Quelques nouvelles de Frank Herbert

A l’instar de nombreux auteurs américains, Frank Herbert a débuté en écrivant des nouvelles, une part de son œuvre éclipsée par les grandes sagas pour lesquelles il est plus connu sous nos longitudes : le cycle de « Dune », le « Programme conscience » (en collaboration avec Bill Ransom), le « Bureau des sabotages », autant de romans régulièrement réédités promus au rang de classiques de la science-fiction.

A la lecture des trois recueils rassemblant les nouvelles d’Herbert dans l’Hexagone, on oscille entre la nostalgie et la jubilation. Un peu d’irritation aussi, car il faut confesser que certaines histoires sont un tantinet ternes, pour ne pas dire ennuyeuses. Sans doute accusent-elles leur âge. De fait, les textes semblent relever de deux catégories distinctes : des nouvelles légères, parfois malignes, teintées d’humour mais percluses de clichés SF old school, et des textes d’une consistance bien plus satisfaisante, portant en germe les thèmes majeurs de l’auteur américain.

Parmi les nouvelles du premier type, retenons-en neuf. Dans le recueil Champ mental, « Martingale » attire l’attention par son atmosphère rappelant The Twilight Zone. Un couple de jeunes mariés égarés dans le désert y fait l’inquiétante expérience d’un hôtel destiné à guérir définitivement les parieurs invétérés. Amusant et sans prétention. Texte plus ancien, « Chiens perdus » suscite des réminiscences simakiennes. Ici, l’Humanité doit faire face à une épidémie mortelle pour la race canine. Une maladie se transmettant par les caresses… Pour sauver le meilleur ami de l’homme, devra-t-on transformer son génome ?

Dans le recueil Les Prêtres du Psi, on ne peut faire l’impasse sur l’hilarante nouvelle « Les Marrons du feu », texte que l’on pourrait sous-titrer « Rencontre du troisième type chez les ploucs », et sur « Le Rien-du-tout », histoire de mutants dont le dénouement n’est pas sans évoquer les méthodes de sélection génétique du Bene Gesserit.

Reste Le Livre d’or. L’ouvrage étant censé rassembler une sélection des meilleures nouvelles de Frank Herbert, on peine à opérer un second tri. Bien sûr, on ne peut pas passer outre « Vous cherchez quelque chose ? », premier texte de science-fiction de l’auteur. A découvrir au moins pour sa dimension patrimoniale. « Opération Musikron » et « Étranger au paradis » se laissent lire sans déplaisir. La première nouvelle décrit une épidémie de folie, mal auquel le personnage principal doit apporter un remède dans les plus brefs délais. La seconde imagine une explication au paradoxe de Fermi pour le moins pessimiste. Toutefois le meilleur de l’auteur se révèle à la lecture de « Semence » et de « Passage pour piano ». Ces deux récits conjuguent l’exigence et la réflexion. Ils font le lien avec ses thématiques plus personnelles, comme l’écologie et la rareté.

Avec « Champ mental », « Les Prêtres du Psi » (dernière partie du roman Et l’homme créa un dieu), « L’Œuf et les cendres », « Délicatesses de terroristes » et « La Bombe mentale », on attaque le noyau dur de l’œuvre de Frank Herbert. La plupart de ces nouvelles constituent en quelque sorte la matrice des romans et fresques romanesques à venir. Difficile de ne pas comparer la société religieuse de « Champ mental » au Bene Gesserit, du moins pour certaines de ses pratiques de contrôle. Le rejet de toutes les passions grâce à un conditionnement draconien et la condamnation du changement nourrissent ce parallèle. Ce texte montre que pour Herbert, les gouvernants cherchent toujours à écraser les gouvernés, souvent pour les meilleures raisons du monde. Un objectif partagé par les pouvoirs politique et religieux, deux faces du même totalitarisme, l’un agissant par l’entremise de la bureaucratie et l’autre sous couvert de mysticisme. Dans ce cadre, l’individu ou le groupe social, par sa soumission, son adaptation ou sa rébellion, interagit avec le tyran ou ses sbires. Et chacun essaie de s’aménager sa propre niche, qu’elle soit écologique ou sociétale, guidé par son inconscient, le désir de connaissance ou plus simplement ses pulsions vitales. Un chaos potentiel dont semblent être conscients les prêtres de la planète Amel, lieu saturé par les émanations psi des fidèles de tous les cultes de l’univers connu. En secret, ils échafaudent un projet d’une ampleur cosmique : « Nous voulons semer les graines de l’autodiscipline partout où elles pourront germer. Mais pour cela, il nous faut préparer certains terrains fertiles. » Un plan partageant une certaine parenté avec celui suivi par les Révérendes Mères.

