Le Crépuscule de Niobé

« Ce qui existe réellement et qui constitue notre univers, ce sont les collisions des instants non perceptibles entre mouvement et immobilité… »

Deuxième volet de la trilogie initiée par Le Zoo de Mengele, Le Crépuscule de Niobé prolonge les réflexions désabusées de Gert Nygårdshaug sur l’état du monde. Optant pour un changement de narrateur et un dispositif moins linéaire, l’auteur norvégien réserve désormais ses flèches pour l’Europe, imaginant sa reconquête future par la nature. Une tabula rasa verte, histoire de débarrasser le monde de son pire ennemi : le capitalisme prédateur. En bon militant écologiste et ancien gauchiste, Gert Nygårdshaug se fait l’avocat des peuples premiers face à l’impérialisme de l’Ancien Monde dont il pousse le processus autodestructeur jusqu’à son terme. En proie à la guerre civile, le vieux continent a implosé, donnant naissance à un no man’s land ravagé par diverses factions ayant renoué avec les démons du fascisme et du fanatisme religieux.

Pour Jens Oder Flirum, le narrateur du Crépuscule de Niobé, revenir en Europe s’apparente à un retour aux sources puisqu’il est né en Norvège. Condamné jadis pour un crime qu’il n’avait pas commis, le bonhomme a passé des années en prison avant d’être libéré lorsque le véritable coupable a été démasqué. Pourvu d’un confortable pécule par la justice norvégienne, Jens Oder a traversé l’Atlantique pour mettre en œuvre au Brésil le projet ARBETFLO, ambitieux travail de collecte, d’analyse et de conservation du patrimoine végétal de la selva. Une bibliothèque géante pour répertorier tout ce qui germe et pousse sur la planète, et ainsi préparer l’avenir au lieu de le réduire à un enfer.

Le Crépuscule de Niobé peut se lire indépendamment du Zoo de Mengele car, même s’il est fait allusion aux actions de Mino Aquiles Portoguesa, le personnage n’apparaît que tardivement, se contentant de jouer un rôle secondaire dans le récit. On ne retrouve pas davantage la violence et la radicalité du propos du premier tome, Gert Nygårdshaug préférant se focaliser sur un personnage plus paisible, du moins en apparence. À vrai dire, l’histoire de Jens Oder Flirum risque de déstabiliser ceux dont la sensibilité n’avait pas été heurtée par la lutte armée organisée par Mino et ses partisans. Pour autant, l’auteur ne retient pas ses coups contre les prédateurs, en particulier l’Europe, accusée ici de tous les maux. Manipulatrice, irrespectueuse des accords internationaux, minée par les germes de la désunion, du nationalisme et du racisme, l’Union n’est que la continuation de l’impérialisme par d’autres moyens. Du reste, c’est toute la civilisation occidentale issue du creuset européen qui passe à la moulinette critique de l’auteur norvégien. De quoi alimenter les larmes de Niobé…

Au-delà de sa dimension politique, abordée bien sûr dans la meilleure acception du terme, Le Crépuscule de Niobé révèle de réelles qualités d’écriture. La description de la selva amazonienne n’est pas sans rappeler l’atmosphère de La Forêt d’émeraude de John Boorman. Gert Nygårdshaug fait montre également d’un d’humour grinçant, certaines de ses saillies prenant une dimension drolatique à la lumière de l’actualité. Il ne néglige pas non plus le registre de la spéculation, imaginant un dialogue philosophique et poétique sur la nature de l’univers avec un sosie de Stephen Hawkins.

Bref, pour toutes ces raisons, Le Crépuscule de Niobé paraît une lecture très recommandable, pour ne pas dire indispensable.

Le Crépuscule de Niobé (Himmelblomsttreets Mulighter, 1995) de Gert Nygårdshaug – Éditions J’ai Lu, collection « Grands Formats », 2015 (roman inédit traduit de Norvégien par Hélène Hervieu et Magny Telnes-Tan)

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