En des Cités désertes

Défi Lunes d’encre, toujours et encore, avec une quinzième contribution. On avance, c’est une évidence…

« Je me demande ce qui se serait passé si nous n’avions pas renoncé à nos idéaux dans les années soixante-dix. Si nous avions continué dans la même voie et changé le monde.

–  Il n’est pas trop tard pour le faire.

– Tu plaisantes ?  Ronald Reagan a été élu président. Ils veulent expurger l’évolutionnisme des livres de classe et renvoyer les femmes dans leur foyer, pour qu’elles se cantonnent à leur rôle de reproductrices. On ne peut plus acheter Rolling Stone en Caroline du Nord. Ils laissent les Noirs crever de faim et polluent l’eau et l’atmosphère. Ils creusent le déficit national pour fabriquer des missiles et fomenter des guerres en Amérique centrale . »

Au Mexique, entre jungle et ville, passé et présent, quatre Américains accomplissent une quête personnelle. Trois hommes et une femme unis par des liens tenus, qui recherchent des raisons de continuer à vivre alors que tout s’effondre autour d’eux. Quatre existences contraintes de puiser aux tréfonds de leur cœur les ressources nécessaires pour briser le cycle des renoncements et des échecs.

Deuxième roman de Lewis Shiner, En des Cités désertes reflète bien son époque, ces années Reagan cyniques et triomphantes. La Guerre froide, un temps mise en sourdine, semble connaître un regain d’activité, ultime soubresaut de violence avant sa mutation sous une autre forme. En Amérique centrale, les États-Unis défendent le pré carré établi depuis la doctrine Monroe, la CIA soutenant mouvements contre-révolutionnaires et gouvernements minés par la corruption contre une guérilla communiste, elle-même fragilisée par ses divisions internes. Sur fond d’Irangate, Lewis Shiner met ainsi en scène les pratiques douteuses de la démocratie américaine, mêlant aux éléments géopolitiques les mythes de la civilisation maya. Il convoque le passé précolombien, donnant une explication à l’effondrement de l’Empire maya sans doute discutable, mais convenant idéalement au parallèle dressé avec les révoltes zapatistes et sandinistes contre l’Empire américain. Ce n’est pas un hasard d’ailleurs si l’affrontement final se déroule dans les ruines de Na Chan, une ancienne cité maya.

En des Cités désertes incarne également le désenchantement de la génération hippie, tiraillée entre le consumérisme et la tentation de l’extrémisme. On y retrouve quelques motifs développés par la suite dans Fugues, même si l’histoire du rock se cantonne à un titre emprunté à la discographie de Cream et à l’apparition un tantinet hors de propos de Hendrix. Hélas, on a un peu de mal à s’attacher aux personnages, ce quatuor d’Américains plongés au cœur de l’insurrection zapatiste, d’autant plus qu’ils semblent totalement déconnectés des événements. Entre Eddie, dépressif et dépendant à la drogue, Carmichael, sans cesse en quête du reportage qui lui permettra de booster sa carrière de journaliste, et Thomas dont la vie sentimentale s’apparente à un ratage complet, seule Lindsey émerge, lumineuse et porteuse d’espoir. Je sais, ça fait cliché.

Le roman de Lewis Shiner reprend enfin à son compte quelques unes des pseudo-sciences, très tendance dans les années 80. Champignons hallucinogènes, régression dans la mémoire collective et voyage dans le passé, les amateurs du film Au-delà du réel retrouveront sans difficulté les marottes d’une génération obsédée par la théorie jungienne et les paradis lysergiques. C’est d’ailleurs le seul argument fantastique de cette histoire.

Bref, En des Cités désertes apparaît encore comme une œuvre de jeunesse d’un auteur qui depuis ce roman a affiné sa plume et ses thématiques. Et de la plus belle façon qui soit.

En des Cités désertes (Deserted Cities of the Heart, 1988) de Lewis Shiner – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2001 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Pierre Pugi)

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