Vermilion Sands

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Entre Red Beach et West Lagoon, Vermilion Sands se détache tel un mirage sur fond de mer ensablée. Lieu de villégiature estivale d’une colonie de riches oisifs, la station balnéaire semble émerger des œuvres conjointes de Salvador Dali et de Frank Lloyd Wright. Comme un rêve éveillé marqué par diverses névroses et une lassitude balnéaire provoquée par des bains de soleil répétés. Un tropisme propice à toutes les déviances et expérimentations artistiques évoluant au gré des fantasmes et de la fortune de ses habitants.

Dans ce creuset où l’extraordinaire paraît banal et l’ordinaire se teinte d’excentricité, il n’est pas rare de croiser des sculpteurs de nuages à l’œuvre sur le bord de l’autoroute, en quête d’un éventuel mécène, ou d’entendre les chants stridents, quasi-hypnotiques, des sculptures soniques proliférant comme du chiendent dans les récifs de sable. Pour peu que le porte-monnaie suive, on peut y acquérir des fleurs douées pour l’art lyrique et les caprices ou une garde-robe complète confectionnée en biotextile dont l’étoffe vivante chatoie sans cesse au point d’ouvrir les portes de la perception. Et si l’on souhaite s’enraciner pour un temps, pas de problème. Les demeures à louer abondent, restituant sans rechigner l’humeur changeante de leurs occupants. Un must !

Riches veuves ou héritières, magnats du cinéma et vedettes du septième art, artistes maudits et célébrités adulées par les galeristes, tous ne s’y sont pas trompés. Vermilion Sands est le lieu où il faut se rendre, où il faut être vu. À la condition de prendre garde aux raies volantes, omniprésentes, dont le fourreau cache un dard venimeux redoutable. À la condition de ne pas succomber aux illusions tissées par quelque femme fatale, à la dérive, ou aux obsessions des dilettantes opulents hantant les lieux.

En dix nouvelles, J.G. Ballard dresse le portrait d’un futur chimérique correspondant à une banlieue exotique de son esprit. Un paysage intérieur empruntant à la fois au rêve, teinté de cauchemar, et à la dramaturgie antique. Une sorte de restitution picturale, symbolique, de son imagination. L’union de Psyché, Éros et Thanatos. Car Vermilion Sands apparaît bien comme un décor dont l’apparence idyllique masque une nature plus anxiogène. Un décor dont les ors se ternissent et les couleurs gaies se craquèlent. Le reflet d’une période faste en train de s’achever. Une pantomime où les relations d’amitié s’avèrent superficielles et sans lendemain, où l’amour tient davantage de la prédation que de la communion.

Privé de sa volonté, on se laisse porter par les vagabondages des personnages, happé par les dangereuses visions d’un auteur en proie à un spleen contagieux. Et l’on arrive, sans vraiment en comprendre le cheminement, à la seule conclusion possible. Ne pas lire Vermilion Sands serait une faute impardonnable.

Aparté : Certaines éminences de l’Internet m’ont signalé que la traduction n’était pas tip top. Dont acte.

vermilion sandsVermilion Sands de J. G. Ballard – Réédition Tristram, collection « Souple », janvier 2013 (édition augmentée établie par Bernard Sigaud)

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Banquise

La réédition en poche de Banquise offre l’opportunité de (re)lire Hervé Prudon, un auteur dont on aurait tort de négliger la bibliographie, même si on lui a souvent reproché ses audaces stylistiques et une certaine nonchalance dans la narration, pour ne pas dire du dilettantisme. À cette occasion, il se fend d’une courte préface où il déplore le silence assourdissant de la critique de genre et confie son goût pour le métissage littéraire. Un fait confirmé à la lecture de Banquise.