« Délicatesses de terroristes » apparaît comme le galop d’essai de Jorj McKie, personnage que l’on retrouvera ensuite dans les romans L’Étoile et le fouet et Dosadi. L’agent du Bureau des sabotages doit ici protéger contre lui-même l’organisme qui l’emploie. Juste retour des choses pour une organisation ayant la charge de réguler la bureaucratie et le pouvoir politique par le sabotage délibéré, ceci afin d’éviter la tyrannie.

De despotisme doux, il est question dans « La Bombe mentale ». Dans cette nouvelle, une sorte d’ordinateur géant, la « Machine Suprême », préside au destin des habitants de Palos. La Machine élimine tous les conflits, bridant en même temps la liberté d’agir, d’inventer et d’évoluer des hommes. Une parfaite contre-utopie pour Frank Herbert, et sa plus grande crainte pour le futur.

Au final, les nouvelles de Frank Herbert offrent comme un complément à ses romans et sagas. Une lecture utile à la condition d’opérer un tri entre le franchement dispensable, l’amusant et ce qui apparaît comme le cœur de son œuvre.

Champ mental (Try to remember and six others stories) de Frank Herbert – Pocket, collection Science-Fiction/Fantasy , septembre 1987 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Claire Fargeot)

Les Prêtre du psi (The Priests of Psi) de Frank Herbert – Pocket, collection Science-Fiction/Fantasy, 1985 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Dominique Haas)

Le livre d’or de la science-fiction : Frank Herbert – Pocket, collection Le livre d’or de la science-fiction, 1978 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Dominique Abonyi, Christian Meistermann, Pierre Billon)

Le prince et le moine

Vers l’An mille, Stephanus de Pannonie, simple moine de l’abbaye de Saint-Gall, s’apprête à accomplir un périple qui s’apparente à une véritable quête initiatique. Mais cela, il ne le sait pas encore. Son supérieur l’a désigné pour exécuter une mission périlleuse en terre païenne. Le nouveau pape cherche en effet des alliés pour peser davantage dans la lutte qui l’oppose à l’empereur Othon Ier, car si le pouvoir spirituel n’a pas encore les visées théocratiques de ses successeurs, il n’entend pas supporter la domination du pouvoir temporel. Comme les candidats ne se bousculent pas au portillon, le souverain pontife se résout à recruter les Magyars peuplant la Pannonie, où ils ont été repoussés après avoir menacés un temps l’Occident, promettant à leur prince un titre royal et des richesses, en échange de son soutien et de sa conversion au culte chrétien. Stephanus se met donc en route sans tarder, doté avec générosité en approvisionnement , et avec un médaillon païen en guise de passeport vers l’inconnu.

Comme tout grand lecteur qui se respecte, j’ai un appétit insatiable. À peine ai-je découvert un auteur que me voilà saisi par l’envie d’épuiser toute sa bibliographie. Et si jamais je suis pris de passion pour un sujet, il me faut aussitôt l’approfondir.

Avec Le Châtiment des Flèches, Fabien Clavel a stimulé mon intérêt pour l’Europe centrale au Moyen âge, aiguillant mes recherche vers Róbert Hász, un des grands auteurs méconnus de cette région, entre Danube et Carpates, au cœur du creuset magyar. À la différence de l’auteur français, l’écrivain hongrois délaisse la fantasy pour le territoire non moins imaginatif du roman historique. Il enracine son récit d’aventure à l’orée du XIe siècle, au moment où les Hongrois se choisissent un destin. Participant à ce vaste mouvement migratoire dont les vagues successives ont balayé l’Europe jusqu’au XVIIe siècle, les Magyars ont contribué aux nombreuses déprédations de la fin de l’Empire carolingien, avant d’être vaincus à la bataille de Lechfeld par l’empereur Othon Ier. Tiraillés entre leurs mythes et l’Histoire, ils ont fini par opter pour la seconde, inscrivant leur nation dans le concert tumultueux des peuplades ayant fait souche aux portes des empires byzantin et latin. Un choix relevant plus de la Realpolitik que du cœur.

