Vermilion Sands

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Entre Red Beach et West Lagoon, Vermilion Sands se détache tel un mirage sur fond de mer ensablée. Lieu de villégiature estivale d’une colonie de riches oisifs, la station balnéaire semble émerger des œuvres conjointes de Salvador Dali et de Frank Lloyd Wright. Comme un rêve éveillé marqué par diverses névroses et une lassitude balnéaire provoquée par des bains de soleil répétés. Un tropisme propice à toutes les déviances et expérimentations artistiques évoluant au gré des fantasmes et de la fortune de ses habitants.

Dans ce creuset où l’extraordinaire paraît banal et l’ordinaire se teinte d’excentricité, il n’est pas rare de croiser des sculpteurs de nuages à l’œuvre sur le bord de l’autoroute, en quête d’un éventuel mécène, ou d’entendre les chants stridents, quasi-hypnotiques, des sculptures soniques proliférant comme du chiendent dans les récifs de sable. Pour peu que le porte-monnaie suive, on peut y acquérir des fleurs douées pour l’art lyrique et les caprices ou une garde-robe complète confectionnée en biotextile dont l’étoffe vivante chatoie sans cesse au point d’ouvrir les portes de la perception. Et si l’on souhaite s’enraciner pour un temps, pas de problème. Les demeures à louer abondent, restituant sans rechigner l’humeur changeante de leurs occupants. Un must !

Riches veuves ou héritières, magnats du cinéma et vedettes du septième art, artistes maudits et célébrités adulées par les galeristes, tous ne s’y sont pas trompés. Vermilion Sands est le lieu où il faut se rendre, où il faut être vu. À la condition de prendre garde aux raies volantes, omniprésentes, dont le fourreau cache un dard venimeux redoutable. À la condition de ne pas succomber aux illusions tissées par quelque femme fatale, à la dérive, ou aux obsessions des dilettantes opulents hantant les lieux.

En dix nouvelles, J.G. Ballard dresse le portrait d’un futur chimérique correspondant à une banlieue exotique de son esprit. Un paysage intérieur empruntant à la fois au rêve, teinté de cauchemar, et à la dramaturgie antique. Une sorte de restitution picturale, symbolique, de son imagination. L’union de Psyché, Éros et Thanatos. Car Vermilion Sands apparaît bien comme un décor dont l’apparence idyllique masque une nature plus anxiogène. Un décor dont les ors se ternissent et les couleurs gaies se craquèlent. Le reflet d’une période faste en train de s’achever. Une pantomime où les relations d’amitié s’avèrent superficielles et sans lendemain, où l’amour tient davantage de la prédation que de la communion.

Privé de sa volonté, on se laisse porter par les vagabondages des personnages, happé par les dangereuses visions d’un auteur en proie à un spleen contagieux. Et l’on arrive, sans vraiment en comprendre le cheminement, à la seule conclusion possible. Ne pas lire Vermilion Sands serait une faute impardonnable.

Aparté : Certaines éminences de l’Internet m’ont signalé que la traduction n’était pas tip top. Dont acte.

vermilion sandsVermilion Sands de J. G. Ballard – Réédition Tristram, collection « Souple », janvier 2013 (édition augmentée établie par Bernard Sigaud)

Banquise

La réédition en poche de Banquise offre l’opportunité de (re)lire Hervé Prudon, un auteur dont on aurait tort de négliger la bibliographie, même si on lui a souvent reproché ses audaces stylistiques et une certaine nonchalance dans la narration, pour ne pas dire du dilettantisme. À cette occasion, il se fend d’une courte préface où il déplore le silence assourdissant de la critique de genre et confie son goût pour le métissage littéraire. Un fait confirmé à la lecture de Banquise.

Après être sorti de prison, Gribiche échoue à Sainte-Mouise-sur-Dèche, cité de banlieue semblable à tant d’autres. Il espère y retrouver Schmitz dit « Bonnes-Joues », autre taulard avec lequel il a fraternisé. Mais, le bougre est mort. Suicidé. La rumeur affirme pourtant que sa mort n’aurait rien de naturel. Comme Gribiche est du genre tenace, il s’incruste, occupe l’ancien appartement de son pote et mène l’enquête, entre deux parties de baise avec les voisines esseulées qui l’ont adopté. Il questionne les gens, prospecte, investigue, se renseigne auprès des quidams, ne négligeant aucune piste. Pour le commissaire Pojarski, le motif du suicide de « Bonnes-Joues » paraît pourtant évident. L’ex-taulard a été tué par l’atmosphère délétère de débine flottant sur la cité. La bourrique dispose de preuves pour étayer son affirmation, écrites noir sur blanc, en désesperanto, dans le livre qu’il consacre au suicide. D’aucuns affirment cependant que « Bonnes-Joues » avait une compagne, Lola, qui l’aurait quitté peu de temps avant son décès. De là à voir un rapport de cause à effet… À Gribiche de démêler le vrai du faux.

« Si on votait l’euthanasie humanitaire, on tuerait tous les pauvres, ce grand corps malade, cette agonie méchante, cet anus cancéreux d’un monde enculé jusqu’à l’os par les syphilitiques de la pensée, écrasé, normalisé par les panzers de l’actualité, écartelé par les percherons du modernisme, oui, le suicide, enfin une manifestation dans le calme et la dignité. »

Si l’argument de départ de Banquise a les allures d’une intrigue criminelle, il ne sert au final que de prétexte pour brosser le portrait d’une cité de banlieue. La banlieue d’avant, celle où l’indigence et les indigènes se côtoyaient avec difficulté, mais où les salafistes ne scandaient pas encore l’appel au jihad. Une autre époque, sans CRS en garnison, dépourvue d’antennes satellites sur les balcons en guise de décoration florale, mais où la télé rythmait déjà les temps morts.

Banquise dépeint la violence de vivre à côté de la vie, encagé dans une tour, avec pour seul horizon l’ennui, les petits commerces en déshérence et des espaces verts à l’herbe pelée. Rien de neuf sous le soleil des Grands ensembles.

Avec Gribiche, on explore les lieux, liant connaissance avec quelques sommités. Pope Maillard, ex-tenancier de bordel à Alger, désormais rongé par le cancer et les métastases. Junior et Méchouk, le fils cadet et l’employé robot, qui couvent du regard la déchéance du poussah assoupi sur sa fortune. Qui récupérera le pactole ? De son côté, Kibour surveille les plante-bandes du bloc, coiffé du képi graisseux qu’il porte aussi bien que son teint violacé, une vraie carte des vins complète sur la gueule. Le bonhomme ne supporte pas les nègres qui habitent là, ne se privant pas de le faire savoir à son épouse. Pour échapper à la vindicte paternelle, sa fille Anne préfère l’univers des caves où elle joue à la bête à deux dos contre rétribution. Elle se taille d’ailleurs une sacrée réputation dans le quartier, voire au-delà. Quant au commissaire Pojarski, il nourrit son spleen existentiel, entre deux tentatives de suicide. Faut dire qu’entre un père juif et une mère neurasthénique, c’est dur.

