La Maison des derviches

La-maison-des-Derviches_9945Istanbul, 2027. La journée promet d’être torride. Entre les deux rives du Bosphore, la rumeur de la circulation enfle comme à l’accoutumée. Chacun vaque à ses activités, ne prêtant guère d’attention à la déflagration qui retentit. Un attentat dans le tramway au centre de Necatibey Cadessi. Car même si le vieil homme malade de l’Europe a cédé la place à une nation technologiquement avancée et intégrée à l’Union européenne, les anciens démons du chaos hantent toujours les rues populeuses de la cité. Toutefois, l’événement ne provoque aucune réelle émotion. Tout au plus un lâcher de microbots de la police qui s’empressent de prélever des échantillons d’air, de chercher des traces de substances chimiques et de scanner le visage des victimes choquées et celui des témoins de la scène du crime. Pas de quoi chasser des actualités le futur match Galatasaray contre Arsenal, ni déstabiliser la routine de la Bourse de la Terreur. Sur ce marché virtuel où tout un chacun peut investir des kudos, la monnaie artificielle y ayant cours, Georgios Ferentinou dresse chaque matin la liste des potentialités pouvant se réaliser. Attablé en compagnie des membres d’une communauté grecque vieillissante, il amasse les gains fictifs de ses paris successifs, s’amusant du caractère prévisible de la psychologie humaine. Retiré de la vie universitaire, il vit désormais reclus dans un petit appartement aménagé dans un ancien couvent de derviches où ses maigres relations sociales se cantonnent aux visites de Can Durukan, le fils de ses voisins. Un gosse élevé dans la ouate par ses parents à cause d’une maladie orpheline mortelle, mais bigrement en avance sur son âge et de surcroît doté d’un joujou technologique très agile : un Bitbot pouvant se transformer en singe, en rat, en oiseau ou en serpent selon les désirs de l’enfant. Un engin lui permettant d’espionner le voisinage, en particulier la Géorgienne dont les petites culottes sèchent sur le toit et les deux frères squattant la partie délaissée du couvent. Pas vraiment sympathiques, ces lascars. L’aîné cherche à professer un islam à la fois plus proche du Coran et des besoins du peuple, pendant que le cadet traîne sa médiocrité entre emploi minable et mosquée. Ils aimeraient bien mettre tout le monde dehors, histoire de rétablir l’intégrité du tekke derviche, chassant les activités impies qui le souillent, notamment les deux maisons de thé à ses abords et la boutique d’art religieux qui en occupe le rez-de-chaussée. Encore faut-il qu’ils réussissent à agrandir le cercle de leurs fidèles sans trop attirer l’attention de la police. Pas de chance, Necdet, le cadet, était dans le tram au moment de l’attentat…

Une nouvelle fois, on est happé par le talent de portraitiste de Ian McDonald. Cette faculté à immerger le lecteur dans un monde foisonnant et à le faire littéralement vivre grâce à une accumulation de détails et d’informations. Sur ce point, La Maison des derviches apparaît beaucoup plus abordable que Le Fleuve des dieux, où l’avalanche de termes indiens pouvait agacer et faire lâcher prise, malgré un glossaire ajouté en fin de roman par l’éditeur. Ici, l’auteur britannique nous projette dans une Turquie futuriste, à la fois proche et éloignée. Le contexte s’avère d’emblée plus limpide, même si certaines subtilités du mysticisme soufi peuvent échapper à notre compréhension. Istanbul apparaît comme un personnage à part entière du roman de McDonald. L’auteur en restitue de manière pointilliste et poétique l’épaisseur historique, l’agitation incessante, la noria des porte-conteneurs et tankers sur le Bosphore, le brouhaha hypnotique de la circulation, mais aussi la quiétude toute méditerranéenne, mâtinée d’Orient, de ses petites places à l’écart des grands boulevards encombrés. A mille lieues de la ville musée, figée dans les clichés convenus, il brosse le portrait d’une agglomération oscillant entre modernité et passé, tradition et boom économique. Une cité partagée entre les tropismes européen et anatolien. En somme, il fait ressentir tout le poids de la multitude et de la diversité de cette métropole colorée et fascinante.

