UW1

Créée par Denis Bajram, la série « Universal War One » est d’abord parue chez Soleil Productions entre 1998 et 2006 avant de connaître, succès oblige, plusieurs rééditions. Découpé en six tomes, elle s’inscrit dès le départ dans un projet organisé en trois cycles de six albums. À ce jour, seuls trois volumes du second cycle sont parus sous le titre prévisible de « Universal War Two ». Disponibles chez Casterman, ils se révèlent d’un point de vue graphique de toute beauté, la réalisation numérique étant impeccable. L’intrigue reste hélas pour l’instant un tantinet décevante, donnant la fâcheuse impression de lire une redite.

L’argument de départ d’ « UW1 » pourrait fournir le synopsis d’une production à grand spectacle (une adaptation de la série au cinéma a d’ailleurs été annoncée en 2013). Fin du XXIe siècle. Grâce à la découverte de l’antigravité, le système solaire est devenu la nouvelle frontière de l’humanité. La Lune puis Mars ont été colonisés et une multitude de compagnies privées se sont mises à prospecter la ceinture d’astéroïdes, essaimant sur les satellites du système solaire externe. Sur Terre, la Fédération des Terres Unies a remplacé l’ONU établissant une sorte de gouvernance mondiale qui défend les intérêts de l’humanité sur la planète et dans l’espace. Elle dispose pour agir d’un bras armé, l’United Earthes Forces. Face à cette puissance politique et militaire, les Compagnies Industrielles de Colonisation regroupent neuf des plus importantes transnationales. Elles ont prospéré dans le silence de l’espace profond, loin du regard des autorités. Désormais, elles souhaitent s’affranchir de leur monde natal, quitte à le faire par la force.

L’apparition du Mur entre Saturne et Jupiter signe le déclenchement des hostilités. Envoyée pour évaluer le danger représenté par cette singularité, la troisième flotte de l’United Earthes Force se retrouve en première ligne. Elle mobilise immédiatement toutes ses unités pour s’opposer à la menace, en particulier l’escadrille Purgatory, groupe composé de cinq salopards placés sous le commandement de June Williamson et de Kate Von Ritchburg.

Au départ simple récit de space opera perclus d’archétypes au demeurant fort sympathiques, « UW1 » gagne peu à peu en épaisseur et en complexité. Le succès de la série repose sur un postulat clair et un dispositif narratif efficace, alternant phases explicatives, scènes d’action pures et cliffhangers, histoire de provoquer l’attente. L’arrière-plan science-fictif a de quoi satisfaire le profane et le connaisseur, convoquant des références cinématographiques et littéraires familières aux uns et aux autres. On retrouve le bon vieux space opera à papa, avec son arme terrifiante, son affrontement manichéen et son récit d’aventure ponctué de combats dans l’espace dont le rendu graphique titille avec bonheur la fibre du sense of wonder.

« UW1 » joue aussi avec un autre lieu commun de la science-fiction : le voyage dans le temps. Le postulat de départ, révélé dès le troisième tome, ne laisse planer aucun doute. Le continuum temporel est immuable, l’Histoire gravée dans le marbre d’un déterminisme implacable. Rien de ce que peuvent accomplir les personnage n’est donc en mesure de modifier la trame temporelle puisque tous ont leur propre histoire de tout temps. « Le temps est déjà la conséquence de tous les voyages qui ont été faits et qui seront faits ! Il est un et indivisible, il est le corps même de cet univers. » révèle Ed Kalish, le scientifique de l’escadrille Purgatory. Bref, en appliquant cette conception absolutiste, Denis Bajram écarte définitivement les univers multiples, éliminant également les paradoxes temporels du scénario des possibles.

Puisque modifier le passé ne conduit qu’à rendre le futur plus certain, les personnages de « UW1 » ne peuvent échapper à leur destin. Chacun de leur geste, chacune de leur parole sont écrits, connus de touts temps, et rien de ce qu’ils pourront accomplir n’y changera rien. En cela, la série rejoint l’univers des sagas médiévales où le héros s’efforce d’échapper à son destin, ne contribuant par ses actes et sa connaissance de l’avenir qu’à le rendre encore plus inéluctable. Un fait confirmé par les citations eschatologiques qui semblent inscrire la série dans un passé légendaire, une sorte de mythe fondateur d’un futur déjà écrit de tout temps.

Le succès d’« UW1 » tient également dans ses personnages. Chaque membre de l’escadrille Purgatory incarne en effet un archétype digne d’une bonne série B. John Baltimore dit « Balti » apparaît d’emblée comme la tête brûlée, héroïque jusqu’à l’absurde. Tout le contraire de son partenaire, Paulo « Mario » Delgado, dont la lâcheté et la naïveté confinent à la psychose. Milorad Racunisca joue de son caractère antipathique pour interpréter le salaud intégral et Edward Kalish se cantonne au rôle de génie misanthrope, rétif à toute autorité. Quant à Amina El Moudden, sa fragilité cache une dangerosité redoutable. Face à ces névrosés voués à la cour martiale, June Williamson et Kate Von Ritchburg, la fille à papa en quête d’indépendance, ne sont pas de trop pour tenter d’instiller un semblant de cohésion. Au fil des différents albums, Denis Bajram s’efforce de tordre ces archétypes, prenant le contrepied de l’imaginaire populaire et redessinant la psychologie de ses personnages.

Si les quatre premiers tomes se montrent ambitieux dans leurs enjeux, la suite prend une tournure nettement plus prévisible. « UW1 » se teinte de dystopie, empruntant son décor aux divers totalitarismes. La série se mue alors en charge lourde, voire caricaturale, de l’ultra-libéralisme, convoquant une imagerie fasciste un tantinet convenue. Denis Bajram ne s’embarrasse pas de nuance pour dénoncer les travers de l’humanité. Il fait aussi le procès du fanatisme, du pouvoir absolu, de l’exploitation sans vergogne d’autrui et de l’environnement. À ceci s’ajoute un dénouement agaçant qui vient interrompre de manière abrupte la progression dramatique. On en ressort avec le fâcheux sentiment d’un Deus ex Machina un tantinet too much.

Fort heureusement, ces maladresses ne viennent pas ternir au final l’aura de la série. Succès de librairie incontestable avec plus d’un million d’exemplaires vendus, « UW1 » n’usurpe pas sa qualité d’incontournable de la science-fiction aux côtés d’« Aquablue » de Cailleteau et Vatine et d’autres locomotives de la bande-dessinée populaire d’auteurs.

Universal War One – Intégrale T1 à T 6 – Denis Bajram – Soleil, collection Quadrants Solaires, 1 vol., 332 pages, 2014

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