Le Verger de marbre

Nouveau venu chez Gallmeister, Alex Taylor semble faire l’unanimité chez les divers chroniqueurs de la blogosphère. La quatrième de couverture ne tarit pas non plus d’éloges, comparant l’auteur américain à Cormac McCarthy, excusez du peu, voire à Daniel Woodrell. Et ne parlons pas du blurp tonitruant de Donald Ray Pollock. Stop, n’en jetez plus ! J’avoue que ce concert de louanges a titillé ma curiosité autant qu’il a aiguisé mon mauvais esprit. Fort heureusement, je peux d’ores-et-déjà affirmer que la première a été pleinement satisfaite, au point de propulser ce roman parmi mes coups de cœur.

Pourtant, Alex Taylor ne fait pas dans l’originalité, du moins si l’on se fie aux prémisses. Le récit s’enracine dans la tradition du Deep South, plus intéressée par les petites gens usés par la vie qui n’hésitent pas à s’arranger avec la loi et la moralité pour adoucir leur condition, que par les frasques des golden boys cocaïnés. Bref, le socle de nombreux romans noirs américains.

Alex Taylor nous immerge d’emblée au fin fond du Kentucky, dressant le portrait de quelques uns de ses habitants. À commencer par une branche de la lignée Sheetmire. Il y a d’abord Clem, le père, qui gagne sa vie en faisant traverser la Gasping River dans son bac et arrondit ses maigres revenus en faisant à l’occasion les poches des ivrognes qu’il transborde d’une rive à l’autre. Puis il y a Derna, son épouse, ancienne prostituée désormais rangée des galipettes tarifées. Il y a enfin Beam, le fils, dix-sept ans de naïveté et guère de perspective de sortir de ce trou perdu. La routine du trio dérape le jour où Beam tue par accident un passager du bac qui voulait voler la caisse. En découvrant son identité, Clem lui conseille de déguerpir. Mieux vaut en effet ne pas rester dans les parages lorsque l’on fait du tort à Loat Duncan, a fortiori si l’on a refroidi son fils. Mais, il semble très difficile de quitter le coin, surtout lorsque tous les chemins ramènent le voyageur au verger de marbre, havre de paix éternelle aux pierres tombales décrépites.

Le Verger de marbre oscille entre tragédie et roman noir, lorgnant vers une sorte de fantastique gothique n’étant pas sans rappeler celui de La Nuit du chasseur de Davis Grubb, et plus près de nous celui des romans de William Gay. Le récit baigne en effet dans une atmosphère mortuaire, pour ne pas dire sépulcrale, où ne brille aucune lueur d’espoir. Les personnages semblent tous accablés par un destin implacable, incarné ici par la figure inquiétante d’un conducteur de poids-lourd. Psychopompe au costard de croque-mort et au propos déjanté, il veille à arrondir les angles pour faciliter l’accomplissement du fatum pesant sur les uns et les autres, un autre genre de passage, vers un ailleurs dépouillé de toute connotation paradisiaque.

Le roman d’Alex Taylor est truffé d’allusions symboliques relevant de la culture chrétienne et païenne. Combat de la vie, incarnée ici par le shérif Elvis Dunne mais aussi par le vieux solitaire Pete Dougherty, contre la mort représentée par Loat Duncan et Daryl, le tenancier de bar doublement manchot, obsédé par son désir de vengeance, Le Verger de marbre navigue ainsi entre fantasme et réalisme cru, faisant monter l’angoisse, entre deux envolées lyriques.

Le roman apparaît enfin comme une ode bucolique à la nature du Sud des États-Unis dont les micocouliers, les sycomores, les cèdres, les cornouillers et autres pacaniers ou robiniers servent de contrepoint au triste spectacle offert par l’humanité.

Avec Le Verger de marbre, la collection neonoir tape très fort, au point de me laisser penser que l’on se trouve ici devant un futur classique. Le temps nous le dira…

verger-marbreLe Verger de marbre (The Marble Orchard, 2014) de Alex Taylor – Éditions Gallmeister, collection « neonoir », 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Anatole Pons)

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