D’une prose fertile en digressions, ponctuée de trouvailles langagières réjouissantes, Hervé Prudon impulse la vie à ce microcosme de la désespérance. Il joue avec les mots et les images, à grands renforts de calembours et, avec une rage rafraîchissante, il donne chair à la banlieue, ce territoire de non-vie hanté par les existences étriquées de ses habitants. Banquise s’apparente ainsi à une sorte de poème en prose, où la dèche, les laissés-pour-compte, les inutiles, tout un quart-monde de besogneux et d’exclus se vengent par la parole de la dépression ambiante.

« Sous le Monoprix, une pute grelotte dans ses bas résille. Elle échangerait bien sa vérole contre une chaude pelisse. »

Entre noire et blanche, Hervé Prudon transfigure la banlieue accouchant d’un roman peut-être pas totalement abouti, mais qui n’est pas sans évoquer Jean Vautrin. Excusez du peu.

banquiseBanquise de Hervé Prudon – Réédition La Table ronde, collection « La Petite Vermillon », 2009

Ceux de la Légion

Allez, voici une vieillerie… Je veux dire un classique de la SF américaine. Du genre auquel on ne touche pas, tant la poussière noble déposée par les ans impressionne et fait miroiter les yeux. Bref, une antiquité. Je parle ici de « Ceux de la Légion ». Paru au Bélial’ dans un omnibus rassemblant trois romans*, l’objet est né des œuvres de Jack Williamson, auteur ayant débuté sa carrière dans les pulps des années 1920-1930. Un condensé de sense of wonder et d’aventures, mais avec des boulons. Tout ceci ne nous rajeunit pas…

Préfacé par Roland C. Wagner, l’objet ne manque cependant pas de charme. Un charme suranné demandant beaucoup d’indulgence de nos jours, tant la naïveté du propos et le caractère abracadabrant des mésaventures des héros, et ce malgré une tentative (cosmétique) de rationalisation scientifique comme le souligne le préfacier, empapaoutent mon légionnaire… Mais tout est question de contexte, alors replaçons l’ouvrage dans son époque, c’est-à-dire les années 1930.

Fils de fermiers, puis d’éleveurs au Nouveau-Mexique, Jack Williamson découvre la SF via le pulp Amazing Stories. À cette époque, où on ne s’embarrasse guère de plausibilité scientifique, les récits publiés par ce magazine sont surtout des voyages semés d’embûches dans l’espace ou le temps. Convaincu qu’il souhaite écrire ce type d’histoire, Williamson publie son premier texte en 1928. Et comme bon nombre de ses contemporains, il se spécialise dans le Space opera où il témoigne de cet esprit imaginatif et optimiste, un brin boy scout, faisant toute la différence entre le Nouveau Monde et l’Ancien. Quand on pense qu’à la même époque œuvrent Régis Messac, Jacques Spitz et Karel Capek, on se dit qu’il n’y a pas que l’Atlantique qui sépare les Européens des Américains.

Les livres réédités au Bélial’ appartiennent à une des séries les plus connues de l’auteur, celle de « La Légion de l’espace », se composant de trois romans parus entre 1934 et 1939 dans la revue Astounding Stories, puis Astounding Science-Fiction, auquel est venu s’ajouter un quatrième titre écrit sur le tard en 1983. Poliment, on se contentera de dire que la série illustre l’esprit de la SF d’une certaine époque…

« Grand, mince et droit, sanglé dans l’uniforme vert de la Légion, il avait l’inébranlable fermeté d’une statue de bronze. »

La Légion aurait-elle mal vieillie ? Sans aucun doute. À l’instar de « Doc » E.E. Smith ou d’Edmond Hamilton, Jack Williamson demeure pour la postérité un des piliers du space op’ à grand-papa. Galaxie immense et mystérieuse recelant une foultitude de dangers, intrigue vieillotte et simpliste, en toute circonstance, le doigt sur la couture du pantalon, les légionnaires veillent. Que ce soit contre les visqueuses méduses, les fourbes cométaires ou le diabolique basilic, la Terre peut compter sur ses héros pour la défendre, surtout s’ils entrevoient, de surcroît, la possibilité de sauver une belle fille.

Les traîtres abondent et les espaces cosmiques sont parcourus d’une vibration de géodyne. On affronte à mains nues, ou armé d’un lance-protons, félons, ennemis implacables et créatures cauchemardesques. La situation est grave, désespérée, mais il n’y a rien qu’un légionnaire ne puisse résoudre avec un peu d’huile de coude. Et AKKA, l’arme redoutable qui efface tout, peut être utilisée en ultime recours. Nous sommes en territoire connu. Passez par la case Starwars

Dans la Légion, les personnages seraient-ils archétypaux ? Oui, mais ils restent fréquentables. Comme le fait remarquer Roland C. Wagner, il y a quelque chose des trois mousquetaires dans « Ceux de la Légion ». Cette Légion est d’ailleurs très vite réductible à trois légionnaires. Un trio auquel se joint un jeune premier différent dans chaque histoire, avec sa princesse interchangeable.

La spécificité de Williamson se manifeste plutôt dans les rôles respectifs donnés à chacun de ses héros. À côté des personnages basiques, celui qui monopolise peu à peu l’attention, c’est ce vieux briscard de Giles Habibula. Il humanise en quelque sorte les aventures des légionnaires, leur apportant une touche d’humour, hélas rapidement pesante.

Au final, il ne faut pas prendre cet omnibus pour ce qu’il n’est pas, mais bien pour ce qu’il demeure au regard de l’Histoire de la SF : une distraction datée ne voyant pas plus loin que le bout de son lance-protons. Si « Ceux de la Légion » ne dément pas sa réputation de classique, il faut sans doute tout le recul critique d’un spécialiste pour en apprécier les apports à l’Histoire du genre.

Ceux de la légion« Ceux de la Légion » de Jack Williamson – Édition du Bélial, 2004 (rééditions disponibles en trois romans chez Folio SF)

Notes * : « Ceux de la Légion » rassemble La Légion de l’espace [Legion of Space, 1934], Les Cométaires [The Cometeers, 1936] et Seul contre la Légion [One against the Legion, 1939]

Je reste roi d’Espagne

L’ex-flic et détective privé Txema Arregui se considère comme un homme bloqué. Depuis que l’élue de son cœur Claudia a été tuée, il traîne sa culpabilité comme une tortue sa carapace. Végétant entre liaison virtuelle sur le Web – sous le pseudo Coriolis – et agence fouille-merde – sa raison sociale –, Arregui n’arrive pas à faire le deuil du passé.

