Les Inhibés

Avec Les Inhibés, les éditions Lingva inaugure leur nouvelle collection « Nuits Blanches ». Un inédit qui augure du meilleur pour les adorateurs des frères Strougatski, même si l’intrigue traîne un tantinet en longueur, on va y revenir. A l’origine de la révision des traductions de plusieurs œuvres des deux auteurs chez Denoël Lunes d’encre, Patrice & Viktoriya Lajoye poursuivent ainsi un travail d’exhumation salutaire, ici avec l’ultime roman écrit en solo par Boris Strougatski.

En mission dans un coin paumé du Caucase, Vadim voit arriver un homme d’affaires, vaguement maffieux, dans un gros Land Rover rutilant. Sans préambule, le bougre lui propose d’utiliser son don particulier pour voir l’avenir afin de favoriser la victoire aux élections régionales de son « poulain », un intellectuel n’ayant en principe aucune chance face au favori, un général réputé et respecté. Intellectuel contre Général, avec les manigances de puissances occultes en coulisse, le contexte en dit long sur le rapport de force dans la Russie post-soviétique. Mais voilà, même s’il voit le futur, Vadim ne se sent pas capable d’agir dessus pour l’orienter dans la direction souhaitée par son commanditaire. Un doute fâcheux que ses hommes de main s’empressent de corriger par la coercition et la violence. Bref, Vadim n’a pas le choix, il fera ce qu’on lui dit. Il a juste quatre mois pour réussir.

Les Inhibés ne brille pas pour son rythme effréné, bien au contraire, Boris Strougatski prend son temps pour poser le décor, au point parfois de provoquer l’assoupissement du lecteur. J’avoue avoir beaucoup souffert devant l’accumulation de détails prosaïques et de références littéraires dont l’auteur surcharge son récit au détriment de la tension dramatique. Il semble avoir calqué sa narration sur le quotidien terne et médiocre de ses personnages, un groupe d’individus aux pouvoirs spéciaux, bien éloignés des archétypes des comics. À vrai dire, ces surhommes aux talents inhibés ne ressemblent pas vraiment aux X-men. Ils ont plutôt l’allure banale de types à l’existence cabossée, alcooliques notoires condamnés aux petits boulots et à la routine. Des bras cassés, fatigués de la vie, plus attachés aux plaisirs de la table et aux palabres qu’à l’action. Alors, sauver le monde ou le rendre meilleur, ne comptez-pas sur eux pour cela ! De toute façon, la Russie a déjà donné, à l’époque où elle s’appelait l’URSS. Le pays garde d’ailleurs toujours des traces de cette expérience utopique devenue totalitaire.

« Rien ne changera, tant que nous n’aurons pas appris à faire quelque chose de ce singe poilu, sombre, effronté paresseux et rusé qui se trouve en chacun de nous. Tant que nous n’aurons pas appris à l’éduquer. Ou à le maîtriser. Ou au moins à le dresser. Voire à le tromper… Nous ne transmettons que ce singe à nos enfants et petits-enfants, avec nos gènes. Seulement lui, et rien d’autre. Je suis un vieux hacker, et je sais exactement qu’il n’existe pas un seul programme au monde qu’on ne puisse améliorer. Mais que veut dire AMELIORER quand il s’agit d’ADN ?… »

Les Inhibés est sous-tendu par un spleen existentiel pesant, un fatalisme teinté de pessimisme. Dans la Russie post-soviétique, les habitudes anciennes demeurent en effet fermement ancrées dans les mœurs politiques. Les crimes du passé se sont juste mués en contes effrayants que l’on se raconte le soir pour se rassurer sur le présent. Dans un monde plongé dans l’apathie et l’acculturation, l’utopie de l’ Homme Éduqué, esquissée dans « L‘Univers du Midi »(*), paraît bien éloigné des préoccupations prosaïques de la société de consommation.

« Nous n’avons pas besoin de gens tolérants, honnêtes, travailleurs ni de libres-penseurs. Nous n’en avons pas besoin chez nous. Qu’on me manipule, je ne dis pas non, mais qu’au moins je ne m’en aperçoive pas… Il faudrait peut-être que quelque chose de mystérieux, et même sacré, arrive à ce monde pour qu’il ait besoin de l’HOMME ÉDUQUÉ. »

A l’image des inhibés de son roman, Boris Strougatski oscille ainsi entre l’impuissance et la désillusion, nourrissant pourtant encore le faible espoir que l’Homo Sapiens parvienne à convaincre le singe paresseux d’effectuer sa métamorphose en Homme Éduqué. Mais vite, car désormais le temps nous presse…

(*) Notes : La plupart des textes des frères Strougatski s’inscrivent dans un cycle cohérent appelé « L‘Univers du Midi » (« l’Univers-dans-lequel-nous-voudrions-vivre » selon Boris Strougatski). Situé au XXIIe siècle, le Midi de l’Humanité a toutes apparences de l’utopie socialiste réalisée, dégagée de son pire ennemi : la médiocrité. Autrement dit, tout ce que n’est pas l’URSS en dépit des efforts de la propagande et de la censure. Comme Anarres, l’utopie se révèle toutefois ambigüe, dévoilant ses faiblesses et ses limites au contact d’autres civilisations, en particulier celle des mystérieux Pèlerins. De quoi souhaiter qu’à Midi succède Le Grand Soir et non une longue nuit…

strougatski2Les Inhibés (Бессильные мира сего, 2003) de Boris Strougatski – Éditions Lingva, collection « Nuits Blanches », octobre 2016 (roman traduit du russe par Patrice & Viktoriya Lajoye)

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