Prenant place immédiatement après cette bataille, Le Prince et le moine ne manque pas de souffle. Certes, pas celui de l’épopée puisqu’il ne faut pas s’attendre à des batailles rassemblant des armées innombrables ou à des exploits accomplis par des guerriers héroïques. Le récit de Róbert Hász préfère convoquer les légendes du peuple magyar, s’attachant à leurs coutumes, telle cette étonnante double souveraineté du gyula et du künde. La longue migration de ces tribus d’éleveurs se dessine en creux, du pays légendaire au-delà du Don où sont nés leurs mythes, à la plaine de Pannonie. Un voyage jalonné de pillages, de conquêtes sans lendemain et de revers sanglants qui voit les Hongrois se couler dans le moule des monarchies occidentales pour faire le jeu des puissances voisines en espérant garder intacte leur identité et indépendance.

Tout au long du récit, l’écriture de Róbert Hász frappe par sa puissance d’évocation, dressant un portrait saisissant de cette époque païenne. Avec nostalgie et fatalisme, il raconte le lent effacement des légendes face aux réalisations du présent, un légendaire qui a pourtant façonné l’identité magyare autant que l’Histoire.

Dans ce contexte, Stephanus apparaît comme l’homme de deux mondes, concentrant en sa personne le passé révolu du peuple des steppes et son avenir en tant que nation européenne. Ses origines le rattachent en effet à la tradition, mais son éducation a fait de lui un chrétien. N’appartenant ni vraiment à l’un ni à l’autre monde, il ne lui reste plus qu’à s’effacer en léguant son histoire pour entretenir la mémoire. Ainsi, le roman de Róbert Hász se révèle-t-il aussi un formidable récit autour de la mémoire et de sa transmission, où se mélangent le mensonge et la vérité, grâce à un dispositif narratif ménageant le suspense. Un récit dont l’histoire de l’Europe centrale garde encore les traces, y compris l’histoire personnelle de l’auteur lui-même, réfugié hongrois contraint de quitter l’ex-Yougoslavie au moment de son éclatement.

Au final, ma curiosité a été grandement récompensée en lisant Le Prince et le moine. À la fois roman historique et d’aventure, ce récit offre des pistes de réflexion bien stimulantes, tout en permettant de découvrir un légendaire éclipsé par l’Arthuriana et les sagas scandinaves.

le-prince-et-le-moineLe prince et le moine de Róbert Hász (A künde , 2006) – Éditions Viviane Hamy, 2007 (roman traduit du hongrois par Chantal Philippe)

Destination Ténèbres

Les lectures s’enchaînent pour le Challenge Lunes d’encre et parfois, PAF ! Le coup de cœur. Tout est foutu !

Frappé d’amnésie après un grave accident sur une planète étrangère, Moineau ne se rappelle plus de rien. Seuls quelques souvenirs échappent au trou noir de sa mémoire, des faits incertains qui l’inquiètent plus qu’ils ne le rassurent. À peine sorti de convalescence, on le persécute, on le séduit et on le presse de choisir son camp. Car après deux mille ans de voyage, l’Astron s’apprête à traverser la Nuit, une portion d’espace dépourvue de toute étoile et de toute planète. Autant dire un saut dans les ténèbres, pour une durée de vingt générations, mais avec l’espoir d’atteindre une partie de la galaxie plus dense et ainsi multiplier les chances de premier contact. Une mission jusque-là vouée à l’échec, le vaisseau-génération n’ayant croisé la route que de mondes déserts et stériles. Quel parti Moineau doit-il prendre ? Celui de la majeure partie de l’équipage, poussée à l’abattement par la certitude de l’échec, et qui ne souhaite plus que rebrousser chemin pour regagner la Terre ? Ou celui du Capitaine, personnage charismatique, manipulateur et inquiétant ? Mais, peut-être la solution se trouve-t-elle dans sa mémoire perdue ?

« La seule chose dont je me souviens, c’est que j’ai vu quelque chose d’extraordinaire le matin du jour où je suis mort. »

Croisement entre thriller et science-fiction, Destination Ténèbres conjugue les qualités de l’un et de l’autre avec une insolence qui laisse pantois. Redoutable page turner, le roman de Frank M. Robinson vient en effet vous cueillir sans coup férir, vous embarquant dans un voyage sans escale, tant le récit se révèle difficile à lâcher avant la fin.