Les choses ne s’améliorent guère lorsque débarque dans son bureau Zuruaga. Court sur pattes, costume sombre et colifichets plaqués or à tous les étages, le type respire l’antipathie. Il use et abuse d’une autorité au moins aussi factice que se faconde, questionnant sans cesse Arregui sur sa relation privilégiée avec le roi d’Espagne. N’étant pas enclin à supporter ses manières vulgaires de nouveau riche, Arregui classe aussitôt le fâcheux dans la catégorie baudruche. Mais, l’étron plaqué or, comme le surnomme le détective, est arrivé en compagnie d’un assistant, le genre armoire à glace et petite tête. Et il se montre insistant. Au moins autant que son beau-frère qui n’arrête pas de l’appeler au téléphone. Paraîtrait que la ministre souhaite le voir. Paraîtrait même que l’Espagne a besoin de lui. Que l’Espagne aille se faire foutre !

Troisième roman à paraître dans nos contrées, Je reste roi d’Espagne ne déçoit pas l’aficionado de Carlos Salem. Entre monts de Castille et plateau de la Mancha, l’auteur argentin use des ressorts de la road-story, avec une propension pour le détour et la flânerie propice à l’introspection, la mélancolie saupoudrée d’un humour salutaire. En somme, un vrai remède contre la sinistrôse ambiante doublé d’une multitude de clins d’œil adressés au polar.

Si l’intrigue paraît beaucoup plus sage, on pourrait même dire empreinte d’une certaine gravité, Salem ne fait pas complètement l’impasse sur la dinguerie. Il nous emmène en marge des villes et des autoroutes dans une Espagne minérale, restée coincée quelque part du côté des années 1950. En route, pour un périple jalonné de villages aux noms improbables, regroupés autour de leur unique bar et de leur clocher identique. Pour ainsi dire au milieu de nulle part, hors du temps. À la recherche de la rivière dont personne ne se rappelle le nom, traqués par Zuruaga et ses sbires, Arregui et Juan « Juanito » Carlos courent après le temps perdu. Une femme, les jeux de l’enfance : rien que des souvenirs. Des images baignées de nostalgie, rythmées par des rencontres abracadabrantes. Un roi à la recherche du petit garçon qu’il était, et qui au passage s’amuse beaucoup dans cette course-poursuite au ralenti, fertile en rebondissements rocambolesques. Un voyant rétroviseur qui connaît tout sur le passé d’autrui – ce qui n’est pas sans risque –, mais a oublié le sien. Un chef d’orchestre en quête de sa symphonie perdue et de l’amour de sa vie. Toutefois, à trop courir derrière son passé, ne tourne-t-on pas en rond ? Ne rate-t-on pas sa vie ?

Heureusement, Arregui peut compter sur ses amis. Raúl Soldati et Octavio Rincón, les deux compères de Aller simple. Nemo, le jeune hacker qui aimerait bien voir Arregui sortir avec sa mère. Et bien d’autres, parmi lesquels on notera Paco Ignacio Taibo II himself. De quoi réjouir l’amateur de polar…

Au final, Je reste roi d’Espagne a de quoi réjouir le cœur et les zygomatiques. Un cocktail dont on trouve difficilement l’équivalent en-dehors du monde hispanique et du continent sud-américain. À croire que la dinguerie est inscrite dans les gènes de ses ressortissants. Inutile de préciser que l’on en recommande la lecture. Et que les tièdes aillent se faire foutre ! Car même les canards peuvent canarder les fusils.

Je_reste_roiJe reste roi d’Espagne (Pero sigo siendo el rey, 2009) de Carlos Salem – Réédition Actes Sud, collection Babel Noir, septembre 2011 (roman inédit traduit de l’espagnol [Argentine] par Danielle Schramm)

N’appelle pas à la Maison

Ils sont trois marginaux, habitués aux petites combines et à l’illégalité. Pas vraiment des grands criminels. Ils n’ont pas l’étoffe pour cela et surtout ils ne sont pas complètement dépourvus de sens moral. Plutôt des écorchés vifs, toxicos et alcooliques, condamnés à vivre d’expédients divers pour satisfaire leur besoin chronique d’argent frais.

Il y a d’abord Cristian, le cerveau du trio, qui cache son jeu à ses camarades. Puis sa sœur Raquel, le foie rongé par l’hépatite, en attente d’une greffe pour lui sauver la vie. Enfin, il y a Bruno, l’impulsif, la tête brûlée, amant de Raquel et jaloux de son frère dont il doute de la sincérité et des liens familiaux. Tous les trois ont fait de l’adultère leur fond de commerce. Ils repèrent les couples illégitimes à l’hôtel et les font chanter, menaçant de tout révéler au mari ou à l’épouse trompés s’ils ne lâchent pas d’une grosse somme d’argent.

En général, tous paient sans discuter, préférant la gêne financière passagère au divorce et à la déchéance. Parfois, l’un d’entre-eux se rebelle, rendant à la fratrie la monnaie de sa pièce à coups de poing. Jusqu’au jour où le trio croise la route de Max. Courtier en assurances, récemment divorcé, le bonhomme a noué une relation adultère avec Merche, une femme mariée. Au fil de leurs rendez-vous, Max s’est convaincu qu’il l’aimait. Mais sa maîtresse l’aime-t-elle au point de quitter son mari ? Histoire de forcer le destin, Max contacte Cristian. Il le paie pour tout révéler au cocu, espérant par cette politique de la terre brûlée officialiser sa relation avec Merche.

« Quelqu’un qui n’avait pas de futur, rien qu’un présent immédiat, fugace, comme une allumette qu’il est vain d’essayer de maintenir allumée, on la regarde et on aime la voir se consumer, brûler le bout des doigts. »

Qualifié de Jim Thompson espagnol, Carlos Zanón ne fait pas mentir cette comparaison flatteuse avec l’auteur américain. Avec deux romans traduits dans nos contrées (voire même trois à la date où j’écris ce compte-rendu), le bonhomme s’est taillé une solide réputation, naturellement récompensée par un prix Dashiell Hammet pour J’ai été Johnny Thunders.

Si le précédent titre dénotait une certaine tendresse pour les personnages paumés, le deuxième se révèle implacable, ne leur ménageant guère d’issue optimiste. Cru, sordide, violent, immoral, le roman nous invite à une plongée dans les bas-fonds de la désespérance et de la duplicité humaine. Dans le chaos ambiant de la cité catalane, les personnages de N’appelle pas à la Maison tentent de s’acheter une vie conforme à leur idéal. Hélas, entre crise économique, chômage de masse, précarité sociale et frustration, la réalité semble résister à leur rêve. Alors, ils vivotent et se paient sur la bête, autrement dit les pauvres quidams qu’ils peuvent escroquer, leur soutirant un peu de fric. De l’argent facile, histoire d’alimenter la spirale fatale de leurs illusions.

