Kane, l’intégrale 2/3

Challenge « Lunes d’encre », avec cette 31e chronique, retrouvons Karl Edward Wagner dans ses œuvres. Ça va charcler !

« Kane était un des premiers hommes véritables, né dans un monde hostile d’étranges êtres anciens. En ce monde de l’aube de l’humanité, il a défié le dieu dément qui avait créé sa race – une expérience qui avait abouti bien au-delà des attentes du créateur. Ce dieu ancien, fou, cherchait à créer une race d’êtres sans esprit dont existence servirait qu’à l’amuser et à le distraire. Il faillit réussir, jusqu’à ce que Kane se rebelle contre cet étouffant paradis et pousse la jeune race à gagner son libre arbitre. Il tua son propre frère, qui voulait s’opposer à son hérésie, apportant ainsi à l’humanité naissante la mort violente, en sus de la rébellion. Furieux de l’échec de ses plans dépravés, le dieu abandonna sa création. Et, pour son acte de défi, Kane reçut en malédiction l’immortalité – une condamnation à parcourir ce monde sous l’ombre de la violence et de la mort. La malédiction de ses errances ne cessera que lorsqu’il sera lui-même détruit par la violence qu’il fut le premier à exprimer. Et pour placer Kane à part du reste de l’humanité qu’il a répudié, il a ses yeux infernaux – les yeux d’un tueur – , la marque de Kane ! »

Revenons à l’univers de Kane avec ce deuxième tome de l’intégrale initiée par la collection « Lunes d’encre », un fort volume réunissant un roman (Le Château d’outrenuit), un poème et six nouvelles. Bref, de quoi se replonger avec délectation dans les aventures de l’âme damnée imaginée par Karl Edward Wagner.

Maudit, Kane l’est à plus d’un titre. À l’instar du Caïn biblique (jamais l’homophonie n’a résonné plus justement), il traverse les siècles et le monde, contribuant à la naissance et à la destruction des empires. Une vie marquée du sceau de la violence car Kane affectionne la sauvagerie, les noirs desseins et les complots tramés par les tyrans, potentats dépravés ou sorcières assoiffées de vengeance. Guerrier impitoyable, brute épaisse dépourvue d’état d’âme, stratège redoutable, être légendaire, connaisseur d’un savoir impie et maître en matière de duplicité, il bénéficie d’une aura maléfique auprès de ses pairs, inspirant la crainte et l’envie.

Le monde de Kane est archétypal à plus d’un titre, illustrant à merveille la Sword and sorcery chère aux lecteur de Robert E. Howard, de Fritz Leiber ou de Michael Moorcock. Monde à la fois jeune et ancien où les des empires humains, oscillant entre barbarie et raffinement, côtoient les ruines cyclopéennes de civilisations préhumaines dotées de technologies assimilées à de la magie par les hommes. Entre cités tentaculaires et déserts poussiéreux, Kane évolue avec aisance en ces lieux, faisant et défaisant les puissants au gré de sa volonté.

Le Château d’outrenuit apparaît comme la pièce maîtresse de ce deuxième tome des aventures de Kane. Ce récit d’inspiration horrifique, lorgnant du côté de Lovecraft mais peut-être aussi plus certainement du côté de William Hope Hodgson, est pétri d’une atmosphère de violence et d’angoisse latente. On y découvre l’antihéros wagnerien à la tête d’une armée, à l’assaut de l’Empire de Thovnos pour le compte de Efrel, une sorcière défigurée, à demi-folle, le corps ravagé par les plaies mal cicatrisées, vestiges du supplice inachevé auquel l’a condamné Nétisten Maril. Dévorée par la haine, l’ensorceleuse semble avoir noué une alliance avec les Scyleds qui hantent les profondeurs marines de l’archipel, usant de son ascendance secrète pour obtenir leur soutien dans le conflit qui l’oppose à l’Empire. Face à ces puissances, Kane ne renonce pas pour autant à son goût pour le complot, escomptant rafler le pouvoir une fois les forces des belligérants épuisées.

Fertile en rebondissements et coups de théâtre, Le Château d’outrenuit recèle quelques personnages secondaires mémorables, notamment le philosophe assassin Arbas. Mais, c’est surtout le personnage d’Efrel qui marque l’esprit, tant par sa folie et ses imprécations hallucinantes que par le caractère blasphématoire de son existence. Avec Efrel, Kane semble avoir trouvé une âme damnée à la mesure de sa malignité.

Si Le Château d’outrenuit compose la moitié du deuxième tome de l’intégrale, l’ouvrage recèle également quelques pépites montrant que Karl Edward Wagner ne démérite pas dans la forme courte de la nouvelle. Parmi celles-ci, « Lames de fond » se distingue par sa narration et son atmosphère tragique. Certes, même si on devine assez rapidement son dénouement, cela n’amoindrit pas l’émotion qui traverse cette nouvelle, où Kane n’apparaît au final qu’à l’arrière-plan. Deuxième coup de cœur, « Le dernier chant de Valdèse », se révèle le récit d’une vengeance dont la chute attendue confine à une sorte de happy-end, un tantinet pervers quand même. Pour une fois que la qualité d’âme damnée de Kane provoque un heureux dénouement… Avec Lynortis, l’auteur américain se surpasse en nous livrant un texte dont le décor mortifère, un champ de bataille hanté par les massacres passés, et le propos empreint de noirceur, n’est pas loin de susciter la dépression, voire un certain fatalisme. Kane y apparaît à contre-emploi, témoin et acteur d’événements illustrant l’inanité et l’absurdité de la guerre. A posteriori, je me demande si cette nouvelle n’est pas ma préférée.

Pour le reste, « Deux soleil au couchant », « La muse obscure » et « Miséricorde » apparaissent moins marquants du fait du classicisme de leur intrigue, voire par leur simplisme. Kane y côtoie démon nocturne et géant nostalgique, s’embarquant dans un quête digne d’un scénario de jeu de rôle, puis exauçant le souhait d’un poète maudit en mal d’inspiration, enfin accomplissant la basse besogne d’assassin pour le compte d’une aristocrate déchue.

Au final, le deuxième volet des aventures de Kane tient toutes ses promesses et bien davantage. Reste à conclure la lecture du cycle, histoire de prolonger un plaisir évidemment régressif, je le conçois, mais quand même très recommandable. Avis aux amateurs.

Additif : Je me rends que je n’ai rien dit de l’illustration de Guillaume Sorel, un dessin sublime convenant idéalement au personnage de Kane.

Kane : L’intégrale 2/3 de Karl Edward Wagner – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », juin 2008 (roman et nouvelles traduites de l’anglais [États-Unis] par Patrick Marcel)

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