Quatre chemins de pardon

La science-fiction aime créer des mondes étrangers. Elle aime décrire minutieusement des écosystèmes entiers et s’amuse à y mettre en scène, avec la rigueur de l’ethnologue, des humanités apparemment autres. Souvent, ces cadres somptueux n’offrent qu’un décor à des aventures exotiques et dépaysantes — mondes en kit pour planet opera distrayant. Il arrive aussi que ces mondes soient le lieu imaginaire d’expérimentations sociales ou environnementales ; encore que l’une et l’autre soient fréquemment liées. Parfois, l’auteur fait œuvre de démiurge afin de faire jaillir de la différence des psychologies — de l’étrangeté apparente des êtres — la touchante sincérité et l’unicité des sentiments humains.

Quatre chemins de pardon appartient à cette dernière catégorie. Organisé à la façon d’une suite de nouvelles interconnectées les unes aux autres, ce livre se rattache à l’Ekumen, « cet univers pseudo-cohérent qui a des trous aux coudes », comme le dit Ursula Le Guin elle-même. Ici l’auteur se focalise sur les planètes Werel et Yeowe. Le lecteur Le Guinophile connaît forcément Werel depuis qu’il a lu la nouvelle « Musique ancienne et les femmes esclaves », paru dans le recueil Horizons lointains (disponible chez J’ai Lu), puis plus récemment réédité dans le recueil L’Anniversaire du monde. En fait, cette nouvelle est postérieure à Quatre chemins de pardon et ne pas l’avoir lue ne constitue pas un handicap. Pour revenir à Werel et Yeowe, ces deux planètes sont inextricablement liées depuis que la première a colonisé et mis en exploitation la seconde. Quatre corporations capitalistes se sont partagées Yeowe qui a été littéralement pillée et saccagée. Naturellement, on a reproduit sur la planète coloniale le modèle social dominant de Werel ; une société esclavagiste où la ségrégation repose sur la couleur de peau. Malicieusement, Ursula Le Guin a fait des mobiliers — les esclaves — les habitants à la peau claire, et des propriétaires, ceux à la peau sombre. Naturellement, elle ne ménage pas son imagination pour accoucher de deux mondes ethnologiquement et historiquement cohérents. L’ouvrage est, à ce propos, doté d’appendices très détaillés à destination des lecteurs que la multitude des références aux rites religieux, aux hiérarchies et rapports sociaux, au mode de fonctionnement de l’esclavage, aux relations géopolitiques qui émaillent les textes, n’a pas rassasié. Chaque nouvelle est racontée par un ou deux narrateurs/acteurs différents. Le procédé est habituel chez l’auteur, pour qui apprendre à connaître l’autre n’est pas qu’une posture de circonstance. L’interaction des subjectivités suscite ainsi des échos qui se répondent harmonieusement et contribuent à l’humaine complexité des sentiments car ce sont bien les relations entre hommes et surtout entre hommes et femmes qui composent les œuvres vives de cet ouvrage.