Après être sorti de prison, Gribiche échoue à Sainte-Mouise-sur-Dèche, cité de banlieue semblable à tant d’autres. Il espère y retrouver Schmitz dit « Bonnes-Joues », autre taulard avec lequel il a fraternisé. Mais, le bougre est mort. Suicidé. La rumeur affirme pourtant que sa mort n’aurait rien de naturel. Comme Gribiche est du genre tenace, il s’incruste, occupe l’ancien appartement de son pote et mène l’enquête, entre deux parties de baise avec les voisines esseulées qui l’ont adopté. Il questionne les gens, prospecte, investigue, se renseigne auprès des quidams, ne négligeant aucune piste. Pour le commissaire Pojarski, le motif du suicide de « Bonnes-Joues » paraît pourtant évident. L’ex-taulard a été tué par l’atmosphère délétère de débine flottant sur la cité. La bourrique dispose de preuves pour étayer son affirmation, écrites noir sur blanc, en désesperanto, dans le livre qu’il consacre au suicide. D’aucuns affirment cependant que « Bonnes-Joues » avait une compagne, Lola, qui l’aurait quitté peu de temps avant son décès. De là à voir un rapport de cause à effet… À Gribiche de démêler le vrai du faux.

« Si on votait l’euthanasie humanitaire, on tuerait tous les pauvres, ce grand corps malade, cette agonie méchante, cet anus cancéreux d’un monde enculé jusqu’à l’os par les syphilitiques de la pensée, écrasé, normalisé par les panzers de l’actualité, écartelé par les percherons du modernisme, oui, le suicide, enfin une manifestation dans le calme et la dignité. »

Si l’argument de départ de Banquise a les allures d’une intrigue criminelle, il ne sert au final que de prétexte pour brosser le portrait d’une cité de banlieue. La banlieue d’avant, celle où l’indigence et les indigènes se côtoyaient avec difficulté, mais où les salafistes ne scandaient pas encore l’appel au jihad. Une autre époque, sans CRS en garnison, dépourvue d’antennes satellites sur les balcons en guise de décoration florale, mais où la télé rythmait déjà les temps morts.

Banquise dépeint la violence de vivre à côté de la vie, encagé dans une tour, avec pour seul horizon l’ennui, les petits commerces en déshérence et des espaces verts à l’herbe pelée. Rien de neuf sous le soleil des Grands ensembles.

Avec Gribiche, on explore les lieux, liant connaissance avec quelques sommités. Pope Maillard, ex-tenancier de bordel à Alger, désormais rongé par le cancer et les métastases. Junior et Méchouk, le fils cadet et l’employé robot, qui couvent du regard la déchéance du poussah assoupi sur sa fortune. Qui récupérera le pactole ? De son côté, Kibour surveille les plante-bandes du bloc, coiffé du képi graisseux qu’il porte aussi bien que son teint violacé, une vraie carte des vins complète sur la gueule. Le bonhomme ne supporte pas les nègres qui habitent là, ne se privant pas de le faire savoir à son épouse. Pour échapper à la vindicte paternelle, sa fille Anne préfère l’univers des caves où elle joue à la bête à deux dos contre rétribution. Elle se taille d’ailleurs une sacrée réputation dans le quartier, voire au-delà. Quant au commissaire Pojarski, il nourrit son spleen existentiel, entre deux tentatives de suicide. Faut dire qu’entre un père juif et une mère neurasthénique, c’est dur.

D’une prose fertile en digressions, ponctuée de trouvailles langagières réjouissantes, Hervé Prudon impulse la vie à ce microcosme de la désespérance. Il joue avec les mots et les images, à grands renforts de calembours et, avec une rage rafraîchissante, il donne chair à la banlieue, ce territoire de non-vie hanté par les existences étriquées de ses habitants. Banquise s’apparente ainsi à une sorte de poème en prose, où la dèche, les laissés-pour-compte, les inutiles, tout un quart-monde de besogneux et d’exclus se vengent par la parole de la dépression ambiante.

« Sous le Monoprix, une pute grelotte dans ses bas résille. Elle échangerait bien sa vérole contre une chaude pelisse. »

Entre noire et blanche, Hervé Prudon transfigure la banlieue accouchant d’un roman peut-être pas totalement abouti, mais qui n’est pas sans évoquer Jean Vautrin. Excusez du peu.

banquiseBanquise de Hervé Prudon – Réédition La Table ronde, collection « La Petite Vermillon », 2009