N’appelle pas à la Maison relève bien du roman noir. Attaché aux sans grades, aux loosers, mais aussi aux citoyens lambda, le roman nous livre un portrait au vitriol de la société espagnole. On serait bien en mal de déceler une once de rédemption dans le parcours de Cristian, de Bruno ou de Raquel. Difficile également d’y voir l’illustration d’un engagement politique ou de la volonté de changer le monde. Quant à Max, issu des classes moyennes, il se révèle le personnage le plus désespéré, prêt à toutes les bassesses, voire tous les crimes, pour retrouver un cocon familial tout aussi illusoire que le précédent.

Sans leur chercher des excuses, Carlos Zanón déroule son récit en un crescendo dramatique dont le dénouement assèche toute velléité de compassion. Assurément, voici un roman incontournable pour tout amateur de noir.

nappelle pas a la maisonN’appelle pas à la Maison (No Llames a Casa, 2012) de Carlos Zanón – Réédition Le Livre de poche, 2016 (roman traduit de l’espagnol par Adrien Bagarry)

Anthracite

L’œuvre de l’auteur italien Valerio Evangelisti démontre, s’il est encore utile de le faire, que les frontières entre les genres très codifiés que sont le roman policier, la science-fiction et le fantastique, sont finalement très perméables. Le personnage récurrent de Pantera apporte une preuve supplémentaire de ce glissement, voire de ce mélange que n’auront pas manqué de remarquer par ailleurs, les lecteurs assidus de l’inquisiteur Eymerich, autre créature d’Evangelisti.

Pantera apparaît pour la première fois dans une nouvelle éponyme au sommaire du recueil Métal hurlant. Nous y faisons connaissance du personnage, un métis afro-mexicain, à la fois pistolero et palero, c’est-à-dire un magicien vaudou. Pantera est à peine plus sympathique que l’inquisiteur dominicain. Tout au plus, entre deux exécutions d’un rare sadisme, discerne-t-on chez lui un vague sentiment de compassion pour les victimes des diverses brutes et profiteurs qu’il côtoie. Chargé par les bourgeois d’une petite ville d’exorciser une horde sauvage d’outlaws fantômes, Pantera découvre les dessous glauques de cette cité du Far-West.
Puis, dans le roman
Black Flag, on le retrouve en train de chasser Koger, un homme-loup, vers la fin de la guerre civile américaine. Trahi par ses employeurs, Pantera cherche refuge auprès d’une troupe d’irréguliers sudistes, commandée par les frères James et un anarcho-individualiste (d’où la couleur de la bannière qu’ils arborent). Mais, ce récit ne constitue qu’une des trois lignes temporelles d’un collage emmenant également le lecteur immédiatement après le 11 septembre 2001 et vers l’An 3000. Ces deux textes font donc la part belle au fantastique et à la science-fiction. Et si Evangelisti aborde les zones d’ombre de l’Histoire des États-Unis, Pantera délaisse ses colts au profit de la psychologie et des sortilèges vaudous.
Avec
Anthracite, l’auteur italien s’affranchit très nettement de ces codes étrangers à l’univers du polar. Les sorts et gris-gris sont remisés en arrière-plan. Place à la description d’une lutte sociale et politique, une lutte des classes sournoise et sans merci. Un combat perdu d’avance…

La première question qui vient à l’esprit lorsque l’on découvre Anthracite, c’est de savoir si le roman peut se lire indépendamment des aventures précédentes de Pantera. A vrai dire si les allusions à Black flag ne manquent pas, elles ne constituent aucunement une gêne à la compréhension de l’intrigue.
On retrouve évidemment la thématique majeure de l’auteur, cette violence inhérente à l’espèce humaine qui conduit les hommes à s’entredéchirer au lieu de s’unir, faisant par là même le bonheur de ceux qui les exploitent. Ici ce thème est transposé dans un univers qui emprunte au meilleur du western spaghetti – visionnez Django et consorts pour vous faire une idée de l’ambiance – tout en faisant clairement référence au roman noir.

L’argument initial laisse penser que le sujet du roman va se focaliser exclusivement sur l’épisode sanglant des Molly Maguires. En effet, Pantera est engagé, à l’instigation d’une ancienne amie prostituée, par les Molly afin de démasquer et d’abattre le traître qui se cache en leur sein (on pense aussi au film de Martin Ritt). Rapidement, il s’avère que le propos de Valerio Evangelisti dépasse ce cadre très restreint.
En fait, l’auteur nous convie à reconsidérer le rêve américain. Il nous ouvre les yeux sur les forces sociales et politiques antagonistes qui ont façonné les États-Unis. A l’instar de l’historien états-unien
Howard Zinn (dont je recommande vivement la lecture d’Une histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours) mais avec un pessimisme cynique, il nous invite à une relecture de l’Histoire états-unienne dépouillée de ces artifices mythiques. Car si les États-Unis sont une nation, ils sont également une narration, figée sur le celluloïd des pellicules cinématographiques (visionnez The Birth of the Nation de D. W. Griffith pour vous en convaincre). Car si les États-Unis ont une Histoire, ils sont surtout une multitude d’histoires, devenues plus ou moins légendaires. Vous connaissez sans doute la réplique : « lorsque la légende devient un fait établi, on imprime la légende. »

Aussi le regard de Valerio Evangelisti est-il formateur. Il incite à remettre en perspective nos représentations sur les États-Unis à la lumière d’autres sources. C’est une expérience enrichissante, à la condition de supporter l’artifice de la magie qui permet à Pantera de se retrouver au cœur de l’affrontement social et politique, des deux côtés à la fois, et ceci sans coup férir. Il faut également faire abstraction d’une intrigue très ample qui à force de multiplier les détours et les divers points de vue, a tendance à égarer le lecteur et à ralentir sévèrement le rythme. Fort heureusement, Valerio Evangelisti retombe sur ses pieds avec un dénouement implacable. Celui imprimé par les vainqueurs mais pas que sur le papier.

anthraciteAnthracite de Valerio Evangelisti – Réédition rivages/noir, 2008 (roman traduit de l’italien par Jacques Barbéri)

Retour à la Nuit

Paru dans la collection Territori à La Manufacture de Livre, Retour à la nuit est en fait la réédition du même roman publié par les confidentielles éditions Écorce. Un fait n’ayant pas empêché ce roman de se tailler une jolie réputation chez les initiés (j’hésite à dire les tatoués). Étant devenu introuvable en-dehors du marché de l’occasion, on ne peut que se réjouir de le voir ainsi accéder à une seconde vie. Il le mérite !

