Ripley Bogle

Oyez oyez ! Écouter l’histoire de Ripley Bogle. Mi-Irlandais, mi-Gallois, le bougre vagabonde dans Londres, sans domicile fixe ni destination finale, si ce n’est le terme fatidique de son existence minable.

Ripley ne manifeste aucune préférence pour un quartier ou un autre. Il les connaît tous, témoin privilégié de la comédie humaine, des us-et-habitudes des habitants de la capitale. Une connaissance intime, un peu comme le quidam connaît son lit.

Ripley a un avis sur tout. La pauvreté, la richesse, le rythme de la cité, sa vie noctambule et diurne, les saisons, le sens de la vie… Il est intarissable. Pas besoin de le questionner pour l’entendre raconter son quotidien ou débiter sa philosophie de vie, dévoilant ainsi les angles morts de sa pensée. Un vrai roman, une diarrhée verbale dont les méandres s’écoulent sans rencontrer l’obstacle d’une morale encombrante. Ripley ne s’embarrasse d’ailleurs pas de scrupules. Allez démêler le mensonge de la vérité dans son propos. De toute façon, qu’est-ce que le mensonge, si ce n’est une vérité ne demandant qu’à émerger et à être partagée ?

Ainsi va l’existence de Ripley Bogle, de sa naissance reconstituée en imagination jusqu’à ses déambulations dans Londres. Et pendant quatre jours, nous le suivons.

« (Le satiriste doit connaître la folie et les vices qu’il vilipende, mais il doit éviter l’hypocrisie et la supériorité morale. La satire a une fonction : enrayer la folie et le mal, stimuler l’esprit de réforme. Elle doit être corrective et non vindicative. C’est une arme qui dégonfle et qu’il faudrait seulement utiliser contre la sphère mondaine.

Mais est-ce bien vrai ? Est-ce vraiment tout ? Je ne le crois pas.

Nous sommes tous victimes de la satire. Nous souffrons des piques, des sarcasmes, des remarques ironiques et du ridicule. Le cynisme, l’invective et l’esprit sardonique empoisonnent nos actes. Le problème de nos épreuves, c’est qu’elles sont malicieuses, moqueuses, et qu’elles frisent la parodie. Un drame ou une tragédie nous mettraient au moins dans un état agréable, le temps que nous l’endurerions. Mais non, l’ignoble satire ne nous lâche pas. Elle nous éclabousse dans tous nos actes et, sur nos désastres, appose le sceau de son opprobre farcesque. L’ironie et le ridicule mordent profond et souvent. Nous sommes un plat de choix pour dame Moquerie.

Ce qui revient à dire ceci : au pire, nous sommes une blague ; au mieux, une litote.) »

Ripley Bogle s’apparente à un récit picaresque où on s’attache aux pas d’un clochard, des pubs à soiffards de la boueuse Erin à la dèche londonienne. Un récit plein de bruit et de fureur, celui des choppes frappant les crânes, celle des vociférations des ivrognes gaéliques. Avec une générosité communicative, Robert McLiam Wilson convoque les mânes de Laurence Sterne, de Joyce, de Thackeray, faisant feu de tout bois pour nous narrer l’histoire de Ripley dans les registres du théâtre, du roman et de l’autobiographie.

L’auteur irlandais dresse le portrait d’un raté, un affabulateur de première, un sale con, menteur et satisfait de l’être. Un enfoiré pour lequel il est difficile d’éprouver de l’empathie. Ripley est un malin, au phrasé volubile et ironique. L’écouter, c’est déjà entrer dans son jeu. Il nous gratifie de ses réflexions sur son existence, nous confiant ses pensées sur sa terre natale l’Irlande, sur les Anglais, les femmes et l’utilité de sa condition de pauvre. Bien qu’il s’en défende, il manie le sarcasme et la satire avec brio, passant sa propre vie et ses proches à la moulinette d’une verve grinçante et jubilatoire. On ricane beaucoup à ses propos, tout en frissonnant d’horreur devant la cruauté et la dureté de sa situation.

Durant son récit, Bogle nous livre sa philosophie de vie frelatée, révélant peu-à-peu qu’il n’est pas une victime de la malchance, frappé d’une déveine tenace et rancunière. Le vagabond est bien à l’image d’un monde où la vérité n’est qu’apparence, soumise aux caprices des hommes et du storytelling. Le mensonge a la côte. Il apparaît comme une valeur cardinale, encensée par les médias, les politiques et matière première des romanciers.

Bref, Robert McLiam Wilson accouche d’un premier roman drôle, vachard, maîtrisé et brillant jusqu’au bout. De quoi me donner envie de poursuivre la découverte du reste de son œuvre. Je me sens jubiler à nouveau.

Ripley BogleRipley Bogle (Ripley Bogle, 1989) de Robert McLiam Wilson – Réédition 10/18, collection « Domaine étranger », 1998 ( roman traduit de l’anglais [Irlande] par Brice Matthieussent)

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2 réflexions au sujet de « Ripley Bogle »

  1. Un excellent souvenir de lecture… je ne suis pas sûr que les suivants m’aient tous autant plu mais celui-ci est effectivement jubilatoire…
    Bonne poursuite de découverte et fais-nous jubiler de nouveau avec tes chroniques !
    Amicalement,
    Jérôme.

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