Ceux de la Légion

Allez, voici une vieillerie… Je veux dire un classique de la SF américaine. Du genre auquel on ne touche pas, tant la poussière noble déposée par les ans impressionne et fait miroiter les yeux. Bref, une antiquité. Je parle ici de « Ceux de la Légion ». Paru au Bélial’ dans un omnibus rassemblant trois romans*, l’objet est né des œuvres de Jack Williamson, auteur ayant débuté sa carrière dans les pulps des années 1920-1930. Un condensé de sense of wonder et d’aventures, mais avec des boulons. Tout ceci ne nous rajeunit pas…

Préfacé par Roland C. Wagner, l’objet ne manque cependant pas de charme. Un charme suranné demandant beaucoup d’indulgence de nos jours, tant la naïveté du propos et le caractère abracadabrant des mésaventures des héros, et ce malgré une tentative (cosmétique) de rationalisation scientifique comme le souligne le préfacier, empapaoutent mon légionnaire… Mais tout est question de contexte, alors replaçons l’ouvrage dans son époque, c’est-à-dire les années 1930.

Fils de fermiers, puis d’éleveurs au Nouveau-Mexique, Jack Williamson découvre la SF via le pulp Amazing Stories. À cette époque, où on ne s’embarrasse guère de plausibilité scientifique, les récits publiés par ce magazine sont surtout des voyages semés d’embûches dans l’espace ou le temps. Convaincu qu’il souhaite écrire ce type d’histoire, Williamson publie son premier texte en 1928. Et comme bon nombre de ses contemporains, il se spécialise dans le Space opera où il témoigne de cet esprit imaginatif et optimiste, un brin boy scout, faisant toute la différence entre le Nouveau Monde et l’Ancien. Quand on pense qu’à la même époque œuvrent Régis Messac, Jacques Spitz et Karel Capek, on se dit qu’il n’y a pas que l’Atlantique qui sépare les Européens des Américains.

Les livres réédités au Bélial’ appartiennent à une des séries les plus connues de l’auteur, celle de « La Légion de l’espace », se composant de trois romans parus entre 1934 et 1939 dans la revue Astounding Stories, puis Astounding Science-Fiction, auquel est venu s’ajouter un quatrième titre écrit sur le tard en 1983. Poliment, on se contentera de dire que la série illustre l’esprit de la SF d’une certaine époque…

« Grand, mince et droit, sanglé dans l’uniforme vert de la Légion, il avait l’inébranlable fermeté d’une statue de bronze. »

La Légion aurait-elle mal vieillie ? Sans aucun doute. À l’instar de « Doc » E.E. Smith ou d’Edmond Hamilton, Jack Williamson demeure pour la postérité un des piliers du space op’ à grand-papa. Galaxie immense et mystérieuse recelant une foultitude de dangers, intrigue vieillotte et simpliste, en toute circonstance, le doigt sur la couture du pantalon, les légionnaires veillent. Que ce soit contre les visqueuses méduses, les fourbes cométaires ou le diabolique basilic, la Terre peut compter sur ses héros pour la défendre, surtout s’ils entrevoient, de surcroît, la possibilité de sauver une belle fille.

Les traîtres abondent et les espaces cosmiques sont parcourus d’une vibration de géodyne. On affronte à mains nues, ou armé d’un lance-protons, félons, ennemis implacables et créatures cauchemardesques. La situation est grave, désespérée, mais il n’y a rien qu’un légionnaire ne puisse résoudre avec un peu d’huile de coude. Et AKKA, l’arme redoutable qui efface tout, peut être utilisée en ultime recours. Nous sommes en territoire connu. Passez par la case Starwars

Dans la Légion, les personnages seraient-ils archétypaux ? Oui, mais ils restent fréquentables. Comme le fait remarquer Roland C. Wagner, il y a quelque chose des trois mousquetaires dans « Ceux de la Légion ». Cette Légion est d’ailleurs très vite réductible à trois légionnaires. Un trio auquel se joint un jeune premier différent dans chaque histoire, avec sa princesse interchangeable.

La spécificité de Williamson se manifeste plutôt dans les rôles respectifs donnés à chacun de ses héros. À côté des personnages basiques, celui qui monopolise peu à peu l’attention, c’est ce vieux briscard de Giles Habibula. Il humanise en quelque sorte les aventures des légionnaires, leur apportant une touche d’humour, hélas rapidement pesante.

