Le Fils

« Pour revenir à l’assassinat de JFK, ça ne l’avait pas surprise. Il y avait alors des Texans encore vivants qui avaient vu leurs parents se faire scalper par les Indiens. La terre avait soif. Quelque chose de primitif y réclamait son dû. Au ranch, ils avaient trouvé des pointes de flèche préhistoriques, aussi bien des pointes de Clovis que de Folsom, et pendant que le Christ allait au Calvaire, les Indiens Mogollons se tapaient dessus avec des haches de pierre. À l’arrivée des Espagnols, il y avait des Sumas, les Jumanos, les Mansos, les Indiens de La Junta, les Conchos, les Chisos et les Tobosos, les Ocanas et les Cacaxtles, les Coahuiltecans, les Comcrudos… mais savoir s’ils avaient éliminé les Mogollons ou s’ils en descendaient, mystère. Tous furent éliminés par les Apaches, éliminés à leur tout – au Texas du moins – par les Comanches. Eux-mêmes éliminés par les Américains. Un être humain, une vie – ça méritait à peine qu’on s’y arrête. Les Wisigoths avaient détruits les Romains avant d’être détruits par les musulmans, eux-mêmes détruits par les Espagnols et les Portugais. Pas besoin de Hitler pour comprendre qu’on n’était pas dans une jolie petite histoire. Et pourtant, elle était là. À respirer, à penser tout cela. Le sang qui coulait à travers les siècles pouvait bien remplir toutes les rivières et tous les océans, en dépit de l’immense boucherie, la vie demeurait. »

comancheLes auteurs américains n’en finissent pas de raconter leur pays, comme une storytelling à plusieurs voix, comme un work in progress sans fin, interprétant et réinterprétant les grands mythes américains sur un mode mineur, à hauteur d’homme.

Philipp Meyer choisit de nous raconter le Texas, via le regard de trois générations appartenant à la même famille, les McCullough. En commençant par Eli, l’aïeul, enlevé par les Comanches vers 1850, à l’époque où le Texas n’était qu’une terre ouverte à la conquête. Une Frontière ensauvagée où se côtoyaient encore les grands propriétaires anglos et mexicains. Pendant trois années, il va vivre dans une tribu, épousant leur mode de vie au point de combattre son propre peuple. Les ravages de la variole chez les Indiens le verront contraint de revenir chez les Blancs. Une difficile réadaptation s’ensuivra, puis un passage chez les Texas Rangers lui permettra d’achever sa mue. Entretemps, la Guerre civile américaine sera passée par là, achevant l’Union par le fer et le sang.

Un de ses fils, Peter, opte pour la rupture, rejetant son géniteur tyrannique. Entre la Première Guerre mondiale ravageant l’Ancien monde, de l’autre côté de l’Atlantique, l’héritage paternel enraciné dans les pâturages parcourus par les longhorns et la cohabitation conflictuelle avec les Mexicains, il préfère s’effacer franchissant la frontière, celle du Sud, où règne la Révolution et la guerre civile.

Un peu par hasard, ses frères étant morts pendant la Seconde Guerre mondiale, sa petite-fille Jeanne-Marie recueille l’héritage familial. Difficile pour elle, la préférée de l’aïeul Eli, de se faire une place dans un monde dominé par les hommes. Pourtant, elle trace sa route, faisant fructifier le patrimoine de la famille McCullough et investissant dans divers secteurs de l’industrie. Mais le pétrole constitue le cœur de la fortune familiale. Avec son mari et ses amants successifs, elle porte à son apogée l’essor de l’or noir, accompagnant soixante-dix années de politique extérieure américaine, de la Seconde Guerre mondiale à nos jours. Ayant constamment réfréné ses sentiments durant toute sa vie, Jeanne-Marie finira par mourir seule, confite dans son cynisme, à la tête d’un empire qui ne lui survivra pas.

« Mon père a raison. Les hommes sont faits pour être dirigés. Les pauvres préfèrent, moralement sinon physiquement, se rallier aux riches et aux puissants. Ils s’autorisent rarement à voir que leur pauvreté et la fortune de leurs voisins sont inextricablement liées car cela nécessiterait qu’ils passent à l’action, or il leur est plus facile de ne voir que ce qui les rend supérieurs à leurs autres voisins, simplement plus pauvres qu’eux. »

Le Fils s’apparente à un roman fleuve. Une fresque familiale bâtie autour du Texas et de son histoire. En arrière-plan de la « story » de trois individualités se dessine « l’History » d’une terre où les civilisations se font et de défont. Après le temps de la Frontière, achevé avec la disparition des Indiens, vient celui des grands ranchs ensanglanté par les conflits avec les voisins mexicains. Une époque épique et violente s’estompant avec les premiers forages et la mise en place de l’exploitation industrielle du pétrole. Philipp Meyer ne nous épargne rien de l’inexorable érosion de la culture indienne face aux épidémies et à la surexploitation des ressources. Il ne cache rien non plus des massacres racistes perpétrés par les Anglos, ouvrant la voie à la spoliation des grands propriétaires mexicains. Il évoque également les coulisses du lobby pétrolier et son influence grandissante, après la Seconde Guerre mondiale, sur la politique extérieure américaine, guerre en Irak y comprise. Au-delà du simple tressautement des faits, il livre une réflexion plus générale sur la condition humaine, sur le sens de l’Histoire et le caractère éphémère des civilisations. Sur ce point, il ne se montre guère plus optimiste que Cormac McCarthy.

Au final, Le Fils n’usurpe pas sa réputation d’épopée ambitieuse et de grand roman américain. De cette fresque familiale, Philipp Meyer tire une saga en technicolor, hantée par les vicissitudes de l’Histoire et l’inexorable progression de l’entropie.

« Quand bien même Dieu existerait, c’était grotesque de prétendre qu’il aimait l’humanité. Ça pouvait aussi bien être tout le contraire ; il pouvait aussi bien systématiquement nous tromper. Penser qu’un être tout-puissant créerait un monde pour d’autres que lui, qu’il passerait son temps à s’occuper de créatures inférieures, ça allait à l’encontre du sens commun. Les forts prenaient aux faibles ; il n’y avait que les faibles pour ne pas comprendre. Si Dieu existait, quelque part, il était exactement comme les Grecs et les Romains l’avaient imaginé : un arnaqueur, un grand frère toujours en train d’inventer quelque nouveau châtiment. »

LE_FILS_jaqu_Mise en page 1Le Fils (The Son, 2013) de Philipp Meyer – Éditions Albin Michel, 2014 (réédition Le Livre de poche, roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Sarah Gurcel)

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