Sur fond de paradoxe de Fermi, l’auteur américain nous immerge en effet dans un huis clos angoissant introduit par une phrase d’ouverture mémorable. Via le regard de Moineau, on se familiarise progressivement avec les lieux et l’équipage de l’Astron, notamment ses figures importantes. Noé, Tybald, Pippit, Plongeon, Corbeau, Grive, le Capitaine et bien d’autres. Le vaisseau-génération abrite en effet une micro-société aux routines bien installées qui peinent à masquer les rapports de force sous-jacents. De quoi donner du fil à retordre à un Moineau bien esseulé, ne sachant à qui accorder toute sa confiance.

De la naissance, source de rites quasi-religieux et prétexte à un défoulement festif, au recyclage nécessaire des composants des dépouilles de ses membres les plus âgés, l’équipage de l’Astron vit en vase clos, conditionné à accomplir coûte que coûte son office en dépit de conditions matérielles dégradées.

Car, après deux mille ans de transit dans l’espace, l’Astron semble en bout de course. Les équipements de survie donnent des signes évidents d’usure et seuls les falsifs, ces environnements virtuels programmés par l’équipage pour agrémenter leur quotidien, entretiennent l’illusion du confort, masquant le délabrement et la vétusté des coursives ou des cabines. Ils atténuent aussi le caractère étouffant des lieux, offrant une alternative aux ébats sexuels, autre exutoire à l’ennui entre deux explorations.

Malgré un aspect un tantinet suranné et allusif, d’un point de vue techno-scientifique, Destination Ténèbres témoigne pourtant d’une certaine modernité pour ce qui concerne les liens matrimoniaux et la famille. L’auteur n’hésite pas en effet à imaginer un tout autre type d’appariement, où le père n’est pas forcément le géniteur, mais plus simplement un homme de l’équipage s’étant « intéressé » à un enfant, au point de vouloir s’en occuper. De même, il dynamite l’image traditionnelle du couple, combinant des unions bisexuelles, homosexuelles, voire plus classiquement hétérosexuelles. Une conception des relations intersexuelles ne posant aucun problème dans l’univers confiné du vaisseau-génération, où il est surtout très mal vu de refuser une première demande. Mais ce qui frappe l’esprit au final, c’est le lent crescendo dramatique, jalonné de révélations, dont le déroulé contribue grandement au plaisir de lecture.

Bref, avec Destination Ténèbres, Frank M. Robinson mène une réflexion habile autour de la solitude, de l’existence humaine et de la mémoire. Une réflexion non dépourvue d’une certaine ironie comme en témoigne la pirouette finale. Vivement recommandé.

Destination Ténèbres (The Dark Beyond the Stars, 1991) de Frank M. Robinson – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2011 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Daniel Brèque)

L’Assassin de Dieu

Alors que ses romans dépassent allègrement la centaine de titres, les nouvelles semblent réduites à la portion congrue dans l’œuvre de Pierre Pelot. Tout au plus une soixantaine, sans doute passées inaperçues au milieu de livres d’une plus grande ampleur. D’aucuns en ont tiré la conclusion que son imagination avait sans doute besoin d’espace pour se déployer. Après avoir lu L’Assassin de Dieu, permettons-nous d’en douter. Ce recueil compile dix des meilleurs textes de l’auteur, du moins si l’on se fie à la quatrième de couverture. Des nouvelles parues dans la revue Fiction ou figurant au sommaire d’anthologies thématiques ou de titres plus éphémères, voire fandomiques. Leur lecture prouve que Pierre Pelot n’a nul besoin de place pour nous livrer de dangereuses visions où le fantastique et surtout la science-fiction se révèlent sous leur plus beau jour.

L’Assassin de Dieu comporte au moins deux véritables coups de cœur, deux nouvelles justifiant à elles seules son acquisition. La nouvelle éponyme qui ouvre le recueil se révèle une quête métaphysique sur fond de futur si lointain qu’il se pare des attributs du mythe. L’écriture somptueuse ensemence l’esprit d’images baroques et son dénouement, même s’il est prévisible, n’en demeure pas moins délicieusement cynique. « Première mort » apparaît comme l’autre choc incontestable du recueil. Pierre Pelot se fait ici l’égal d’un Jean-Jacques Girardot, convoquant le clonage pour interroger les perspectives ouvertes par la science et examiner leur impact psychologique et sociétal. Pas sûr que la réponse ne débouche sur une joyeuse utopie…