Au final, il ne faut pas prendre cet omnibus pour ce qu’il n’est pas, mais bien pour ce qu’il demeure au regard de l’Histoire de la SF : une distraction datée ne voyant pas plus loin que le bout de son lance-protons. Si « Ceux de la Légion » ne dément pas sa réputation de classique, il faut sans doute tout le recul critique d’un spécialiste pour en apprécier les apports à l’Histoire du genre.

Ceux de la légion« Ceux de la Légion » de Jack Williamson – Édition du Bélial, 2004 (rééditions disponibles en trois romans chez Folio SF)

Notes * : « Ceux de la Légion » rassemble La Légion de l’espace [Legion of Space, 1934], Les Cométaires [The Cometeers, 1936] et Seul contre la Légion [One against the Legion, 1939]

Je reste roi d’Espagne

L’ex-flic et détective privé Txema Arregui se considère comme un homme bloqué. Depuis que l’élue de son cœur Claudia a été tuée, il traîne sa culpabilité comme une tortue sa carapace. Végétant entre liaison virtuelle sur le Web – sous le pseudo Coriolis – et agence fouille-merde – sa raison sociale –, Arregui n’arrive pas à faire le deuil du passé.

Les choses ne s’améliorent guère lorsque débarque dans son bureau Zuruaga. Court sur pattes, costume sombre et colifichets plaqués or à tous les étages, le type respire l’antipathie. Il use et abuse d’une autorité au moins aussi factice que se faconde, questionnant sans cesse Arregui sur sa relation privilégiée avec le roi d’Espagne. N’étant pas enclin à supporter ses manières vulgaires de nouveau riche, Arregui classe aussitôt le fâcheux dans la catégorie baudruche. Mais, l’étron plaqué or, comme le surnomme le détective, est arrivé en compagnie d’un assistant, le genre armoire à glace et petite tête. Et il se montre insistant. Au moins autant que son beau-frère qui n’arrête pas de l’appeler au téléphone. Paraîtrait que la ministre souhaite le voir. Paraîtrait même que l’Espagne a besoin de lui. Que l’Espagne aille se faire foutre !

Troisième roman à paraître dans nos contrées, Je reste roi d’Espagne ne déçoit pas l’aficionado de Carlos Salem. Entre monts de Castille et plateau de la Mancha, l’auteur argentin use des ressorts de la road-story, avec une propension pour le détour et la flânerie propice à l’introspection, la mélancolie saupoudrée d’un humour salutaire. En somme, un vrai remède contre la sinistrôse ambiante doublé d’une multitude de clins d’œil adressés au polar.

Si l’intrigue paraît beaucoup plus sage, on pourrait même dire empreinte d’une certaine gravité, Salem ne fait pas complètement l’impasse sur la dinguerie. Il nous emmène en marge des villes et des autoroutes dans une Espagne minérale, restée coincée quelque part du côté des années 1950. En route, pour un périple jalonné de villages aux noms improbables, regroupés autour de leur unique bar et de leur clocher identique. Pour ainsi dire au milieu de nulle part, hors du temps. À la recherche de la rivière dont personne ne se rappelle le nom, traqués par Zuruaga et ses sbires, Arregui et Juan « Juanito » Carlos courent après le temps perdu. Une femme, les jeux de l’enfance : rien que des souvenirs. Des images baignées de nostalgie, rythmées par des rencontres abracadabrantes. Un roi à la recherche du petit garçon qu’il était, et qui au passage s’amuse beaucoup dans cette course-poursuite au ralenti, fertile en rebondissements rocambolesques. Un voyant rétroviseur qui connaît tout sur le passé d’autrui – ce qui n’est pas sans risque –, mais a oublié le sien. Un chef d’orchestre en quête de sa symphonie perdue et de l’amour de sa vie. Toutefois, à trop courir derrière son passé, ne tourne-t-on pas en rond ? Ne rate-t-on pas sa vie ?

Heureusement, Arregui peut compter sur ses amis. Raúl Soldati et Octavio Rincón, les deux compères de Aller simple. Nemo, le jeune hacker qui aimerait bien voir Arregui sortir avec sa mère. Et bien d’autres, parmi lesquels on notera Paco Ignacio Taibo II himself. De quoi réjouir l’amateur de polar…

Au final, Je reste roi d’Espagne a de quoi réjouir le cœur et les zygomatiques. Un cocktail dont on trouve difficilement l’équivalent en-dehors du monde hispanique et du continent sud-américain. À croire que la dinguerie est inscrite dans les gènes de ses ressortissants. Inutile de préciser que l’on en recommande la lecture. Et que les tièdes aillent se faire foutre ! Car même les canards peuvent canarder les fusils.