Eric Maneval est du genre immersif. Il prend son temps pour installer son récit et laisser infuser les enjeux d’une intrigue prenant à contre-pied les amateurs de thriller et de tueur en série.

On suit ainsi l’histoire d’Antoine, un type au passé chargé, à la jeunesse fracassée suite à un épisode traumatisant dont il garde les cicatrices sur tous le corps.

Nuit après nuit, durant ses longues veilles, dans ce foyer où il travaille comme gardien, Antoine prend le lecteur à témoin. Il lui confie ses pensées, le fruit de ses cogitations nocturnes, car la nuit, les barrières tombent.

Travaillant auprès d’adolescents à problèmes, une jeunesse en souffrance comme on dit pudiquement, Antoine perçoit dans leur mal être comme un écho à ses propres problèmes. Il éprouve une empathie qui le trouble et qu’il essaie de canaliser, ou du moins de rationaliser.

Puis, peu à peu, le passé resurgit. Le compte-rendu d’une affaire judiciaire entrevue à la télé dans une émission à sensation catalyse son attention. Il s’agit d’un meurtre dans lequel Antoine croit reconnaître une ressemblance avec son propre traumatisme. Et la machine molle s’emballe, car la nuit, les barrières tombent…

Je ne peux m’empêcher de considérer Retour à la nuit comme une grande réussite. Eric Maneval tisse une atmosphère d’étrangeté vénéneuse, distillant l’angoisse au fil des réminiscences d’Antoine. Les craintes du jeune homme plombent peu à peu sa sérénité, révélant la fausseté de son assurance d’adulte.

Eric Maneval prend son temps pour faire monter la tension. Volontiers elliptique, il floute les contours du passé d’Antoine, introduisant progressivement le doute sur ses origines et sur la stabilité de son esprit. Et à la fin, on ne sait plus. Machination ? Fantasme ? Bien malin qui pourra dénouer les fils. Mais peu importe, les impressions demeurent. Intenses. En somme, la marque d’un grand auteur.

Ps : une réédition en poche est prévue bientôt. Vous n’avez donc plus aucune excuse.

retour_nuitRetour à la Nuit de Eric Maneval – La Manufacture de Livre/Territori, 2015

Ainsi soit-il

Un petit article paru dans l’Indic n°21. Abonnez-vous, l’équipe de passionnés animant cette revue le mérite. La chose est visible ici.

RELIGION ET SCIENCE FICTION

La foi à l’épreuve de la fiction spéculative

Littérature tournée vers l’exploration des possibles, la science fiction consacre une grande partie de son corpus, pour ne pas dire l’essentiel, à ausculter les diverses manifestations de l’esprit humain, y compris celles relevant du fait religieux. Loin de chercher à épuiser un sujet qui mériterait un plus ample développement, le présent article se contentera de livrer quelques pistes, guidé par une problématique, on l’espère, pertinente.

Démystifier la religion

ShambleauSeigneur de lumière

En cherchant à donner une explication rationnelle à des problèmes d’ordre religieux, la science-fiction se livre à un travail de démystification critique. Ainsi, les questions de l’origine de la vie, de l’Homme ou des dieux et des mythes apparaissent comme des thématiques fréquentes du genre. Avec Shambleau de Catherine L. Moore, la Gorgone retrouve son origine extra-terrestre. Chez Roger Zelazny, les mythes inspirent plusieurs romans et nouvelles, parmi lesquels on retiendra surtout Seigneur de Lumière. L’auteur y transpose avec talent la mythologie hindouiste et le bouddhisme sur une autre planète, rejouant la lutte du Bouddha contre ses pairs, via le culte de l’accélérationnisme.

Onzième commandementdune-cover

La SF abonde également en théocraties fournissant autant de visions d’avenir cauchemardesques. La religion y apparaît comme la continuation de la politique par d’autres moyens. Déjà connu pour la nouvelle « Car je suis un Dieu jaloux », où il imagine que Dieu abandonne l’humanité pour faire alliance avec les extra-terrestres qui envahissent la Terre, Lester Del Rey est également l’auteur d’un classique : Le Onzième commandement. Belle illustration des prédictions pessimistes de La Bombe P de Paul R. Ehrlich, le roman s’empare des thèmes de la surpopulation, de la pénurie et de la dictature religieuse. « Croissez et multipliez », l’expression sonne pour Boyd Jensen, condamné à l’exil sur Terre, comme un appel au suicide. Mais, le commandement de l’Église éclectique cache des motifs plus biologiques.

Livre-univers, saga familiale aux accents de tragédie, Dune se révèle d’une complexité stimulante, brassant une multitude de thèmes dans les domaines de la politique, l’écologie, l’économie, la psychologie et la religion. Frank Herbert y imagine une forme de syncrétisme original entre la religion, l’écologie et la génétique, utilisant la notion théologique de prescience.

HypérionEndymion

Endymion de Dan Simmons conçoit un futur où l’Église apostolique et romaine a comblé le vide provoqué par la chute de l’Hégémonie (Cf Hypérion) qui gouvernait jusque-là l’Humanité. Les religieux étendent désormais leur emprise sur plusieurs mondes, via le bras armé de la Pax et le sacrement du cruciforme. Ce symbiote procure en effet à son porteur l’immortalité promise par les textes religieux. Une promesse conférée au prix d’un esclavage programmé par des puissances occultes.

En chair(e) étrangère

Nuit de la lumièreSi l’on considère qu’il existe d’autres espèces douées de raison dans l’univers, quoi de plus naturel pour la SF de s’y frotter et de soulever quelques problèmes moraux. Réputé pour son goût de la transgression, on n’attendait pas moins de Philip José Farmer qu’un peu de fantaisie et de mauvais esprit. Rassemblées dans La Nuit de la Lumière, les aventures du Père Carmody semblent une alternative ludique aux états d’âme. Suite à une révélation, le bonhomme abandonne son existence de crapule et se convertit pour expier ses péchés. Le voilà chargé par l’Église d’affronter de redoutables problèmes théologiques dans toute la Galaxie. Si les tribulations du religieux sont globalement assez légères, elles permettent toutefois de traiter quelques questions métaphysiques ou éthiques sous un angle insolite.

