Train perdu wagon mort

Je dois vous avouer le culte que je voue à Jean-Bernard Pouy. Je sais, c’est doublement une faute. Aduler et taire l’objet de son adulation, c’est doublement fauter. On ne peut espérer l’absolution après un tel cumul. Tant pis pour la rédemption. Encore que… comme on dit, faute avouée est à moitié pardonnée. Aussi vais-je, dans les lignes qui suivent, laisser courir mon admiration pour l’auteur des jours du Poulpe et de bien d’autres merveilleuses créatures et créations livresques ayant égayé mes loisirs.

Toutefois avant de me lancer dans un panégyrique prémédité, peut-être est-il utile de préciser que l’œuvre pléthorique de ce polygraphe français ne manque pas de titres mineurs et de textes tièdes. Qui n’a pas ses moments de petite forme ?
Baste ! Écartons d’un revers de la main ce bémol malvenu car quand Jean-Bernard Pouy est en forme : il est grand ! Cela tombe bien, voyez-vous, car le court roman dont je vais vous entretenir s’inscrit de plain pied dans le sublime (hum ! j’y vais sans doute un peu fort sur l’adjectif).

Train perdu wagon mort pèse allègrement ses 147 pages et, à la différence de nombreux pavés insipides et soporifiques, pas un mot ne semble de trop. L’argument de départ se révèle minimaliste. Nous avons un train, en route vers la capitale de la Zoldavie (un pays imaginaire au fort goût de démocratie populaire d’Europe orientale). Au cœur de la nuit, il perd de manière inexplicable un wagon. Vous me direz qu’il n’y a pas matière à écrire un roman fleuve avec un incident ferroviaire. Attendez de lire la suite…

Dans ce wagon dort un échantillon d’humanité banale : des hommes, des femmes, en couple ou non, âgés ou jeunes, aucun enfant (on nous épargne cette engeance, tant mieux !). Réveillés par un bruit de galopade dans le couloir, il découvrent que le wagon stationne au milieu de nulle part, à l’abandon. Une assemblée s’improvise, chacun avance son hypothèse pour expliquer la situation : imprévu ferroviaire, sabotage absurde… Puis, chacun regarde sa montre en évaluant la durée de ce fâcheux contretemps et tous regagnent leur compartiment, en râlant pour la forme.
Mais le contretemps s’éternise. Le jour se lève et l’inquiétude s’installe parmi les passagers. Les secours tardent à venir et deux mystérieux avions militaires les survolent à plusieurs reprises. Certains commencent à échafauder des hypothèses un peu plus extravagantes : accident industriel, émission de téléréalité au scénario tordu (pléonasme), révolution populaire, guerre mondiale… Et rien ne vient vraiment les contredire car dans les environs ne poussent que les blés. A perte de vue. Pas un quidam à qui s’adresser pour quémander un moyen de transport ou le réconfort d’une information rassurante. Dès lors, ils doivent se résoudre à s’organiser, collecter les maigres ressources, rationner la nourriture et peut-être même organiser une expédition pour l’inconnu…

Si la situation de départ de Train perdu wagon mort ne casse pas trois pattes à un canard, l’atmosphère très visuelle et la tension palpable emportent irrésistiblement l’adhésion. D’entrée, on est happé par l’étrangeté de l’événement, saisit par l’angoisse qui étreint ces naufragés du rail largués en rase campagne. Le point de vue subjectif, voire immersif (le narrateur étant lui-même un voyageur) contribue grandement à cette réussite. A aucun moment, Jean-Bernard Pouy ne vient introduire un autre point de vue qui viendrait parasiter ou nuire à la belle mécanique dramatique qu’il met en place.

Jean-Bernard Pouy fonctionne essentiellement sur la base de la contrainte. Dans ses écrits, il s’impose systématiquement un cadre, une structure ou un type de traitement narratif et pousse celui-ci jusque dans ses ultimes retranchements. Reconnaissons-le, c’est un mode de fonctionnement qui parfois confine à la perversion. A ce propos, à l’occasion d’une rencontre avec le photographe Cyrille Derouineau, avec lequel Pouy a collaboré pour la novella photographique Sur le quai, Derouineau m’a confié que l’écrivain s’est efforcé pour cet ouvrage de raconter une histoire en respectant strictement l’ordre des photographies, telles qu’il les avait reçues par la poste. Il pensait que cet ordre était voulu par le photographe alors qu’il résultait du hasard…
Train perdu wagon mort respecte ainsi une contrainte. Le livre se présente comme un huis clos ouvert, où l’environnement extérieur se cantonne à un élément de décor menaçant. Cet extérieur, les passagers le perçoivent par bribes (les avions, les tracteurs abandonnés, les cadavres, la station désertée), cherchant à interpréter ces signes pour leur donner un sens. Le gros point faible du roman (qui aime bien châtie bien) me semble survenir avec le dénouement. L’incertitude aurait sans doute été mieux.

Peu importe car le véritable sujet du roman, c’est la matière humaine dans son acception la plus banale. Train perdu wagon mort nous épargne les héros ou les anti-héros. Nul n’est grand ou petit. Ces naufragés du rail appartiennent à la catégorie de la population que l’on surnomme monsieur Toutlemonde. Confrontés à une situation extraordinaire, ils sont contraints de s’auto-gérer. Et, d’une manière très libertaire, chacun apporte au groupe ce qu’il veut et ce qu’il peut : ses craintes, ses moments de faiblesse, ses tracas quotidiens, ses fêlures intimes, son courage, sa lâcheté, son amour…

Bref, avec Train perdu wagon mort Jean-Bernard Pouy ne se veut ni optimiste, ni pessimiste. Il ne juge pas. Il rejoue avec lucidité le spectacle de la comédie humaine dans le cadre d’un microcosme.

train_perdu_wagon_mortTrain perdu wagon mort de Jean-Bernard Pouy – Réédition Points/Roman noir, 2008

Publicités

6 réflexions au sujet de « Train perdu wagon mort »

  1. Héhé, je crois bien que Jean Bernard Pouy a de l’affection pour les cheminots.:-D
    As-tu lu S63, une histoire de tableau chiné dans un vide grenier ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s