs, l’état mental dans lequel je me trouve, mais les mots manquent, l’inspiration se tarit et surtout j’ai peur d’affadir l’œuvre originale avec des banalités. Bref, adoptons le profil bas.

Sinaloa Story appartient à cette espèce rare, laissant le lecteur sans voix, comme assommé par un trouble persistant lui remuant au moins autant l’intellect qu’un autre point de son anatomie situé à peu près sous le sternum. De Barry Gifford, j’ai lu ici et là qu’il était l’auteur de Sailor et Lula, un titre adapté au cinéma par David Lynch, et dont Gifford a poursuivi l’histoire sur plusieurs volumes. Sans doute satisfait du résultat, il a continué à collaborer avec Lynch, participant à l’écriture du scénario de Lost Highway. Voilà pour l’aspect informatif.

Paru chez Gallimard, lorsque la collection Série Noire ressemblait encore à quelque chose, Sinaloa Story emprunte son découpage et ses effets au cinéma. Ellipses, procédés narratifs et impressions visuelles persistantes jalonnent le récit. Le lecteur se trouve ainsi immergé comme dans un scénario de film. Le genre de film noir et intimiste, où la caméra se focalise sur les personnages, révélant par touches progressives leur environnement et leur état d’âme. L’art de Barry Gifford donne sa pleine mesure dans la caractérisation des personnages. Avec un nom – toujours très imagé –, quelques éléments descriptifs, des dialogues, un embryon d’histoire personnelle, Gifford pose son bonhomme ou sa bonne femme. Des marginaux, des écorchés, souvent à la limite de la légalité, à l’image de bon nombre de laissés pour compte aux États-Unis. La prose très crue contribue à leur donner une patine, collant à la réalité.

Le synopsis de Sinaloa Story donne du roman une image faussement classique. Un homme, une femme, un magot à récupérer avec vengeance à la clé. Le propos a fait les beaux jours de nombreux autres romans et scénarii. Pourtant Gifford tire son épingle du jeu avec une maîtrise impressionnante. De crainte de déflorer l’intrigue, on se contentera de dire que Sinaloa Story commence avec un personnage et se termine avec un autre. Entretemps, les protagonistes se croisent et se succèdent, côtoyant au passage quelques caractères secondaires.

Mais arrêtons là un compte-rendu dicté sous l’influence d’un roman au charme vénéneux. Barry Gifford mérite mieux que ces mots. Dépêchez-vous de le lire pour vous en rendre compte.

sinaloa_storySinaloa Story (The Sinaloa Story, 1998) de Barry Gifford – Éditions Gallimard, Série Noire, 2002 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Lætitia Devaux)