Le-moineau-de-Dieu-640x327Plus dramatique, Le Moineau de Dieu de Mary Doria Russell s’apparente à une parabole religieuse. Vers 2060, après avoir détecté un signal extraterrestre, les Jésuites commanditent une expédition scientifique vers le monde d’où il provient. À sa tête, le père Emilio Sandoz est impatient de rencontrer d’autres créatures de Dieu. Beaucoup plus tard, seul survivant de la mission, il revient sur Terre pour y être jugé. Ce roman d’une grande finesse psychologique pose le problème de la communication avec une autre espèce et s’interroge sur la nature de Dieu. Un must !

enfants_icarePlus connu pour sa collaboration avec Stanley Kubrick sur le film 2001, l’Odyssée de l’espace dont il a tiré parallèlement un court roman, Arthur C. Clarke revient à la religion avec Les Enfants d’Icare. Dans le futur, les extraterrestres ont envahi pacifiquement la Terre apportant leur science et technique aux hommes. Appelés les Suzerains, ils souhaitent guider l’humanité vers la Transformation, favorisant sa fusion avec le Suresprit, une entité avancée qui confine à la divinité. Mais, les Suzerains sont condamnés à agir cachés car ils ont l’apparence du Diable tel qu’on le représente dans la littérature médiévale. Le Bien est-il compatible avec l’image traditionnelle du Mal ? Clarke dépasse le questionnement pour aboutir à un dénouement eschatologique que n’aurait pas désavoué Teilhard de Chardin.

Spéculations théologiques et métaphysiques

La SF ne dédaigne pas les sujets métaphysiques. De nombreux auteurs, et non des moindres, ce sont ainsi illustrés dans ce domaine.

En_remorquant_JehovahIssu d’une famille presbytérienne de Philadelphie, James Morrow se découvre pendant ses études une passion pour les fictions philosophiques et satiriques, en particulier celle de Voltaire et Camus. Humaniste insolent, il choisit de mettre son érudition scientifique et philosophique au service d’un questionnement, souvent drôle, des thèmes religieux et métaphysiques. Volontiers provocateur, l’auteur américain s’empare de la forme du conte pour l’utiliser comme l’outil d’une réflexion amusée sur la croyance, l’athéisme, l’absurdité de l’existence et le sens de la vie. Parmi ses romans, la Trilogie de Jéhovah s’impose comme un incontournable. James Morrow y met en scène la mort de Dieu et ses conséquences, faisant subir divers traitements sacrilèges au corps de l’entité divine.

trilogie_cosmiqueRéputé dans nos contrées pour les Chroniques de Narnia où il laisse affleurer ses convictions religieuses, C. S. Lewis est également l’auteur d’un cycle plus ancien. Écrite entre 1938 et 1945, la Trilogie cosmique lorgne du côté de l’œuvre de H. G. Wells, troquant juste le socialisme contre une foi chrétienne ardente. L’écrivain irlandais prend en effet la Bible au pied de la lettre, imaginant que chaque planète du système solaire a été confiée à la garde d’un eldil, autrement dit un ange. Le Mal est absent de la Création, sauf sur Terre, où l’eldil s’est rebellé contre le Plan de Dieu, condamnant les Terriens au bannissement, au silence, à la souffrance et aux tentations néfastes. Quelque peu surannée, la trilogie vaut surtout pour son premier volet, Au-delà de la planète silencieuse, où Lewis développe sa vision chrétienne du cosmos.

cas de conscienceLa question du Mal revient comme un leitmotiv dans plusieurs autres romans de SF. Elle figure notamment au cœur du propos de Un Cas de conscience de James Blish. Sur Lithia vit une espèce de reptiles géants. Créatures raisonnables dotées d’une civilisation évoluée, les Lithiens ne connaissent ni le mal ni le bien, ignorant la guerre, l’art, le sport et la religion. Leur existence pose problème au père Ruiz-Sanchez, biologiste et prêtre jésuite, délégué par la Terre pour évaluer le potentiel de la planète. Après réflexion, il soupçonne les Lithiens d’être un piège conçu par le Diable pour éloigner l’Homme de Dieu. Avec ce roman, James Blish interroge avec pertinence la nature humaine tout en abordant des questions théologiques. Sans doute un peu aride, Un Cas de conscience n’en demeure pas moins un livre puissant où l’altérité fait office de miroir.

Expérience mystique

Littérature d’idées, la science-fiction apparaît également comme une littérature d’expérimentations formelles et narratives.

voici_l'hommeParu d’abord sous la forme d’une novella en 1967, le roman Voici l’homme paraît incontournable. Michael Moorcock y révèle une vision iconoclaste de la foi récompensée par quelques lettres d’insultes. Le synopsis a le mérite de la simplicité. Souhaitant rencontrer le Christ, Karl Glogauer, un parfait raté, homosexuel occasionnel, emprunte un chronoscape pour retourner dans le passé. Une fois sur place, il s’aperçoit que nul prophète n’est apparu en Palestine. Il choisit donc de combler ce vide, poussant le sacrifice jusqu’à être crucifié à sa place. Au-delà du simple récit temporel, Voici l’homme confronte la foi à la psychanalyse, établissant un lien entre le mysticisme et la sexualité. Centré sur la personnalité névrosée de Glogauer, le récit donne des protagonistes du nouveau testament une image bien différente de celle encensée par l’Église, où Glogauer se montre finalement plus masochiste que croyant.

trilogie divineCréatures omniscientes et mondes truqués abondent dans l’œuvre de Philip K. Dick. L’auteur américain y questionne de manière obsessionnelle la nature de la réalité. Avec la Trilogie Divine (que l’on devrait plutôt appeler Tétralogie si l’on compte Radio libre Albemuth), il fait sauter les ultimes barrières. Fondé sur l’expérience mystique qu’il a vécu en 1974, SIVA, le premier opus de la Trilogie, tente de donner une explication au message reçu par Horselover Fat, double schizophrène de l’auteur. En communication avec un satellite divin, le fameux SIVA (VALIS en anglais), envoyé par des extra-terrestres de Sirius, Horselover découvre que l’Empire n’a jamais pris fin et que le Mal contrôle secrètement le monde, manipulant les mots et donc la réalité. Il semble bien que SIVA ait été conçu par Dick comme un moyen d’analyser sa propre situation, via le platonisme et le gnosticisme. En quête de l’anamnèse, il flirte avec la folie, mais les prophètes ne sont-ils pas des fous eux-mêmes ? SIVA annonce L’Invasion divine, La Transmigration de Timothy Archer étant un peu à part, et prolonge Radio libre Albemuth. L’ensemble est un tantinet abscons mais la plongée dans la psyché de Dick reste complètement fascinante.

Des nouvelles de Norman Spinrad

Auteur américain incontournable, du moins à mes yeux, Norman Spinrad est dit-on aussi un talentueux nouvelliste. N’ayant jusqu’à présent lu que ses romans, j’ai décidé de combler mes lacunes. Après avoir mis la main sur les deux anthologies composées par Patrice Duvic, je me suis aussitôt lancé pour juger sur pièces. Bien m’en a pris car, mis à part quelques textes un tantinet décevants, j’ai jubilé comme rarement, me délectant au passage avec quelques perles à porter au rang de chefs-d’œuvre de la S-F.