Si ces deux nouvelles se détachent du lot, les autres ne sont pas négligeables, offrant un aperçu non exhaustif de ses différents centres d’intérêt. Un peu de fantastique avec « Danger, ne lisez pas ! », dont on goûtera tout le sel de la mise en abyme. Mais surtout beaucoup de science-fiction, avec une propension à mettre en scène univers post-apocalyptiques, dystopies et autres récits de fin de l’humanité. La liberté semble aussi un thème récurrent dans de nombreuses nouvelles du recueil, avec pour corollaire un attrait pour l’anarchie et une touche de misanthropie. Liberté d’abord de conserver ses rêves d’enfant face à une société totalitaire (« Bulle de savon ») ou de ne pas respecter l’autorité (« Razzia de printemps »). Liberté d’aimer jusqu’au désespoir (« Un amour de vacances » (avec le clair de lune, les violons, tout le bordel en somme)). Liberté de refuser le tropisme de la conquête pour lui préférer celui de l’indépendance d’esprit (« Pionniers »). Liberté enfin de témoigner du passé (« Le Raconteur ») ou de s’opposer à l’Histoire (« Je suis la guerre »). Si la grande noirceur du propos, voire la désillusion prévalent dans la plupart des textes de L’Assassin de Dieu, elles ne tuent cependant pas complètement la tendresse d’un auteur qui sait se montrer touchant lorsqu’il s’attache à ses personnages. « Numéro sans filet » témoigne du sentiment sincère que tout n’est pas foutu et qu’il reste (peut-être) encore un petit espoir pour l’humanité, malgré des tares indéniables.

Bref, si le cœur de la science-fiction bat au rythme de la nouvelle, Pierre Pelot marque la cadence avec talent et une belle constance. Et s’il fallait conclure cette chronique avec un seul mot pour qualifier ce recueil, ce serait celui-ci : indispensable.

L’Assassin de Dieu de Pierre Pelot – Encrage, collection « Destination Crépuscule », 1998

Planète vide

Paru en format poche dans la collection Série noire chez Gallimard, un fait désormais suffisamment rare pour attirer l’attention, Planète vide n’usurpe pas le qualificatif de roman intriguant. On n’ira cependant pas au-delà. La faute à une histoire qui ne parvient pas à s’arracher du plancher des vaches, en dépit d’un argument de départ promettant monts et merveilles. Le roman de Clément Milian avait pourtant de la ressource. En adoptant le point de vue d’un gosse des banlieues, issu de l’immigration, Planète vide n’était pas sans rappeler quelques illustres prédécesseurs. En vrac, citons Zazie dans le métro, Billy ze Kick ou La vie de ma mère. Hélas, on serait bien en mal de retrouver ici le regard enjoué, pétillant et malicieux, voire carrément vachard, des personnages de Queneau, Vautrin et Jonquet.

A vrai dire, Papa, le héros (malgré lui) de Planète vide semble plutôt du genre dépressif et mutique. Un parfait souffre-douleur pour ses camarades qui ne se privent pas pour le harceler. Vaincu par avance, il ne trouve d’autre exutoire à son calvaire quotidien qu’en fuyant dans un monde imaginaire, à forte connotation science-fictive, dont il dessine les paysages étrangers en puisant son inspiration dans les images d’un livre sur l’espace. A l’approche de Noël, il se fait coincer par le caïd du collège et ses sbires sur le chemin du retour et n’échappe à un tabassage en règle qu’en poussant l’agresseur, par pur désespoir, sous les roues d’une voiture. Commence alors pour lui, une longue fugue dans le système-ville. Autrement dit, Paris.

Écrit à hauteur d’enfant dans une langue désincarnée, Planète vide s’apparente à un conte cruel, oscillant sans cesse entre réalisme cru et visions relevant d’un onirisme exacerbé. On s’attache ainsi aux pas de Patrice Gbemba, aka Papa, accompagnant son errance dans Paris, des tours futuristes de La Défense aux bas-fonds de Pigalle, en passant par un squat hanté par des punks à chiens. Un voyage au cœur de la dèche, dans un monde invisible au commun des mortels et pourtant si proche de lui.