« Trahisons », qui ouvre le livre, prend place sur Yeowe peu de temps après la révolution et la guerre de trente années qui a chassé de la planète les corporations et les propriétaires. Le personnage narrateur est une vieille femme, Yoss, qui a fait le choix de se retirer dans les marais afin d’entrer dans le silence, comme elle le dit ; un silence propice à l’oubli ; oubli du départ de ses enfants vers un autre monde de l’Ekumen ; oubli des années de guerre de libération et des déchirements que n’a pas manqué de susciter l’indépendance. Son plus proche voisin, Abberkam, vit ce silence comme un purgatoire. Leader révolutionnaire puis chef du parti politique le plus influent de Yeowe, il a été déchu de tout son pouvoir après avoir trahi. Désormais, les remords l’empêchent de trouver la paix intérieure. Une longue maladie et des soins attentifs vont pourtant le rapprocher de Yoss et l’on va se rendre compte que la convalescence la plus longue n’est sans doute pas celle du corps. Le deuxième texte, « Jour de pardon », met encore en scène un homme et une femme que tout contribue à séparer. Solly, une jeune femme mobile — comprendre, un agent de l’Ekumen non attachée à un monde —, réprouve l’esclavage qui lui apparaît comme une intolérable pratique barbare. Malgré cette réprobation et son inexpérience, elle est envoyée pour prendre contact avec le divin Royaume de Gatay, une des puissances secondaires de Werel. Le gouvernement de Voe Deo, la puissance dominante de Werel, lui affecte pour l’accompagner, comme garde du corps, un individu rigide et peu loquace qu’elle a tôt fait de mépriser, le surnommant par dérision le major. Elle ne sait évidemment pas que celui-ci a une longue et dramatique histoire à raconter. Dans cette nouvelle, ce n’est pas la maladie qui provoque la confrontation, puis le rapprochement des deux personnages, mais une prise d’otage. À l’intrigue intimiste s’ajoute une machination de nature plus géopolitique. Cependant, c’est sans doute l’itinéraire personnel de Teyeo — le major — qui s’impose comme le plus bouleversant.

« Un homme du peuple » et « Libération d’une femme » sont les deux facettes d’un même récit et constituent le point culminant de Quatre chemins de pardon. Nous épousons d’abord le point de vue d’un Hainien, Havzhiva, qui a rompu tous les ponts avec sa communauté natale et ses traditions ancestrales. Formé à l’école de l’Ekumen, spécialisé en Histoire, Havzhiva apprend à jauger les diverses cultures avec le recul de l’historien. Au terme de sa formation, il choisit d’être affecté sur Yeowe, qui vient d’être libérée. Il y découvre la persistance du sexisme. Refusant de hiérarchiser les cultures, Ursula Le Guin démontre à travers le trajet de Havzhiva que les savoirs traditionnels peuvent et doivent coexister avec le savoir universel auquel ils ne s’opposent pas nécessairement. Évidemment, l’éducation et l’Histoire ont un rôle déterminant à jouer dans cette cohabitation, semant par la même occasion les germes de l’avenir car : « Tout savoir est local, toute vérité est partielle. Nulle vérité ne peut rendre fausse une autre vérité. Tout savoir est une partie du savoir global. Vraie ligne, vraie couleur. Quand on a vu le motif général, on ne peut plus prendre la partie pour l’ensemble. » Ce premier point de vue ouvre la voie à la nouvelle suivante, « Libération d’une femme », qui est le récit poignant et dur de Rakam, une femme-liée appartenant à un grand domaine de Werel. Grâce à son témoignage, nous pénétrons au cœur du système esclavagiste de ce monde, système dans lequel la femme — si elle n’a pas la chance d’être protégée par un maître — est considérée comme moins que rien. Ballottée entre des mains peu recommandables — Ursula Le Guin ne nous épargne rien des viols successifs que subit l’ancienne esclave —, Rakam finit par faire reconnaître son affranchissement et migrer sur Yeowe, d’où personne ne revient jamais, chante-t-on, mais où les mobiliers viennent d’arracher leur liberté. Une nouvelle désillusion et un nouveau combat l’attendent car, lorsque l’on est un immigrant et de surcroît une femme, il n’est pas aisé d’être traité dignement. Dans cette nouvelle, Ursula Le Guin n’énonce pas de jugement à l’emporte-pièce et n’assène pas de discours revanchard. C’est avec une grande retenue qu’elle laisse entendre qu’il ne sert finalement à rien de ressasser les outrages passés car « c’est dans nos corps que nous perdons ou découvrons la liberté. C’est dans nos corps que nous acceptons ou abolissons l’esclavage ».

quatre-chemins-pardonQuatre chemins de pardon (Four Ways to Forgiveness, 1995) de Ursula Le Guin – Éditions l’Atalante, collection La dentelle du cygne, juin 2007 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Marie Surgers)

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