Dans sa préface, Patrice Duvic insiste d’entrée sur la difficulté à définir l’œuvre de Norman Spinrad. Une difficulté au moins aussi grande que celle consistant à définir la Science-fiction elle-même. Car une chose semble certaine à la lecture des deux recueils, l’auteur fait montre d’une vertigineuse diversité d’inspiration, de ton et de style, poussant cette pluralité jusque dans ses thématiques. Quoi de plus normal pour un écrivain considérant la speculative fiction comme « la seule forme de littérature qui soit vraiment en prise avec notre époque, qui explore la réalité multiple dans laquelle nous vivons. »

Enfant de la contre-culture, Norman Spinrad considère la S-F comme un moyen d’élargir le champ de la conscience. À l’instar de la drogue, un de ses sujets de prédilection, le genre créé un effet esthétique et littéraire ouvrant les perspectives sur les infinies possibilités générées par l’esprit. Une conception allant de pair avec la notion d’entropie, de chaos, principe vital de l’évolution à ses yeux. Bref, voyons un peu ce que le sommaire de ces deux anthologies nous propose. Je m’excuse par avance du caractère lapidaire de mes commentaires.

Norman-Spinrad-Le-Livre-D-or-De-La-Science-Fiction-Livre-849062379_LCommençons par Le livre d’or de la S-F.

« Le dernier des Romani ». Sur le thème de l’éternel errant, du réprouvé, Norman Spinrad met ici en scène un Rom, le dernier de son peuple, qui trouve son salut et sa patrie dans l’espace. Ce texte, le premier de l’auteur, est intéressant sans être bouleversant. Toutefois, il augure bien du devenir de celui-ci.

« Subjectivité » Pour assouplir les effets de l’enfermement durant un long vol spatial, on drogue les membres de l’équipage. En proie à des visions psychédéliques, ceux-ci ne parviennent plus à faire la différence entre celles-ci et la réalité. J’avoue m’être beaucoup amusé en lisant cette nouvelle dont le dénouement ne gâche rien. Oh non !

« Les anges du cancer » Un excellent texte sur la rémission et le voyage intérieur, doté de surcroît d’un dénouement grinçant du plus bel effet.

« Le dernier hurrah de la Horde d’Or » Franchement bof ! Ce texte mettant en scène Jerry Cornélius, le héros de Michael Moorcock, m’a laissé de marbre. Passons.

« Le grand flash » Rock et apocalypse nucléaire, deux thèmes permettant à Spinrad de déployer sa verve iconoclaste. Bravo !

« L’herbe du temps » Une construction impeccable pour un effet maximum. Alors là, je dis chef-d’œuvre ! Assertion non négociable.

« Continent perdu » Une ballade dans New York, après que les États-Unis aient perdu de leur superbe du fait de la sur-pollution. L’argument sert de prétexte à un propos de nature plus politique. J’ai beaucoup aimé ce texte qui m’a rappelé l’excellent « Chair à pavé ».

« Nulle part où aller » Je passe, n’ayant pas accroché à la chose…

« La beauté de la chose » Nouvelle ballade dans une cité de New York progressivement dépouillée de ses bâtiments et monuments emblématiques, tous vendus à de riches étrangers. Le texte offre l’opportunité de confronter la subjectivité américaine à celle d’une culture étrangère, ici nippone. J’ai bien aimé.

« Souvenir de famille » Ce texte est une parabole antimilitariste dotée d’un dénouement émouvant. Pas mal sans être bouleversant. J’ai lu beaucoup mieux dans le genre.

« Tous les sons de l’arc-en-ciel » L’argument de départ rappelle celui de Les miroirs de l’esprit. Toutefois, il ne s’agit pas ici de dénoncer la dianétique mais de traiter de la notion de réalité multiple. Bien aimé.

« Black out » Bof ! Dommage de terminer le premier recueil avec cette nouvelle que je juge quelconque.

au-coeur-de-l-orage-184900-250-400Passons au recueil Au cœur de l’orage.

« Expansion » On se trouve dans un Empire interstellaire où la durée du temps de voyage confère à la Terre un avantage technologique. Un marchand astucieux essaie de tirer son épingle du jeu. Un propos classique avec un dénouement à la Spinrad. Rien de neuf sous le soleil.

« Enfant de l’esprit » Que se passerait-il si l’on rencontrait la femme de ses rêves et si l’on pouvait assouvir avec elle tous ses désirs ? Cette expérience est vécue par trois éclaireurs sur une planète étrangère. Une nouvelle fois, un très bon texte.

« L’égalisateur » On connaît la formule : Si tu veux la paix, prépare la guerre. Dans ce texte, Norman Spinrad s’intéresse aux problèmes de conscience soulevés par l’invention d’une nouvelle arme sans tomber dans le piège inhérent à ce genre de sujet. Très bien.

« Question de technique » Un texte humoristique défouraillant tout azimut. Bien aimé.

« Agonie » À nouveau, un chef-d’œuvre démontrant de surcroît que Norman Spinrad peut produire des histoires touchantes.

« Thérapie » Lavage de cerveau et conditionnement. Un court texte très efficace.

« Chéri, recommençons ! » Alors là, bof bof ! Je passe.

« Le syndrome infernal » Un récit humoristique sur les super-héros. Pas mal !

« Les héros ne meurent qu’une fois » Un récit cruel sur le caractère indéfectible de l’amour. Cœurs d’artichaut s’abstenir…

« Les portes de l’univers » Bof ! Le propos est intéressant mais je n’ai pas adhéré au traitement. Tant pis !

« Au cœur de l’orage » Un court texte distrayant, hélas vite oublié.

« Sur la route de Mindalla » Par son thème, la réalisation des fantasmes, ce texte rappelle « Les enfants de l’esprit ». Pas mal mais sans plus.

« En terrain neutre » Une rencontre du troisième type réalisée sous l’emprise de la drogue. Une histoire bien menée, dotée d’un dénouement optimiste.

« L’âge de l’invention » L’argument de cette nouvelle sert de prétexte à une satire sur le monde de l’art. Pas mal.

« Impasse » Cette nouvelle illustre à merveille la question : l’herbe est-elle plus verte ailleurs ? On se doute de la réponse…

« L’entropie, bébé, quel pied d’acier » Incontestablement la nouvelle la plus expérimentale des deux anthologies. Je n’ai pas du tout accroché !

Au final, le bilan s’avère plus que positif. Norman Spinrad est effectivement très talentueux et je ne peux que recommander de lire ces deux anthologies.

