Brut

Les sables bitumeux de Fort McMurray font sa richesse et son malheur. Le fait n’est guère connu au-delà des limites de ce territoire du Nord-Est de l’Alberta, les médias préférant se focaliser sur l’exploitation du gaz de schiste.

Lorsqu’elles sont arrivées il y a une vingtaine d’années, les compagnies pétrolières ont dépossédé les Autochtones de leurs droits et territoires ancestraux avec l’assentiment des gouvernements provincial et fédéral, éblouis par les perspectives économiques. Et, avec l’augmentation du prix du pétrole, l’exploitation est devenue beaucoup plus rentable. Les compagnies ont avalé la taïga, écorché le sol, puis pillé ses richesses en polluant l’air et en empoisonnant l’eau. Elles ont chassé la faune, quand elles ne l’ont pas simplement exterminé, bouleversé l’économie locale et semé le cancer dans les populations. Les prix ont flambé au même rythme que les forêts, phénomène dont on a eu un aperçu catastrophique dernièrement, rendant la vie impossible en-dehors du mirage pétrolier. Une masse de travailleurs fantômes venus des quatre coins du monde a déferlé sur la région, dans l’espoir de s’enrichir à court terme avant de repartir ailleurs, endurant la solitude, l’âpreté des conditions hivernales et un travail de forçat grâce à la drogue, l’alcool et la diligence des strip-teaseuses ou des escort girls importées par les compagnies. L’Alberta est ainsi devenu un Far West puissance 10 ou plutôt un Far North ouvert à l’appétit du capitalisme et du néo-libéralisme.

Brut dresse l’état des lieux alarmant via les textes de cinq auteurs. En ouverture, une Autochtone, Melina Laboucan-Massimo, militante écologiste défendant les droits de sa communauté, le peuple Cree du lac Lubicon, témoigne des ravages de l’exploitation des sables bitumeux sur sa nation et plaide pour le développement des énergies renouvelables afin de la libérer de l’emprise des compagnies.

Plus anecdotique, le journaliste documentariste David Dufresne se contente de rassembler les pièces de son enquête de trois années sur les lieux de l’exploitation. Il compose un préambule au jeu documentaire produit par Toxa, l’Office National du Film et Arte France.

S’ensuit un magnifique texte de Nancy Huston où, après avoir confié son impuissance face à la politique de terre brûlée planifiée par les pétroliers, l’auteure livre ses réflexions sur son séjour à Fort McMurray ou plutôt Fort McMoney, comme on surnomme la cité pionnière. Avec des mots puissants, elle décrit ainsi l’horreur des ravages que l’homme s’inflige à lui-même, énonçant une évidence trop souvent oubliée. Si la Terre s’est passée pendant des millions d’années de l’humanité, il ne fait guère de doute qu’elle lui survivra quel que soit l’ampleur du réchauffement climatique. Au-delà du cri du cœur et de rage, Nancy Huston s’interroge également sur le rôle de la littérature face à l’institutionnalisation de l’acculturation et au règne de l’argent. Si l’écrivain ne peut pas s’opposer à la marche inexorable du progrès, tel qu’il est conçu par le capitalisme, et à son corollaire matérialiste, utilitaire et industriel, peut-être lui reste-t-il suffisamment de force pour dépeindre cette tragédie, histoire d’interpeller un peu les consciences.

L’entretien croisé avec Naomi Klein, l’égérie altermondialiste, n’apporte rien de plus. Quant à la nouvelle de Rudy Wiebe, qui conclut Brut, on dira poliment qu’elle est anecdotique.

Les amateurs de roman noir éprouveront sans doute à la lecture de cet ouvrage collectif une certaine familiarité, tant les motifs décrits ici se retrouvent dans leurs livres favoris. Rien de neuf sous le soleil, hélas.

brutBrut, la ruée vers l’or noir – ouvrage collectif composé des textes de David Dufresne, Nancy Huston, Naomi Klein, Melina Laboucan-Massimo et Rudy Wiebe – Éditions Lux, 2015

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