Le prince et le moine

Vers l’An mille, Stephanus de Pannonie, simple moine de l’abbaye de Saint-Gall, s’apprête à accomplir un périple qui s’apparente à une véritable quête initiatique. Mais cela, il ne le sait pas encore. Son supérieur l’a désigné pour exécuter une mission périlleuse en terre païenne. Le nouveau pape cherche en effet des alliés pour peser davantage dans la lutte qui l’oppose à l’empereur Othon Ier, car si le pouvoir spirituel n’a pas encore les visées théocratiques de ses successeurs, il n’entend pas supporter la domination du pouvoir temporel. Comme les candidats ne se bousculent pas au portillon, le souverain pontife se résout à recruter les Magyars peuplant la Pannonie, où ils ont été repoussés après avoir menacés un temps l’Occident, promettant à leur prince un titre royal et des richesses, en échange de son soutien et de sa conversion au culte chrétien. Stephanus se met donc en route sans tarder, doté avec générosité en approvisionnement , et avec un médaillon païen en guise de passeport vers l’inconnu.

Comme tout grand lecteur qui se respecte, j’ai un appétit insatiable. À peine ai-je découvert un auteur que me voilà saisi par l’envie d’épuiser toute sa bibliographie. Et si jamais je suis pris de passion pour un sujet, il me faut aussitôt l’approfondir.

Avec Le Châtiment des Flèches, Fabien Clavel a stimulé mon intérêt pour l’Europe centrale au Moyen âge, aiguillant mes recherche vers Róbert Hász, un des grands auteurs méconnus de cette région, entre Danube et Carpates, au cœur du creuset magyar. À la différence de l’auteur français, l’écrivain hongrois délaisse la fantasy pour le territoire non moins imaginatif du roman historique. Il enracine son récit d’aventure à l’orée du XIe siècle, au moment où les Hongrois se choisissent un destin. Participant à ce vaste mouvement migratoire dont les vagues successives ont balayé l’Europe jusqu’au XVIIe siècle, les Magyars ont contribué aux nombreuses déprédations de la fin de l’Empire carolingien, avant d’être vaincus à la bataille de Lechfeld par l’empereur Othon Ier. Tiraillés entre leurs mythes et l’Histoire, ils ont fini par opter pour la seconde, inscrivant leur nation dans le concert tumultueux des peuplades ayant fait souche aux portes des empires byzantin et latin. Un choix relevant plus de la Realpolitik que du cœur.

Prenant place immédiatement après cette bataille, Le Prince et le moine ne manque pas de souffle. Certes, pas celui de l’épopée puisqu’il ne faut pas s’attendre à des batailles rassemblant des armées innombrables ou à des exploits accomplis par des guerriers héroïques. Le récit de Róbert Hász préfère convoquer les légendes du peuple magyar, s’attachant à leurs coutumes, telle cette étonnante double souveraineté du gyula et du künde. La longue migration de ces tribus d’éleveurs se dessine en creux, du pays légendaire au-delà du Don où sont nés leurs mythes, à la plaine de Pannonie. Un voyage jalonné de pillages, de conquêtes sans lendemain et de revers sanglants qui voit les Hongrois se couler dans le moule des monarchies occidentales pour faire le jeu des puissances voisines en espérant garder intacte leur identité et indépendance.

Tout au long du récit, l’écriture de Róbert Hász frappe par sa puissance d’évocation, dressant un portrait saisissant de cette époque païenne. Avec nostalgie et fatalisme, il raconte le lent effacement des légendes face aux réalisations du présent, un légendaire qui a pourtant façonné l’identité magyare autant que l’Histoire.

Dans ce contexte, Stephanus apparaît comme l’homme de deux mondes, concentrant en sa personne le passé révolu du peuple des steppes et son avenir en tant que nation européenne. Ses origines le rattachent en effet à la tradition, mais son éducation a fait de lui un chrétien. N’appartenant ni vraiment à l’un ni à l’autre monde, il ne lui reste plus qu’à s’effacer en léguant son histoire pour entretenir la mémoire. Ainsi, le roman de Róbert Hász se révèle-t-il aussi un formidable récit autour de la mémoire et de sa transmission, où se mélangent le mensonge et la vérité, grâce à un dispositif narratif ménageant le suspense. Un récit dont l’histoire de l’Europe centrale garde encore les traces, y compris l’histoire personnelle de l’auteur lui-même, réfugié hongrois contraint de quitter l’ex-Yougoslavie au moment de son éclatement.

Au final, ma curiosité a été grandement récompensée en lisant Le Prince et le moine. À la fois roman historique et d’aventure, ce récit offre des pistes de réflexion bien stimulantes, tout en permettant de découvrir un légendaire éclipsé par l’Arthuriana et les sagas scandinaves.

le-prince-et-le-moineLe prince et le moine de Róbert Hász (A künde , 2006) – Éditions Viviane Hamy, 2007 (roman traduit du hongrois par Chantal Philippe)

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2 réflexions au sujet de « Le prince et le moine »

  1. Intéressant. C’est vrai que ces légendes et mythes sont passés à la trappe au détriment d’autres, comme tu le soulignes en conclusion. Perso, j’en ai entendu parlé par Georges Dumézil et ses études de mythologies comparées, mais j’imagine que tu connais le bonhomme 😀

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