La petite Déesse

cyberabadÀ bien des égards, La Petite Déesse apparaît comme le prolongement naturel du Fleuve des dieux. Avec ce recueil, Ian McDonald revient au cœur de l’Inde future dont il a dressé un portrait convaincant dans son roman. L’occasion pour les lecteurs du Fleuve des dieux de renouer avec les aeais, les mécas de combat, les brâhmanes et bien d’autres créations issues du creuset de la science-fiction. Mais on peut y voir aussi une opportunité pour le néophyte, La Petite Déesse se révélant beaucoup plus abordable pour se familiariser en douceur avec un univers situé littéralement ailleurs et demain. En effet, au vertige suscité par les technosciences s’ajoute celui du dépaysement. On évolue en terre étrangère, à l’instar de Kyle, enfant expatrié se coltinant à l’altérité au cours d’une excursion au bord du Gange. Une expérience aussi fascinante que périlleuse.

L’approche de McDonald se veut plus transversale, l’auteur britannique survolant près de cinquante années, de l’éclatement de l’Union née de la décolonisation à l’avènement d’une Inde post-humaine. Dans cet intervalle, il explore les possibles d’une nation en proie à la surpopulation et à une révolution technologique inéluctable. Un processus ne faisant pas grand cas de la multitude humaine, et dont seule une minorité tire vraiment profit. On s’attache à des enfants et à quelques jeunes adultes qui témoignent des mutations rapides de leur pays. Des transformations dont ils ressentent les effets jusque dans leur chair et leur être. C’est Padminî Jodhra, transformée en arme vivante pour accomplir la vengeance de son clan. Sanjîv, gamin des rues fasciné par les robot-wallah, enfants soldats engagés dans une variante réelle de FPS. Ou cette gamine des contreforts de l’Himalaya reconnue comme l’incarnation d’une divinité avant de devenir elle-même l’hôte de plusieurs intelligences artificielles. Et cette danseuse, mariée à une aeai jalouse dont les multiples avatars font la pluie et le beau temps entre les Etats du Bharât et de l’Awadh. Sans oublier Jâsbir, beau parti en quête d’une épouse dans un pays comptant désormais quatre fois plus d’hommes que de femmes. Toute une panoplie de nouveaux outils sont ainsi mobilisés pour assouvir des désirs et des besoins vieux comme le monde.

Cependant, le personnage central de La Petite Déesse reste l’Inde elle-même. Une Inde tiraillée entre le temps long, pour ne pas dire immobile, des traditions, et celui plus court de la mondialisation. Le long texte « Vishnu au cirque de chats » illustre ce déchirement. Ian McDonald y fusionne cosmogonie hindoue et révolution technologique. Un syncrétisme tempéré d’une touche d’humanité, via le regard fataliste du narrateur, et ne faisant pas abstraction des préoccupations de la majeure partie de la population. Un quotidien besogneux où le seul acte d’héroïsme qui importe, et c’est déjà beaucoup, consiste à survivre.

Avec La Petite Déesse, l’ampleur et la précision de l’imagination se conjuguent une fois de plus à la richesse et à la puissance de la métaphore. Des qualités qui ne sont pas particulières à la science-fiction, mais que Ian McDonald déploie ici avec maîtrise, nous dressant un portrait nuancé et humain d’une Inde future. À lire de toute urgence.

La-petite-deesse_2504La Petite Déesse (Cyberabad Days, 2009) de Ian McDonald – Éditions Denoël, collection Lunes d’encre, 2013 (recueil traduit de l’anglais [Irlande] par Gilles Goullet)

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