Cargo sobre

La mer a longtemps inspiré de nombreux écrivains. D’aucuns ont vu dans ses colères comme le miroir de leurs états d’âme. D’autres l’ont reconnue comme un absolu où le temps se dilue, l’esprit n’ayant pas d’aspérité sur laquelle s’accrocher, une puissance mouvante et irrésistible. Certains enfin se sont attachés à en explorer les angles morts, mettant en exergue les damnés de la mer, ce petit peuple invisible s’échinant à survivre. On renverra les éventuels curieux au roman de B. Traven Le Vaisseau des morts, voire au roman de Thierry Marignac himself, À Quai.

Rien de tout cela avec Cargo sobre. Ce court texte s’annonce d’emblée comme un récit de voyage, mais pas du genre classique et besogneux. Bien au contraire, Thierry Marignac ne se contente pas d’un compte-rendu factuel de son périple à bord d’un porte-conteneurs entre Fos-sur-Mer et Port Elizabeth à New York. Il fait œuvre d’auteur, accouchant d’un texte fort, sous-tendu par une vision artistique transcendant l’aspect banal ou simplement prosaïque des choses.

« Peut-être les activistes de Notre-Dame-des-Landes parviendraient à empêcher la construction de l’aéroport. Ou non. Mais même s’ils atteignaient leurs objectifs, dix autres enfers post-cybernétiques seraient bientôt creusés, concassés, nivelés par les machines-outils. »

Au ballet mécanisé des grues-portiques répondent les pensées de l’auteur. Le spectacle répétitif du chargement et déchargement des conteneurs le plonge dans ses souvenirs. Il lui inspire des visions dantesque, des réflexions désabusées sur la condition humaine et sa faculté à s’amender ou à surmonter ses démons. Et de cette poésie du désastre naît une émotion indicible, un réel plaisir, sans doute fugitif et illusoire, mais composant comme un baume au cœur. Contraint à l’abstinence, l’alcool étant proscrit sur le navire, Thierry Marignac évoque enfin des écrivains et amis, croisés au fil de ses pérégrinations. Il nous confie quelques coups de cœur littéraires faisant vibrer les cordes sensibles de la passion.

« La cargaison est assurée par la Lloyd’s, comme au temps du pillage des Indes par la cupide Albion. Notre porte-conteneurs appartient à une compagnie française de transport maritime – la troisième par importance sur la planète, selon la littérature maison – mais bat pavillon britannique. Équipage philippin, ingénierie roumaine, marchandises de l’Empire communiste du Milieu : la mondialisation sous le nez, vous m’en remettrez trente tonnes. »

En creux se dessine la maritimisation de l’économie mondiale. L’uniformisation des paysages portuaires, la monotonie des tâches accomplies à chaque escale et le gigantisme des infrastructures renvoient l’homme à sa condition nouvelle de rouage interchangeable d’une technique aliénante que n’aurait pas désavouée Jacques Ellul. L’aventure et l’exotisme canaille ont cédé la place à la routine industrielle et au taylorisme clinique.

Embarquer pour ce Cargo sobre, c’est prendre le large pour une croisière dictée par les impératifs du commerce mondial. Une traversée en forme de lâcher-prise poétique et immersif, où Thierry Marignac solde aussi ses comptes avec le milieu littéraire. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne retient pas ses coups. Bref, voici de la belle ouvrage. J’en redemande.

ps : Chez les Fondus

cargo_sobreCargo sobre de Thierry Marignac – vagabonde, 2016

Publicités

2 réflexions au sujet de « Cargo sobre »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s