Je_reste_roiJe reste roi d’Espagne (Pero sigo siendo el rey, 2009) de Carlos Salem – Réédition Actes Sud, collection Babel Noir, septembre 2011 (roman inédit traduit de l’espagnol [Argentine] par Danielle Schramm)

N’appelle pas à la Maison

Ils sont trois marginaux, habitués aux petites combines et à l’illégalité. Pas vraiment des grands criminels. Ils n’ont pas l’étoffe pour cela et surtout ils ne sont pas complètement dépourvus de sens moral. Plutôt des écorchés vifs, toxicos et alcooliques, condamnés à vivre d’expédients divers pour satisfaire leur besoin chronique d’argent frais.

Il y a d’abord Cristian, le cerveau du trio, qui cache son jeu à ses camarades. Puis sa sœur Raquel, le foie rongé par l’hépatite, en attente d’une greffe pour lui sauver la vie. Enfin, il y a Bruno, l’impulsif, la tête brûlée, amant de Raquel et jaloux de son frère dont il doute de la sincérité et des liens familiaux. Tous les trois ont fait de l’adultère leur fond de commerce. Ils repèrent les couples illégitimes à l’hôtel et les font chanter, menaçant de tout révéler au mari ou à l’épouse trompés s’ils ne lâchent pas d’une grosse somme d’argent.

En général, tous paient sans discuter, préférant la gêne financière passagère au divorce et à la déchéance. Parfois, l’un d’entre-eux se rebelle, rendant à la fratrie la monnaie de sa pièce à coups de poing. Jusqu’au jour où le trio croise la route de Max. Courtier en assurances, récemment divorcé, le bonhomme a noué une relation adultère avec Merche, une femme mariée. Au fil de leurs rendez-vous, Max s’est convaincu qu’il l’aimait. Mais sa maîtresse l’aime-t-elle au point de quitter son mari ? Histoire de forcer le destin, Max contacte Cristian. Il le paie pour tout révéler au cocu, espérant par cette politique de la terre brûlée officialiser sa relation avec Merche.

« Quelqu’un qui n’avait pas de futur, rien qu’un présent immédiat, fugace, comme une allumette qu’il est vain d’essayer de maintenir allumée, on la regarde et on aime la voir se consumer, brûler le bout des doigts. »

Qualifié de Jim Thompson espagnol, Carlos Zanón ne fait pas mentir cette comparaison flatteuse avec l’auteur américain. Avec deux romans traduits dans nos contrées (voire même trois à la date où j’écris ce compte-rendu), le bonhomme s’est taillé une solide réputation, naturellement récompensée par un prix Dashiell Hammet pour J’ai été Johnny Thunders.

Si le précédent titre dénotait une certaine tendresse pour les personnages paumés, le deuxième se révèle implacable, ne leur ménageant guère d’issue optimiste. Cru, sordide, violent, immoral, le roman nous invite à une plongée dans les bas-fonds de la désespérance et de la duplicité humaine. Dans le chaos ambiant de la cité catalane, les personnages de N’appelle pas à la Maison tentent de s’acheter une vie conforme à leur idéal. Hélas, entre crise économique, chômage de masse, précarité sociale et frustration, la réalité semble résister à leur rêve. Alors, ils vivotent et se paient sur la bête, autrement dit les pauvres quidams qu’ils peuvent escroquer, leur soutirant un peu de fric. De l’argent facile, histoire d’alimenter la spirale fatale de leurs illusions.

N’appelle pas à la Maison relève bien du roman noir. Attaché aux sans grades, aux loosers, mais aussi aux citoyens lambda, le roman nous livre un portrait au vitriol de la société espagnole. On serait bien en mal de déceler une once de rédemption dans le parcours de Cristian, de Bruno ou de Raquel. Difficile également d’y voir l’illustration d’un engagement politique ou de la volonté de changer le monde. Quant à Max, issu des classes moyennes, il se révèle le personnage le plus désespéré, prêt à toutes les bassesses, voire tous les crimes, pour retrouver un cocon familial tout aussi illusoire que le précédent.

