CAT 215

caterpillar-215-11Retour chez Territori avec une novella dont on regrette le prix un tantinet excessif. Fort heureusement, en dépit de ce fait agaçant, on ne peut reprocher rien d’autre à ce texte évoquant à la fois Le Salaire de la peur de Henri-Georges Clouzot et Aguirre ou la colère de Dieu de Werner Herzog. Si vous trouvez que j’abuse, lisez ce qui suit.

Marc vit d’expédients, tirant le diable par la queue, malgré un réel talent pour la mécanique. Avec sa compagne Stef et leurs deux enfants, il habite une bicoque dépourvue d’isolation située dans une région froide du nord de la France. Pas vraiment le genre de vie dont il avait rêvé, surtout après avoir quitté la Guyane. Hélas, le provisoire semble devenu définitif et les factures s’accumulent, ne ménageant guère d’échappatoires. Jusqu’au jour où Jules, une ancienne connaissance, le contacte pour une urgence.

« Jules était un anthropologue des zones troubles, de la débrouille et de l’illégalité. L’argent le rendait fou, mais les moyens qu’il choisissait pour en gagner disaient plus son goût du jeu qu’un véritable appétit pour la réussite. »

Jules a besoin de Marc pour le dépanner. Il a entrepris de convoyer dans la plus complète illégalité une grosse pelleteuse vers un camp d’orpailleurs, en pleine forêt, non loin de la frontière brésilienne. Un Caterpilar 215. Pas le genre d’engin à faire dans la dentelle. Mais, comme son conducteur l’a planté en pleine jungle, Jules a besoin d’un mécanicien pour remplacer le moteur. Malgré la réprobation de sa compagne et la réputation de faiseur d’embrouilles de Jules, Marc accepte de l’aider. Contre une grosse somme d’argent et la perspective de retourner en Guyane, au moins pour une semaine.

J’avais laissé Antonin Varenne avec son roman fleuve Trois Mille Chevaux vapeur. Je le retrouve dans un format beaucoup plus court, mais pas moins dense. CAT 215 se lit en une heure, à peine. L’histoire semble pourtant s’étirer au rythme d’une intrigue déroulée comme un crescendo étouffant. Le récit s’enracine en Guyane, dans la forêt équatoriale, sur cette frontière mouvante, ouverte à toutes les convoitises et les violences, si semblable en cela au Far-West. Antonin Varenne prête vie aux lieux sans faire de chichis, réussissant le tour de force de faire ressentir au lecteur la luxuriance de sa végétation, la moiteur de son atmosphère et le foisonnement de sa faune et de sa flore.

Côté humain, l’auteur français brosse le portrait de trois individus obligés de se côtoyer, puis de se supporter durant un huis-clos oppressant, sur fond d’enfer vert complice. Un trio insolite et dissemblable, engagé sur la voie de la confrontation, sans rien pour venir la stopper. On a d’abord Marc, le mécanicien, contraint à l’exil avec sa famille loin d’une Guyane qui l’obsède. Puis, Joseph, l’ancien-légionnaire paranoïaque et raciste, guère épargné par les opérations militaires passées dont il porte les noms et dates tatoués sur la peau. Rwanda, Comores, Congo Brazzaville, Kinshasa, Cameroun, Côte d’Ivoire, Tchad.  Pas le genre de type à énerver, surtout lorsqu’il est fin saoul et armé. Enfin, il y a l’énigmatique Alfonso, invisible la plupart du temps, silencieux et efficace lorsqu’il s’agit de se fondre dans la forêt pour chasser. Objet de la vindicte de Joseph, il semble attendre son heure. De ce trio, Antonin Varenne tire un récit immersif, flirtant avec la folie et la violence. Raconté du point de vue de Marc, CAT 215 ne néglige cependant pas les autres personnages, Joseph et Alfonso, partie prenante du duel qui s’annonce. Et s’il n’apporte aucune réponse sur le passé des uns et des autres, il suggère suffisamment de détails pour faire monter la tension jusqu’à un dénouement laissé judicieusement ouvert, juste avant l’explosion.

Malgré un prix prohibitif, CAT 215 tient donc toutes ses promesses et bien davantage. De quoi donner envie d’approfondir la bibliographie d’Antonin Varenne.

cat_215CAT 215 de Antonin Varenne – La Manufacture de livres, collection Territori, avril 2016

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