A l’instar du Fleuve des dieux, La Maison des derviches entremêle plusieurs trames attachées à l’itinéraire intime de six personnages. D’une manière directe ou indirecte, toutes sont liées à une intrigue flirtant avec la géopolitique et l’histoire d’Istanbul. Cependant, même si Ian McDonald joue avec les ressorts du thriller, il le fait d’une façon nonchalante, sans s’embarrasser des gimmicks inhérents au genre, prenant son temps pour ajuster les pièces d’un récit comparable à une mosaïque byzantine.

La part consacrée à la SF peut paraître anecdotique. Pourtant, La Maison des derviches recèle quelques extrapolations stimulantes comme cette arme nanotechnologique permettant d’insuffler artificiellement la foi religieuse ou ce transcripteur apte à coder de l’information dans l’ADN humain. Et puis, rien que pour le plaisir de découvrir une Istanbul futuriste, transfigurée par l’imagination de l’auteur britannique, le voyage vaut vraiment le coup.

derviche_pocheLa Maison des derviches (The Dervish House, 2010) de Ian McDonald – Éditions Denoël, collection Lunes d’encre, 2012 – Réédition poche Folio SF (roman traduit de l’anglais [Irlande] par Jean-Pierre Pugi)

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6 réflexions au sujet de « La Maison des derviches »

  1. Je n’ai pas été happé par La maison des derviches comme je l’ai été par Le Fleuve des dieux. Je n’ai pas accroché avec les personnages, à part le gamin. Pourtant, je reconnais le tour de force littéraire, mais la magie n’a pas opéré. Peut-être qu’il y a des degrés dans l’exotisme, et que l’islam me fascine moins que l’hindouisme.

      • Tu me rassures. J’avais peur que ça vienne de moi, et de mon islamophobie rampante. J’ai vu Istanbul il y a 30 ans, et j’en garde un souvenir moins marquant que de Bombay. Par contre, que de rencontres chaleureuses dans l’arrière-pays ! C’est bien triste, ce qui arrive à la Turquie en ce moment. Et en Inde, vu la pression démographique, ils ne peuvent pas se permettre d’être chaleureux avec les étrangers de passage. En plus, il fait déjà assez chaud comme ça. Pour en revenir au livre après cette digression superflue, j’allais dire que les procédés déployés par l’auteur étaient trop apparents pour moi, que l’agrégation des contextes historique/culturel/science-fictif était assez laborieuse, ça ne fusionnait pas, alors qu’en fait non, c’est ma lecture qui fut assez laborieuse, du fait du peu d’intérêt que j’y trouvai. Objectivement, il a fait son boulot, il y a autant d’idées et de documentation que dans le fleuve des dieux, et le déchiffrage des patronymes n’est pas plus handicapant que dans l’autre. Il faudra que j’en essaye d’autres, je n’ai lu que ces deux-là de McDonald, et son cheeseburger me laisse indifférent.
        A moins que d’ici là, l’Exégèse de Dick n’emporte ma raison.

      • Dans le même genre d’idée (futur des mondes émergents), il y a Brasil. Mais, je ne recommande pas du tout car c’est le plus mauvais de McDonald. Sinon, il reste l’indépassable Desolation Road.
        ps : L’Exégèse me guette du haut de son étagère. J’attends le rayon rose ou une fenêtre de lecture propice (le plus probable de deux n’est pas celui que l’on croit).

      • Merci pour Desolation Road. A l’occasion… je ne lis plus beaucoup de SF. La principale qualité de la SF de ma jeunesse a disparu, c’était ma jeunesse. Lire l’Exégèse, c’est comme lire les lettres d’amour de Mitterand quand t’as été socialiste y’a longtemps. Tu regrettes leur publication, puis ton achat. Ensuite tu cherches un nouveau Dieu, ou tu les renies tous. 😉

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