Sans leur chercher des excuses, Carlos Zanón déroule son récit en un crescendo dramatique dont le dénouement assèche toute velléité de compassion. Assurément, voici un roman incontournable pour tout amateur de noir.

nappelle pas a la maisonN’appelle pas à la Maison (No Llames a Casa, 2012) de Carlos Zanón – Réédition Le Livre de poche, 2016 (roman traduit de l’espagnol par Adrien Bagarry)

Anthracite

L’œuvre de l’auteur italien Valerio Evangelisti démontre, s’il est encore utile de le faire, que les frontières entre les genres très codifiés que sont le roman policier, la science-fiction et le fantastique, sont finalement très perméables. Le personnage récurrent de Pantera apporte une preuve supplémentaire de ce glissement, voire de ce mélange que n’auront pas manqué de remarquer par ailleurs, les lecteurs assidus de l’inquisiteur Eymerich, autre créature d’Evangelisti.

Pantera apparaît pour la première fois dans une nouvelle éponyme au sommaire du recueil Métal hurlant. Nous y faisons connaissance du personnage, un métis afro-mexicain, à la fois pistolero et palero, c’est-à-dire un magicien vaudou. Pantera est à peine plus sympathique que l’inquisiteur dominicain. Tout au plus, entre deux exécutions d’un rare sadisme, discerne-t-on chez lui un vague sentiment de compassion pour les victimes des diverses brutes et profiteurs qu’il côtoie. Chargé par les bourgeois d’une petite ville d’exorciser une horde sauvage d’outlaws fantômes, Pantera découvre les dessous glauques de cette cité du Far-West.
Puis, dans le roman
Black Flag, on le retrouve en train de chasser Koger, un homme-loup, vers la fin de la guerre civile américaine. Trahi par ses employeurs, Pantera cherche refuge auprès d’une troupe d’irréguliers sudistes, commandée par les frères James et un anarcho-individualiste (d’où la couleur de la bannière qu’ils arborent). Mais, ce récit ne constitue qu’une des trois lignes temporelles d’un collage emmenant également le lecteur immédiatement après le 11 septembre 2001 et vers l’An 3000. Ces deux textes font donc la part belle au fantastique et à la science-fiction. Et si Evangelisti aborde les zones d’ombre de l’Histoire des États-Unis, Pantera délaisse ses colts au profit de la psychologie et des sortilèges vaudous.
Avec
Anthracite, l’auteur italien s’affranchit très nettement de ces codes étrangers à l’univers du polar. Les sorts et gris-gris sont remisés en arrière-plan. Place à la description d’une lutte sociale et politique, une lutte des classes sournoise et sans merci. Un combat perdu d’avance…

La première question qui vient à l’esprit lorsque l’on découvre Anthracite, c’est de savoir si le roman peut se lire indépendamment des aventures précédentes de Pantera. A vrai dire si les allusions à Black flag ne manquent pas, elles ne constituent aucunement une gêne à la compréhension de l’intrigue.
On retrouve évidemment la thématique majeure de l’auteur, cette violence inhérente à l’espèce humaine qui conduit les hommes à s’entredéchirer au lieu de s’unir, faisant par là même le bonheur de ceux qui les exploitent. Ici ce thème est transposé dans un univers qui emprunte au meilleur du western spaghetti – visionnez Django et consorts pour vous faire une idée de l’ambiance – tout en faisant clairement référence au roman noir.