Au cours de ce périple un tantinet initiatique, Papa s’efforce de déchiffrer les symboles d’une société lui étant complètement étrangère, confronté à une succession de défis à relever pour survivre. Se nourrir, boire, se protéger des prédateurs, surtout les hommes, trouver un toit pour passer la nuit et de quoi se vêtir ou se chauffer. Quelques rencontres salutaires ou violentes, des individus lambdas, des gamins comme lui, des clodos, des putes et d’autres marginaux jalonnent son parcours dans le labyrinthe du Système-ville, sans que l’on sache quel enseignement il en retire exactement. Un parcours monotone et répétitif débouchant sur une impasse, celle de l’impossibilité à communiquer.

Bon, avouons-le. Je n’ai pas vraiment adhéré au parti pris de l’auteur, cet entre-deux jouant à la fois sur les ressorts de l’imaginaire et de la réalité. Ce filtre fantasmatique venant s’intercaler entre les yeux de Papa et l’univers sans fard des déclassés.

Bref, si je ne suis pas convaincu par Planète vide, je ne peux pas affirmer non plus être totalement déçu. Et si l’écriture de Clément Milian se révèle très évocatrice, il lui reste à trouver une vraie histoire à raconter.

planete-videPlanète vide de Clément Milian – Éditions Gallimard, collection Série Noire, novembre 2016

F

f_originalF comme Fake (aka Vérités et Mensonges). L’ultime réalisation d’Orson Welles, objet filmique étrange et foutraque adressé comme un pied de nez aux conventions, aux spectateurs et au cinéma. Un mélange de fiction et de documentaire où le réalisateur s’interroge avec goguenardise sur les notions de contrefaçon et d’art, déroulant une réflexion avisée sur le cinéma et les techniques présidant à entretenir l’illusion de vérité.

F comme femme fatale. Issue de la petite bourgeoisie conservatrice brésilienne, Ana a échappé à la chape de plomb de la junte militaire. D’une nature effacée, elle ne demande qu’à se révéler, à sortir de sa chrysalide, optant pour une activité pour laquelle elle manifeste quelque talent. Car, derrière l’apparence sage et policée d’une jeune femme de vingt-cinq ans se tapit une redoutable tueuse. Une guérillera implacable connaissant toutes les manières d’assassiner un homme et dont le sang froid, de même que l’imagination font l’admiration de ses commanditaires. Bien ancrée dans son époque, les années 80, fan de Joy Division et de Cold Wave, Ana entend faire du crime un des beaux arts. Elle reste pourtant une énigme, même pour elle-même.

F comme faux semblant. Rien ne semble être ce qu’il paraît au premier abord dans le roman de Antonio Xerxenesky. Ana joue avec brio de cet art de la dissimulation, allant jusqu’à se mentir à elle-même pour ne pas voir la compromission de son père dans la junte et le drame intime vécue par sa sœur cadette.

F comme futur, enfin. Un futur où tous les possibles s’achèvent sur une même issue. Un futur dénué d’espoir, avec la voix de Ian Curtis et ses paroles en guise de requiem.

« Il n’y a pas de retour possible, le temps n’avance que dans une seule direction, vers le futur, le futur qu’il avait prédit, et le futur, je le répète – mais les répétitions ne sont jamais de trop -, le futur, c’est la mort. »

 

Sous le titre sibyllin de F se cache le nouveau roman de Antonio Xerxenesky traduit dans nos contrées pour les éditions Asphalte. Après Avaler du sable que je vais désormais m’empresser de lire, l’auteur brésilien fait montre ici d’une originalité à proprement parlée enthousiasmante. F nous cueille sans coup férir, sans jamais nous laisser à quai. Roman singulier écrit à la première personne du singulier, l’objet se révèle autobiographie fictive. Celle d’Ana, une héroïne en creux, absorbant tout ce que lui offre son entourage. Une éponge psychique ne manifestant guère d’empathie pour autrui afin de demeurer indépendante. A la fois sicaire implacable et femme introvertie, aux émotions à fleur de peau, elle nous entraîne dans les méandres de sa psyché, oscillant sans cesse entre passé et présent avec une sincérité désarmante.

Œuvre gigogne d’un auteur malin, F acquitte avec talent son tribut au cinéma, cet art de la lumière et de l’illusion, dressant au passage le portrait sublime d’une créature de l’ombre dont le désespoir nous crucifie. Magnifique !

fF (F, 2014) de Antonio Xerxenesky – Éditions Asphalte, septembre 2016 (roman traduit du portugais [Brésil] par Mélanie Fusaro)