Le livre d’or de la S-F – Norman Spinrad – anthologie présentée par Patrice Duvic – Presses Pocket, mai 1978

Au cœur de l’orage – Norman Spinrad – anthologie réunie par Patrice Duvic – Presses Pocket, novembre 1979

Manituana

1775, Mohawk Valley. Tribus iroquoises et colons européens vivent paisiblement, récoltant les fruits d’un métissage culturel et biologique harmonieux. Pourtant, l’équilibre reste fragile car la cupidité, l’appât du gain et la volonté de domination minent les acquis chèrement payés par les uns et les autres durant la guerre contre les Français. Les nuages de la tempête à venir s’amoncèlent déjà à l’Est dans les établissements du littoral. Un vent de liberté souffle, irrésistible. Il ne tardera pas à balayer l’Iroquirlande, bouleversant les amitiés toutes fraîches, les liens familiaux et les coutumes ancestrales.

« Deux tribus se disputaient la Terre. L’une habitait au nord du Saint-Laurent, l’autre au sud. Le Maître de la Vie, attristé par cette guerre, décida de descendre du ciel avec un mystérieux bagage. Le Maître de la Vie déroula la couverture et dedans il y avait une terre de délices, créée pour que tous y vivent dans l’abondance et qu’il n’y ait plus de motifs de combattre. Il posa le cadeau sur les eaux du Saint-Laurent, à égale distance des deux berges, et invita les hommes à s’y établir. Pendant de longues années, le peuple du Sud et le peuple du Nord vécurent en paix sur Manituana. Pour se parler, ils mélangèrent leurs langues, de sorte qu’aucune incompréhension ne puisse surgir. Les premiers enfants naquirent et beaucoup d’entre eux avaient leur père d’un peuple et leur mère de l’autre. Chaque famille voulait que les descendants apprennent d’abord la langue et les habitudes des aïeux. Ainsi, tandis que les fils grandissaient et parlaient la langue bâtarde qui n’était maternelle pour personne, les gens du Nord et ceux du Sud recommencèrent à se haïr. Ceux du Sud retournèrent dans le Sud et ceux du Nord dans le Nord. Seuls les enfants qui n’étaient d’aucun peuple restèrent sur Manituana, tandis que leurs parents se préparaient à combattre, pour décider qui d’entre eux garderait l’île. »

Roman choral né des œuvres collectives de cinq auteurs italiens [1], Manituana délaisse le récit de la naissance d’une nation pour se concentrer sur son avortement. Des terres sauvages d’Amérique du Nord aux banlieues surpeuplées de Londres, des premières échauffourées entre patriotes et loyalistes à l’insurrection générale, puis à cette guerre pudiquement nommée d’indépendance, Wu Ming adopte le point de vue des vrais perdants du conflit : les Amérindiens.

À l’instar de Valerio Evangelisti [2], de Sergio Leone ou de Howard Zinn [3], le collectif italien nous narre ainsi une version démythifiée de l’histoire des États-Unis. La guerre d’Indépendance américaine apparaît ici débarrassée de son imagerie édifiante – pour ne pas dire pieuse – et de ses épisodes glorieux. Ce conflit, officiellement mené pour défendre la liberté, le droit à la vie et au bonheur contre le despotisme, se révèle finalement un choc des civilisations visant à la domination, une lutte des classes pérennisant les inégalités sociales et une guerre civile divisant les communautés jusque dans leurs familles et leurs chairs.

Récit d’aventure dénué de toute grandiloquence épique, Manituana ne manque toutefois pas de souffle. Les auteurs nous immergent sans transition au cœur du XVIIIe siècle, nous baladent des forêts d’Amérique du Nord aux salons de l’aristocratie en passant par les bas-fonds de l’East-End londonien. La richesse de la documentation rassemblée pour faire vivre ces lieux n’alourdit à aucun moment l’intrigue avec des détails superflus. D’une manière similaire, la variété des registres de langage fascine, même lorsque le collectif Wu Ming se permet quelques libertés avec la réalité historique, en empruntant à Anthony Burgess les tournures argotiques de son roman L’Orange mécanique. Les descriptions des combats impressionnent par leur brièveté, leur scénographie quasi-cinématographique et leur sauvagerie primitive. Les scènes de cour à Londres brillent par leur drôlerie et tournent en ridicule, à la manière des contes philosophiques, les us et coutumes de l’aristocratie anglaise.

Par ailleurs, on s’attache au destin de personnages résolument humains, taraudés par le doute, animés par l’espoir de lutter pour une juste cause et en proie aux états d’âme de leur conscience. Joseph Brant Thayendanega, l’interprète indien, devenu chef de guerre et porte-parole de son peuple, Philip Lacroix, dit le Grand Diable, guerrier redouté et lecteur de Shakespeare et des philosophes des Lumières, Peter, le jeune métis et sa sœur Esther, tous s’éloignent des stéréotypes du roman-feuilleton. Ils prennent vie, fait et cause dans un combat que l’on sait perdu d’avance. Heureusement, Wu Ming nous épargne toute compassion complaisante en nous livrant un portrait nuancé et digne de chacun des personnages, et évite également l’écueil de l’angélisme.

Paradoxalement utopique et lucide, à la fois digne et mélancolique, Manituana nous convainc sans peine : la mémoire des vaincus porte davantage d’espoir pour l’avenir que l’histoire écrite par les vainqueurs. Un monde meurt, cédant la place à un nouveau, et Wu Ming nous offre un livre généreux et politique dans la meilleure acception du terme.

« Mon nom est personne ou Wu Ming,
refaire le monde en le racontant. »

[1] Issu en partie du collectif Luther Blissett, à qui l’on doit notamment L’Oeil de Carafa, paru au Seuil, Wu Ming fédère cinq écrivains italiens rejetant le système de l’auteur-star. Activistes politiques pratiquant la « contre-information homéopathique », artistes protéiformes et théoriciens de la mythopoïèse (création des mythes), de la culture pop ou du copyleft (gratuité de la culture), les auteurs de Wu Ming démontrent que liberté et intelligence ne sont pas des vains mots. Plus d’informations ici.
Notons au passage que lorsqu’un membre du collectif signe seul un titre, le pseudonyme Wu Ming est suivi d’un numéro. On peut lire une chronique de Guerre aux humains ici.

[2] Pour se faire une idée, on peut lire Anthracite et Nous ne sommes rien, soyons tout !

[3] Recommandons la lecture d’Une histoire populaire des États-Unis dont vient de paraître une adaptation sous la forme d’un roman graphique intitulé Une histoire populaire de l’Empire américain.

ManituanaManituana (Manituana) de Wu Ming – Éditions Métailié, août 2009 (roman traduit de l’italien par Serge Quadruppani)