L’argument initial laisse penser que le sujet du roman va se focaliser exclusivement sur l’épisode sanglant des Molly Maguires. En effet, Pantera est engagé, à l’instigation d’une ancienne amie prostituée, par les Molly afin de démasquer et d’abattre le traître qui se cache en leur sein (on pense aussi au film de Martin Ritt). Rapidement, il s’avère que le propos de Valerio Evangelisti dépasse ce cadre très restreint.
En fait, l’auteur nous convie à reconsidérer le rêve américain. Il nous ouvre les yeux sur les forces sociales et politiques antagonistes qui ont façonné les États-Unis. A l’instar de l’historien états-unien
Howard Zinn (dont je recommande vivement la lecture d’Une histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours) mais avec un pessimisme cynique, il nous invite à une relecture de l’Histoire états-unienne dépouillée de ces artifices mythiques. Car si les États-Unis sont une nation, ils sont également une narration, figée sur le celluloïd des pellicules cinématographiques (visionnez The Birth of the Nation de D. W. Griffith pour vous en convaincre). Car si les États-Unis ont une Histoire, ils sont surtout une multitude d’histoires, devenues plus ou moins légendaires. Vous connaissez sans doute la réplique : « lorsque la légende devient un fait établi, on imprime la légende. »

Aussi le regard de Valerio Evangelisti est-il formateur. Il incite à remettre en perspective nos représentations sur les États-Unis à la lumière d’autres sources. C’est une expérience enrichissante, à la condition de supporter l’artifice de la magie qui permet à Pantera de se retrouver au cœur de l’affrontement social et politique, des deux côtés à la fois, et ceci sans coup férir. Il faut également faire abstraction d’une intrigue très ample qui à force de multiplier les détours et les divers points de vue, a tendance à égarer le lecteur et à ralentir sévèrement le rythme. Fort heureusement, Valerio Evangelisti retombe sur ses pieds avec un dénouement implacable. Celui imprimé par les vainqueurs mais pas que sur le papier.

anthraciteAnthracite de Valerio Evangelisti – Réédition rivages/noir, 2008 (roman traduit de l’italien par Jacques Barbéri)

Retour à la Nuit

Paru dans la collection Territori à La Manufacture de Livre, Retour à la nuit est en fait la réédition du même roman publié par les confidentielles éditions Écorce. Un fait n’ayant pas empêché ce roman de se tailler une jolie réputation chez les initiés (j’hésite à dire les tatoués). Étant devenu introuvable en-dehors du marché de l’occasion, on ne peut que se réjouir de le voir ainsi accéder à une seconde vie. Il le mérite !

Eric Maneval est du genre immersif. Il prend son temps pour installer son récit et laisser infuser les enjeux d’une intrigue prenant à contre-pied les amateurs de thriller et de tueur en série.

On suit ainsi l’histoire d’Antoine, un type au passé chargé, à la jeunesse fracassée suite à un épisode traumatisant dont il garde les cicatrices sur tous le corps.

Nuit après nuit, durant ses longues veilles, dans ce foyer où il travaille comme gardien, Antoine prend le lecteur à témoin. Il lui confie ses pensées, le fruit de ses cogitations nocturnes, car la nuit, les barrières tombent.

Travaillant auprès d’adolescents à problèmes, une jeunesse en souffrance comme on dit pudiquement, Antoine perçoit dans leur mal être comme un écho à ses propres problèmes. Il éprouve une empathie qui le trouble et qu’il essaie de canaliser, ou du moins de rationaliser.

Puis, peu à peu, le passé resurgit. Le compte-rendu d’une affaire judiciaire entrevue à la télé dans une émission à sensation catalyse son attention. Il s’agit d’un meurtre dans lequel Antoine croit reconnaître une ressemblance avec son propre traumatisme. Et la machine molle s’emballe, car la nuit, les barrières tombent…

Je ne peux m’empêcher de considérer Retour à la nuit comme une grande réussite. Eric Maneval tisse une atmosphère d’étrangeté vénéneuse, distillant l’angoisse au fil des réminiscences d’Antoine. Les craintes du jeune homme plombent peu à peu sa sérénité, révélant la fausseté de son assurance d’adulte.

Eric Maneval prend son temps pour faire monter la tension. Volontiers elliptique, il floute les contours du passé d’Antoine, introduisant progressivement le doute sur ses origines et sur la stabilité de son esprit. Et à la fin, on ne sait plus. Machination ? Fantasme ? Bien malin qui pourra dénouer les fils. Mais peu importe, les impressions demeurent. Intenses. En somme, la marque d’un grand auteur.

Ps : une réédition en poche est prévue bientôt. Vous n’avez donc plus aucune excuse.

retour_nuitRetour à la Nuit de Eric Maneval – La Manufacture de Livre/Territori, 2015