Un petit boulot

Jake Skowran travaille dans une usine d’une petite ville du Midwest, produisant des pièces de tracteurs pour le compte d’une grande société. En fait, Jake y travaillait car, comme les trois quart des hommes, il a été licencié lorsque les patrons sont partis. Au Texas, au Mexique, à Hollywood, bref ailleurs, là où il y a du soleil et des ouvriers suffisamment désespérés pour être payés moins. La ville s’est aussitôt enfoncée dans la dépression, des quartiers entiers devenant des friches insalubres aux rues ornées de carcasses rouillées. Les concessionnaires automobiles ont fermé boutique et les parkings des bars se sont vidés.

Privé de revenu, Jake a troqué sa voiture contre un modèle moins onéreux. On lui a coupé l’abonnement au câble, sa copine l’a lâché et la banque a commencé à lui réclamer le paiement de ses arriérés de dette. Menacé de se retrouver à la rue, redevable auprès de Ken Gardocki après avoir perdu plusieurs paris, il se retrouve un jour dans son bureau. Le bookmaker serait prêt à passer l’éponge sur son ardoise en échange d’un service. Un petit boulot pour lequel Jake se découvre des qualités. Et comme il a besoin d’argent, son activité au magasin du poste d’essence ne rapportant pas bézef’, il s’assoit sur la morale et accepte la proposition.

« J’ai donné des pièces au clochard parce que je les avais dans ma poche, mais s’il les dépense pour de la mauvaise héroïne et si, quand je serai rentré chez moi, il pourrit dans une ruelle, je m’en fous. S’il arrive à prendre son bus mythique et retrouve ceux qu’il aime après avoir mendié pendant des années devant chez Kristy, je m’en fous. L’un ou l’autre, pour moi, c’est pareil. Ça ne m’intéresse plus. Tu as tes problèmes, j’ai les miens. »

Je suis bien content de retrouver Iain Levison. La truculence de son roman autobiographique Tribulations d’un précaire m’avait beaucoup réjouit. Avec Un petit boulot, l’auteur transforme cet essai avec un roman noir de la plus belle eau. À vrai dire, le parcours criminel de Jake Skowran n’est pas sans rappeler celui de Burke Devore, le personnage principal du Couperet de Donald Westlake. La même logique semble animer les deux hommes, même si l’humour grinçant de Levison et sa nonchalance font ici merveille.

La sagesse populaire affirme que le crime ne paie pas. Dans un monde où l’on peut rayer d’un trait de plume une existence sociale, où l’on pousse à la misère et on accule à la dépression des centaines d’individus, bien au contraire, le crime est très rémunérateur. Il apparaît même comme l’aboutissement naturel du processus de déshumanisation impulsé par le marché.

Jake pousse cette logique jusque dans ses ultimes retranchements, accomplissant les basses besognes de Ken pour continuer à faire semblant de se conformer à ce rêve américain dont les grands réseaux nourrissent les téléspectateurs, à grand renfort de soaps et de séries stéréotypées.

Ce serait pécher par omission de négliger l’aspect humoristique du roman. Un petit boulot est furieusement drôle. Iain Levison y fait montre d’un incontestable talent de satiriste. Les sarcasmes dont il ponctue l’itinéraire de Jake et la gouaille du personnage se conjuguent à un regard vachard sur l’Amérique et ses habitants. Si Levison se montre impitoyable avec les exécutants zélés du système, à aucun moment on ne le sent méprisant à l’encontre des damnés de la Terre. On se surprend même à souhaiter leur réussite et l’accomplissement de tous leurs désirs, malgré une éthique dépourvue d’état d’âme.

Au final, Un petit boulot permet d’appréhender la lutte des classes sous un angle décomplexé et ironique. De quoi venger sur le papier bien des saloperies portées aux nues par les vainqueurs d’un monde déshumanisant. Maintenant, vivement mon prochain Levison.

« Je suis un sacré fêlé ? Regarde autour de toi, Ken, un monde sans règles. Il y a des gens dont le boulot consiste à faire passer des tests anti-drogue à des employés de magasin. Des gens qui veillent à ce que d’autres n’apportent pas d’arme au boulot. Des gens dans des immeubles de bureaux qui essaient en ce moment même de calculer si licencier sept cent personnes leur fera économiser de l’argent. Quelqu’un est en train de promettre la fortune à d’autres s’ils achètent une cassette vidéo qui explique comment améliorer leur existence. L’économie c’est la souffrance, les mensonges, la peur et la bêtise, et je suis en train de me faire une niche. Je ne suis pas plus fêlé que le voisin, simplement plus décidé. »

un-petit-boulotUn petit boulot (Since the Layoffs, 2002) de Iain Levison – Rééditions Liana Levi, collection « piccolo », septembre 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Fanchita Gonzalez Battle)

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3 réflexions au sujet de « Un petit boulot »

  1. Je suis toujours admirative de la façon dont Iain Levison parle de cette catégorie d’Américains blancs qui ont tout perdu (voire qui n’ont jamais rien eu). Humour, cynisme, détachement : des ingrédients qui font mouche car inattendus, mais qui permettent de vraiment s’interroger, tout en passant un très bon moment de lecture.

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