La Lune est blanche

« J’ai quitté la Terre. Je marche sur une autre planète. Je suis sur la Lune… Et elle est blanche. »

 

En 2011, pour faire suite à son Voyage aux îles de la Désolation, premier ouvrage consacré aux TAAF (les Terres australes et antarctiques françaises), Emmanuel Lepage est invité par l’Institut polaire français à réaliser une bande dessinée sur la Terre-Adélie et la base Dumont d’Urville. Très vite, il propose à son frère François de l’accompagner pour mêler ses photos aux dessins. La Lune est blanche témoigne ainsi de leur travail fraternel, se révélant à la fois comme un reportage passionnant et une expérience humaine inoubliable, surtout qu’il est prévu dès le départ qu’ils participent au Raid ravitaillant la station italo-française de Concordia.

Le récit du voyage des frères Lepage se veut avant tout informatif. Il s’agit de rendre compte de la vie des scientifiques en Antarctique, mais aussi des cuisiniers, mécanos et autres techniciens nécessaires au bon fonctionnement des installations. Si l’aspect pédagogique n’est pas absent du projet, histoire de rappeler que la présence française est utile aux antipodes, l’œuvre revêt également un caractère plus intime. Pour les Lepage, il s’agit d’accomplir un rêve d’enfant.

Après un préambule consacré aux préparatifs, Emmanuel Lepage commence par rappeler quelques données géographiques et historiques sur le sixième continent, remontant le temps jusqu’à l’époque de la concurrence entre Scott et Amundsen, antagonisme dont le dénouement dramatique remet en mémoire l’héroïsme absurde et teinté d’esprit cocardier des premiers explorateurs. L’exact opposé de l’attitude de Shackleton, dont le courage et l’attention portée à la vie humaine forcent l’admiration et laissent un peu pantois, il faut le reconnaître. Ce bref rappel historique offre un contrepoint avec les expéditions modernes, conçues dans un tout autre état d’esprit.

Après cette évocation du passé, revenons au présent. Le périple des frères débute par la traversée des mers australes, première étape du voyage à bord de l’Astrolabe, le navire faisant la rotation entre la Tasmanie et Dumont d’Urville. Un passage en Antarctique pour le moins mouvementé, Emmanuel Lepage étant sujet au mal de mer et le navire polaire roulant sur les flots plus que de raison du fait de la forme de sa coque. Cette partie du récit permet de découvrir équipage et passagers, d’en dresser le portrait, au sens propre comme au figuré, notamment pendant les nombreux temps morts de la traversée.

Mais très vite, l’Antarctique se rappelle à l’attention des narrateurs, d’abord avec les premiers icebergs, mais surtout par la présence de son pack, une barrière parfois infranchissable. Le récit s’annonce ainsi d’emblée sous les auspices de l’incertitude et de l’imprévu. Car, si le rendez-vous avec l’inlandsis ne s’improvise pas, il demeure aussi tributaire d’aléas auxquels l’homme ne peut échapper. Un temps empêchée par la banquise, la progression de L’Astrolabe reprend, acheminant de justesse les voyageurs à destination. L’arrivée à Dumont d’Urville est en conséquence écourtée afin de permettre le départ précipité du Raid, déjà retardé au-delà du raisonnable compte tenu de l’avancement de la saison. Après une formation éclair, le convoi s’ébranle, gravissant le plateau glacé jusqu’à plus de 3000 mètres d’altitude, avec deux novices au volant des machines chargées de tracter le ravitaillement destiné aux hivernants de Concordia.

Le trajet, près de 1200 kilomètres, permet de découvrir l’immensité du glacier, sa beauté graphique dont les photos et dessins peinent à restituer l’ampleur, même en double page, mais également son caractère inhospitalier. Emmanuel et François Lepage découvrent ainsi le whiteout, ce blanc sur blanc provoqué par le vent, dont les effets aveuglants rendent tout déplacement hasardeux, voire mortel. Ils se familiarisent aussi avec la conduite sur neige et glace, à l’ombre de la fumée condensée des tracteurs, les températures avoisinent quand même les – 40°. Toute cette blancheur, sous un ciel bleu d’une pureté surnaturelle, les amène à se recentrer sur eux-même, au milieu d’un univers vide, à la beauté abstraite et inhumaine, où la seule chaleur demeure celle des relations avec l’autre. On touche ici à une forme de quête initiatique, dont les effets sont difficilement descriptibles, même si les narrateurs s’y essaient avec talent.

Formidable témoignage graphique, mêlant dessins et photographies, La Lune est blanche a de quoi rassasier l’imagination. Il ramène l’existence humaine à de plus justes proportions, rappelant le caractère éphémère et destructeur de notre civilisation.

Additif : L’ouvrage est pourvu d’un court cahier graphique apportant une touche informative sur la Base Concordia.

Autre chronique ici

La Lune est blanche de François & Emmanuel Lepage – Éditions Futuropolis, octobre 2014

Publicités

2 réflexions au sujet de « La Lune est blanche »

  1. « Vostok » a réveillé en moi (comme toi je pense) le gout des glaces. Je vais d’abord faire un détour par « Seul » de.Richard Byrd puis arpenter « la lune (est) blanche ».

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s